Du vent dans les mollets d’Agnès Jaoui

Personnalité forte et généreuse du cinéma français, l'actrice et réalisatrice revient dans un rôle inattendu aux côtés de Denis Podalydès et Isabelle Carré. Rencontre estivale.

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Scénariste brillante, réalisatrice confirmée, actrice engagée, chanteuse douée, Agnès Jaoui est l'une des rares artistes femmes à porter autant de casquettes avec autant de talent. Au fil des films écrits ou réalisés avec son compagnon et complice Jean-Pierre Bacri, d'Un Air de famille au Goût des autres, de Cuisine et dépendances à On connaît la chanson, elle a créé le style Bacri-Jaoui. Une manière douce-amère de regarder la société française et de se moquer tendrement de nous-mêmes et de nos aliénations. En attendant la sortie de son quatrième film comme réalisatrice, Au bout du conte, une comédie chorale qui s'inspire des contes de fées (avec Benjamin Biolay en nouveau venu), Agnès Jaoui a enfilé un costume étonnant dans le deuxième film de Carine Tardieu (remarquée avec Dans la tête de maman). Celui de Colette Gladstein, mère juive à la tendresse trop pleine, soudain remise en question par les amours de sa fille et son mari, alias Denis Podalydès. Un rôle qu'elle a vécu comme libérateur. Accoudée à la table d'un café parisien de l'Île Saint Louis, on l'écouterait des heures parler de son métier et de ses choix. Agnès Jaoui n'a pas fini de nous surprendre.

 

Quelle filiation peut-on retrouver avec le personnage de Colette dans votre filmographie ?

Elle est très difficile à trouver, à part que c'est moi qui l'ai joué ! C'est un rôle presque à l'opposé de ce que j'ai pu jouer et de ce que je m'écris moi-même. Colette n'est pas Parisienne, pas féministe, pas séductrice, très névrosée, très débordante, c'est un rôle comme on ne m'en avait jamais proposé. C'est ce qui m'a fait peur et c'est ce qui m'a séduite. J'ai eu un instant de doute, mais qui n'a pas trop duré car le scénario me plaisait aussi.

 

Vous n'êtes pas toujours à votre avantage dans le film. Le côté ingrat du personnage n'était pas trop dur à accepter ?

Le moment des essayages costumes n'était pas le plus agréable. Je me disais oh la la, quelle horreur, et en même temps, c'était très libérateur. Parce que si j'arrivais sur le plateau avec des cernes, ça n'avait pas d'importance. Je n'étais que dans le jeu. Pas dans l'apparence. Colette est insupportable mais elle n'a aucune mesquinerie ou arrière pensée. C'est quelqu'un de très cash. C'est finalement un point commun avec mes autres personnages. Quelqu'un qui ne biaise pas. Ça la rend touchante.

 

Vous avez besoin d'admirer vos personnages pour les interpréter ?

Non, mais ça peut m'arriver. Quand j'ai joué La Maison de Nina (l'histoire vraie d'une femme qui a accueilli des enfants à la Libération), j'avais beaucoup d'admiration pour le personnage. Et c'est parfois difficile, parce qu'il faut arriver à jouer les personnages comme si c'était vous. Il faut  s'approprier les personnages, qu'ils soient monstrueux dans un sens ou dans l'autre.

 

Votre vraie vocation, c'est quoi ? comédienne, auteur, chanteuse ? Qu'est ce qui vous passionne le plus ?

Ce que j'aime le plus c'est vivre des vies différentes. Ce que j'aime le moins c'est être enfermée dans un ghetto. Quel qu'il soit. Les ghettos que l'on crée autour de vous comme ceux que l'on crée soit-même. Par exemple là je reviens de la pointe du Crozon où j'ai été chanter au Festival du Bout du monde (avec l'album jazzy Dans mon pays), j'étais sur la route avec les musiciens… ça m'a plu. J'aime ça. Les rôles sont aussi pour moi comme des voyages.

 

C'est aussi un film sur le couple. L'histoire d'une femme qui réapprend à aimer son mari.

Colette et son mari ne sont pas un couple malheureux, mais un couple endormi. Ce qui est très beau dans le film, c'est la manière dont le désir revient entre eux, à travers le désir pour une autre femme. C'est une très belle histoire d'amour, au pluriel. Un des passages qui me touche le plus c'est quand le personnage de Denis Podalydès dit à Isabelle Carré, alors qu'il est à deux doigts de succomber à son désir pour elle, qu'il est tombé amoureux de sa femme parce qu'elle faisait si bien à manger alors qu'elle avait manqué toute son enfance. C'est très beau.

 

Jouer avec des enfants, ça vous plait ?

Ce sont des partenaires complètement étonnants. Un enfant va être le plus grand acteur du monde quand il est bien. C'est très inspirant. Après la difficulté, c'est qu'ils ne font pas deux fois la même chose, et qu'il sont parfois fatiguant ! Mais la petite Juliette (Gombert, 9 ans, qui interprète sa fille Rachel) était d'une profondeur et d'une maturité rares. Je n'ai eu que les avantages avec elle.

 

L'ensemble du casting est réjouissant.

Oui. C'est amusant de remarquer que toute l'équipe du film vient du théâtre, c'était un bonheur fou de travailler avec Podalydès, Isabelle Carré, Judith Magre. Car ce sont des purs comédiens. Je n'ai eu que du bonheur sur ce tournage. Mais il y a parfois aussi des alchimies improbables dans le cinéma.

 

Jouer un rôle quand on est soi-même réalisatrice, n'est-ce pas plus difficile pour se laisser aller ?

C'est la première fois que je travaille avec une femme, une jeune femme comme Carine Tardieu. C'était important pour moi. Mais je n'interviens pas en temps que réalisatrice. Quand je réalisais Le Goût des autres, je pensais que je ne jouerai plus que dans mes films. Et puis en fait cela ne change rien. Je ressens une grande collégialité quand je travaille. C'est très agréable, je ne me sens pas du tout dans la compétition.

 

Pourquoi réalisez-vous toujours des films aujourd'hui ?

C'est drôle parce que tout à l'heure en marchant dans la rue, j'ai eu envie de faire un film. C'est quelque chose d'archi personnel. Je ne peux pas partir d'autre chose. Une expérience vécue, avec un peu de recul, et l'envie de la transmettre, c'est à dire de faire le film que je voudrais voir. Après viennent les doutes. Ah, ça a déjà été fait, ah, c'est pas la peine… mais en l'occurrence, l'idée que j'ai eue personne ne l'a eue, et pour cause ! Je doute qu'elle soit faisable (rires). J'écris aussi quand des choses me révoltent et qu'elles ne semblent révolter personne, comme d'aller mettre son argent en Suisse. Les gens acceptent parfois des choses inacceptables. Comme dans une famille quand les gens disent : c'est comme ça on ne peut rien faire. Le fatalisme ou la passivité peuvent me motiver pour écrire.

 

Votre travail d'écriture revient toujours à ça, à l'observation ?

Oui. Je me suis toujours interrogée, à partir de mon mal-être, de mes peurs, de la vie qui passe, de la fugacité… c'est tout un mélange qui a fait que j'ai toujours beaucoup observé les autres. (et puis Agnès s'arrête soudain en regardant la carte des menus). Vous voulez du thon ?

 

 Agnès Jaoui, ou le goût des autres…

Juliette Goudot

Comédie dramatique

JJ Du vent dans mes mollets

réalisé par Carine Tardieu (2011). Avec Agnès Jaoui, Denis Podalydès,, Isabelle Carré, Juliette Gombert et Anna Lemarchand – 90'

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