Dur, dur d’être un artiste?

Coupes dans les budgets, chasse aux sorcières sur le statut d'artiste: nos créateurs sont menacés. Faut-il les plaindre?

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Mardi de la semaine dernière, un millier d’artistes issus des arts de la scène protestaient devant le cabinet de la ministre francophone de la Culture, Fadila Laanan. L’objet de leur courroux: les coupes assassines dans le budget de la CAPT, la Commission d’aide aux projets théâtraux, qui accompagne financièrement les jeunes artistes dans la création de leurs premiers spectacles. Et ils avaient bien raison d’être là. Car en temps de crise, si tout le monde doit décemment participer à l’effort de guerre, il n’y a aucune raison que ce soit toujours les petits (dans ce cas-ci, les jeunes) qui trinquent.

Dans le contexte économique actuel, la fédération Wallonie-Bruxelles doit économiser quelque 178 millions €. Tout comme les secteurs de la santé ou de l’éducation, il est tout à fait normal que la culture subisse également le poids des économies. Mais dans le secteur du théâtre, les efforts à fournir étaient bel et bien disproportionnés. En effet, là où le secteur tout entier subissait une baisse de budget de 1,3 pour cent, la CAPT était purement et simplement rabotée de 45 pour cent de son enveloppe globale, tombant à 700.000 €. Soit une peau de chagrin pour épauler les jeunes. Des dizaines de projets, des centaines d’emplois menacés.

Le tweet des pauvres

Devant le cabinet de la ministre, les artistes ont donc organisé l’enterrement de la "Création". Avec cercueil et cortège silencieux pour témoigner de leur "vive inquiétude face à l’avenir". L’ambiance était bon enfant mais tendue. En effet, la veille, la ministre avait laissé échapper un tweet pour le moins malheureux, associant la mobilisation à un "combat de pauvres". Jointe par nos soins en fin de journée, elle s’expliquait: "C’était sans doute un peu maladroit de ma part. J’ai parlé de "combat de pauvres" parce que c’est aussi une réalité. La culture est le parent pauvre de toutes les politiques du monde". On ne peut pas lui donner tort.

Quelques heures après la manifestation, suite à sa rencontre avec les représentants des associations, Fadila Laanan revenait sur sa décision et proposait des économies alternatives. "J’avoue avoir fait fausse route, nous a-t-elle confié. Je me suis emportée. J’étais en contact avec les contrats-programmés (les institutions culturelles bénéficiant d’un contrat qui leur assure des budgets de création pour 2, 4 ou 5 ans). Et ils m’avaient tous dit que je pouvais toucher à tout sauf… à leurs contrats-programmes." Normal, dans pareil cas, chacun défend son petit bout de viande. Et effectivement, c’est ce que l’on appelle… un combat de pauvres. "Il fallait trouver de l’argent et j’avoue avoir eu tort de n’écouter qu’un seul son de cloche." Depuis, Fadila Laanan a remis face à face les contrats-programmés et les représentants de la CAPT. A eux désormais de trouver une solution pour une répartition plus pertinente de l’effort de guerre.

L’artiste, ce profiteur?

En dehors de toute considération politique, cet événement a pourtant un mérite: celui de remettre un coup de projecteur sur les conditions de travail et l’absence de reconnaissance sociale de nos artistes en Belgique francophone. Qu’ils soient comédiens, metteurs en scène, photographes, écrivains, plasticiens ou techniciens du spectacle, leur réalité n’est pas toujours rose: peu de reconnaissance du grand public, un statut social qui n’en est pas un et des conditions de travail souvent précaires.

Il suffit d’ailleurs de tendre un peu l’oreille pour comprendre ce que l’artiste représente chez nous: un inutile, un poids à porter pour la société, un profiteur. "Quand on ferme Ford Genk, tout le monde en parle, confie Valérie Joyeux, active dans le théâtre jeune public. Mais quand un secteur tout entier comme le nôtre est menacé, personne n’en parle. Personne ne s’en inquiète. Parce que nous n’avons pas d’enseigne, pas de bâtiment, pas d’identité." Presque pas de visage non plus.

Par rapport à ce qui se passe chez nos voisins français ou flamands, nous nous intéressons en effet très peu aux artistes issus de notre communauté. Un chiffre pour le prouver. Primé à Cannes, le film Les géants de Bouli Lanners a réalisé 35.000 entrées en Wallonie et à Bruxelles. Lorsqu’un réalisateur flamand sort un film primé à Cannes (La merditude des choses de Felix Van Groeningen pour n’en citer qu’un), ils sont plus de 500.000 à se ruer dans les salles au nord du pays. Alors que les Flamands ont le culte de leurs vedettes (les Bekende Vlamingen), les Wallons ne s’intéressent que très peu à leurs propres artistes.

Bien entendu, il serait indécent de ne pas rappeler qu’aujourd’hui, l’ensemble de la population vit dans l’incertitude du lendemain et dans des conditions de travail de plus en plus désastreuses. Les artistes ont choisi de leur plein gré leur orientation. En toute connaissance de cause, pour suivre un rêve, un fantasme, un besoin. Ce qui n’est pas nécessairement le cas des milliers d’hommes et de femmes qui se rendent à l’usine tous les jours à quatre heures du matin. Mais malgré tout, cela ne leur enlève pas le droit de se plaindre et de vouloir travailler dans des conditions décentes. Ça ne leur ôte surtout pas le droit d’être inquiets, comme nous tous, face à l’avenir.

"Cela fait vingt-cinq ans que je travaille, enchaîne Valérie Joyeux, rencontrée lors de la manifestation. Pour la première fois, j’ai vraiment peur pour l’avenir. J’ai une petite compagnie de théâtre jeune public qui tourne pas mal, mais là, ça devient ingérable. Créer un spectacle demande du temps et des investissements. Et j’ai l’impression aujourd’hui d’être mise dans une position de mendiante. Jouer, on jouera. La passion est là. Mais à un moment, il faut arrêter de croire qu’on ne mange pas et que l’on n’a pas besoin de se loger…" Le malaise est palpable. Et à juste titre. Car les artistes sont une cible facile et les coupes dans les budgets de la CAPT ne sont que la goutte qui a fait déborder le vase.

Chasse aux sorcières

Depuis 2002, les artistes bénéficient chez nous d’un régime particulier qui leur donne notamment le droit de conserver indéfiniment le taux maximum d’allocation de chômage. Une disposition souvent perçue comme un privilège, alors qu’elle est en fait tout à fait justifiable. En effet, de par la nature de leur travail, les artistes ne peuvent jamais prétendre à un contrat à durée indéterminée. Vaquant de petit contrat en petit contrat, ils sont constamment confrontés au chômage. D’où ces dispositions extraordinaires (qui s’appliquent également à d’autres professions comme les bûcherons ou les pêcheurs en mer). "Ce qu’il ne faut pas oublier,explique une jeune actrice, c’est que l’immense majorité des artistes ne cherche pas à profiter de ce système. Mais bien à travailler. Nous travaillions très souvent comme des dingues avec des horaires de fou pour ne pas gagner beaucoup plus que nos allocations de chômage."

En octobre 2011, ayant constaté que le nombre de bénéficiaires du statut d’artiste avait doublé depuis 2004, l’Office national de l’emploi a reprécisé les conditions d’application du "statut d’artiste" de façon restrictive. "On peut parler de chasse aux sorcières, confirme Dan Lecocq, coordinateur du secteur culture à la CGSP-FGTB. Tous les départements ont reçu des consignes très strictes d’économies à réaliser dans le cadre des enveloppes dont elles avaient la responsabilité. Et dans le domaine du contrôle des travailleurs du monde de la culture, il y avait des objectifs budgétaires à réaliser. Il fallait diminuer les montants d’allocation alloués. La circulaire d’octobre dernier a fait très mal. Beaucoup de créateurs se sont vu refuser soit l’accès, soit la pérennisation de leur statut."

Tout est fini

L’an dernier, 8.367 personnes (4.002 à Bruxelles, 1.986 en Wallonie et 2.379 en Flandre) possédaient ce "statut d’artiste". L’Onem refuse de communiquer les chiffres de 2012 mais on estime que, depuis, dix pour cent d’entre eux auraient déjà perdu leurs droits. 800 personnes. Autant de drames humains. "Demain, j’ai mon contrôle à l’Onem et j’avoue que j’ai très peur, confie l’acteur et musicien Daniel Hélin, aussi présent à la manifestation. Que ce soit clair, mon but n’est pas de maintenir un statut mais bien d’avoir les moyens d’exercer mon métier. Et effectivement, cela passe par le statut. L’argent du chômage m’est bien sûr utile pour me loger et manger. Mais surtout, il me donne le temps de créer de nouvelles chansons, de nouveaux spectacles, de trouver de nouveaux boulots. Je touche 780 € par mois de l’Onem, ce qui veut dire que cela fait quinze ans que je vis en dessous du seuil de pauvreté. Et demain, j’ai ce contrôle. Peut-être que pour moi, tout est fini." Pour information, Daniel Hélin est loin d’être un tire-au-flanc. Spectacles, chansons: cet artiste a sorti plusieurs albums et se produit en moyenne quatre-vingts fois par an.

"Un fonctionnaire de l’Onem m’a même dit: "Et si vous vous trouviez au moins un vrai travail à mi-temps?"", explique un jeune homme qui écoutait notre conversation. Une réflexion loin d’être anodine. Un vrai travail… Selon certains fonctionnaires de l’Onem, les artistes ne seraient donc pas de vrais travailleurs. C’est à la fois nier un métier, une caste, plusieurs milliers de citoyens. Pas beau.

Mais il est bien là, le cœur du problème, dans l’absence presque totale de reconnaissance. Dans le fait que le seul contact que nous ayons avec le monde artistique soit le strass et les paillettes de quelques heureux nantis. La réalité pour les quelques milliers d’autres est pourtant bien différente. Peut-être serait-ce utile de se poser une bonne question: qui sont les artistes pour nous? Des êtres humains d’utilité publique ou quantité négligeable? Dans ce cas, n’allons plus au cinéma, n’écoutons plus de musique, fermons les yeux devant la moindre photo. Ne regardons plus rien. Que les choses moches. Et alors, au moins, ce jour-là, ils commenceront peut-être à nous manquer.

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