[EXPO] La force du regard

Au Bota, Jane Evelyn Atwood, la photographe qui nous force depuis 30 ans à examiner de près ce que l’on n’a pas envie de voir.

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En 1987, Jean-Louis est la première personne en Europe atteinte du sida à accepter d’être photographiée. Pour réaliser ce reportage destiné à la presse, la photographe franco-américaine Jane Evelyn Atwood va vivre avec lui, suivre pas à pas les ravages de la maladie. Voyeurisme? Non, mais une volonté déterminée d’éveiller les consciences. De changer les idées préconçues à ce sujet. Fortes, dignes, ces photos à dominantes rouges de son ami Jean-Louis disparu, sont présentées au Botanique, comme une gifle, dans cette rétro consacrée à plus de trente ans de travail d'Atwood.

"On a parfois l’impression que les photos ne servent à rien. Il faut les faire quand même", explique avec détermination cette petite femme mince, dont le regard, éveillé en 1971 par la découverte de la grande photographe américaine Diane Arbus, possède l’acuité du silex, s’oblige à voir, sans jamais se détourner. Les univers atwoodiens, noir et blanc en majorité, se succèdent au Bota. Le premier, qu’elle aborda en 1976, est le monde clos de la prostitution, rue des Lombards à Paris. "J’avais vu les femmes dans la rue, habillées comme des stars. Je voulais les connaître." Les prendre en photo, en s’immergeant dans le monde de la nuit, sera un moyen de le faire. De comprendre la misère urbaine, la violence faite aux femmes. Elle voudra aussi comprendre "les gens qui ne voient pas, et qui cependant doivent vivre dans un monde de voyants". Bouleversant. Il y a encore ces femmes en prison, approchées pendant dix ans en Europe et aux Etats-Unis. Atwood les suit, la rage au ventre et sans autocensure, jusque dans une salle d’accouchement où, les mains menottées, une prisonnière met un bébé au monde. Parfois, on retrouve la photographe dans la cellule où une prisonnière passe ses derniers jours avant l’exécution.

La même soif de comprendre, la même rage habitent Atwood lorsqu’elle découvre au Cambodge, bien après la guerre, ces mines aux couleurs vives, oubliées dans les champs, mutilant les enfants qui les ramassent, comme des jouets oubliés.

Au mot militantisme parfois donné à ce travail, Jane Evelyn Atwood préfère pourtant celui d’engagement, de témoignage. On le préfère aussi, tant ce regard, d’une force incroyable, reste personnalisé. Chaque photo d'Atwood, photographe reconnue par de nombreux prix internationaux, est accompagnée d’un cartel, racontant soigneusement, avec précision, une histoire qui n’est jamais anonyme. Faut-il préciser que l’on ne sort pas de cette expo tout à fait indemne?

> EXPO JANE EVELYN ATWOOD. Photographies 1976-2010. Jusqu'au 12/01. Botanique, rue Royale 236, 1210 Bruxelles. www.botanique.be

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