James Thierrée: « Vous me voyez faire du muet? »

Issu d'une lignée géniale (les Chaplin!), James Thierrée perpétue la tradition familiale d'artiste total. Il crée en ce moment son nouveau spectacle, Tabac rouge, qui sera joué au Théâtre de Namur. Attention, talent.

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Le nom de James Thierrée ne vous dit rien? Non seulement ce n’est pas grave, mais c’est aussi normal, tant le garçon se tient à l’écart de la presse. Et il a ses raisons. Car si James est un artiste total, acrobate, trapéziste, violoniste, acteur, mime, il est aussi le petit-fils de Charlie Chaplin. Et il ne veut simplement pas qu’on lui rebatte sans arrêt les oreilles avec son illustre aïeul. C’est que James a autre chose à faire de sa vie.

Et s’il ne joue pas le jeu de la presse (qui nous pousse à penser qu’un artiste qui ne s’expose pas est un artiste qui n’existe pas), James est pourtant une star dans sa catégorie. Le meilleur probablement. C’est aujourd’hui sur sa simple réputation (et sur le vieux procédé du bouche à oreille) qu’il remplit des salles aux quatre coins du monde. C’est pour cela que nous lui consacrons cet article et cette rencontre. Pour que comme nous, vous deveniez tout simplement admiratifs de cet artiste hors norme.

Fils de Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, les créateurs du Cirque imaginaire (qui deviendra plus tard le Cirque invisible), James naît en Suisse en 1974 et grandit sous les chapiteaux où il tâte de toutes les disciplines. Fort de l’expérience de ses parents, il décide en 1998 de créer sa propre Compagnie du Hanneton. Qui accouchera de quatre spectacles: La symphonie du hanneton, Au revoir parapluie, La veillée des abysses et Raoul. Des spectacles foutraques où se marient performance physique et magie, poésie et brutalité, rires et larmes, douceur et fracas. A l’intérieur de ce dispositif, James apparaît en dresseur de chaos.

Et si le jeune homme excelle sur les planches, sa formation d’acteur à la Harvard Theater School lui a aussi ouvert les portes des plateaux de cinéma. On l’a ainsi vu chez Peter Greenaway (Prospero’s Book), Coline Serreau (La belle verte), Roland Joffé (Vatel), Raoul Ruiz (Généalogie d’un crime), Antoine de Caunes (Désaccord parfait pour lequel il fut nominé au césar du meilleur espoir masculin). Et plus récemment avec un premier rôle lumineux dans le Liberté de Tony Gatlif.

A La Marlagne, un joyeux bordel

Aujourd’hui, James travaille sur les hauteurs de Namur, à La Marlagne, à la création de son nouveau spectacle: Tabac rouge (qui se jouera au Théâtre de Namur du 20 au 28 mars). Et s’il reste toujours discret, il a pourtant exceptionnellement accepté de nous parler. Sur scène, une monstrueuse structure en acier, un bric-à-brac de matériel scénique. Un joyeux bordel comme d’habitude. Face à cet amas de métal, un acteur, huit danseurs et une circassienne. Que font-ils là? "Je ne vous le dirai pas. J’aime trop ce moment où l’on s’assoit dans une salle de théâtre, où l’on attend sans rien savoir du spectacle qui va commencer. Il est très précieux ce moment… C’est pourquoi je ne veux pas trop divulguer. On communique trop aujourd’hui, il faut savoir garder de la magie."

Tout juste sait-on que le spectacle s’ouvrira sur une révolution un peu particulière: "Le premier tableau est la métaphore d’un système qui s’écroule. Une espèce de révolution par le haut. Le Roi n’en peut plus de régner et déconstruit lui-même son Royaume. Je voulais que la révolution, pour une fois, ne vienne pas par le bas, par le peuple. Je voulais d’un Roi qui démissionne et d’un peuple qui le remette à son poste et lui demande de continuer".

Fait qui décevra peut-être ses fans, cette fois, James ne sera pas sur scène, préférant se cantonner à son rôle de metteur en scène. "Même si je serai malade de ne pas être sur scène tous les soirs, je crois que c’est une bonne décision. Mon précédent spectacle, Raoul, a été une aventure très intense pour moi. Et je n’avais pas envie d’enchaîner tout de suite sur autre chose. Et puis j’ai aussi tout simplement envie d’être à l’extérieur du spectacle. De n’avoir que le regard du metteur en scène." Quelque part entre le théâtre et la danse, James Thierrée fait donc un pas de côté pour affiner encore son propos. "Il y aura un peu de tout dans ce spectacle. Mais pas de mots. Chez moi, ça reste le dernier grand tabou. Le langage est encore trop évocateur pour moi. Le décor, la musique, les chorégraphies, tout est déjà tellement parlant. Pourquoi encore préciser le tir? Expliquer plus encore les choses avec les mots? Les mots, ce n’est aussi peut-être pas mon talent…" Ou quand un artiste a parfaite conscience de ses forces et de ses faiblesses…

Comme grand-papa, quand même

Et puis secrètement, James poursuit un autre but: le cinéma. "Le fait de ne pas être sur scène pendant deux ans avec Tabac rouge va me donner le temps de bosser sur mon film, qui est mon prochain grand rendez-vous. Tout est écrit. On est en train de trouver les financements." Et cette fois, s’il ne veut pas souffrir de la comparaison avec son illustre grand-père, James devra dépasser sa peur des mots. "Là, j’y serai obligé. Vous me voyez, moi, faire un film muet? Moi, je ne peux pas me l’imaginer… (Rire.)"

Après trente-huit années passées sous les chapiteaux et dans les théâtres, James Thierrée reste un passionné. C’est ce qui le pousse à chercher, à creuser, à affiner. A créer une forme de théâtre qui lui convienne parfaitement. "Peut-être qu’à l’heure de ma mort, je chercherai encore…" Après l’entretien, nous ne saurons rien de plus de Tabac rouge. Mais nous avons une totale confiance en son créateur. Foncez donc acheter vos places, invitez les gens que vous aimez. Et ensuite, tous ensemble, vous pourrez aussi partager ce merveilleux secret qu’est James Thierrée.

Tabac rouge, du 20 au 28/3 à Namur. 081/226.026 ou 070/22.88.88. www.theatredenamur.be

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