Cinéma, littérature et faits divers

Une fois traités à chaud dans les médias, les faits divers sont de plus en plus autopsiés, à froid cette fois, au cinéma ou dans la littérature. Pourquoi au juste? Portrait d'un phénomène...

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Le Boeing disparu de la Malaysian Airlines, Le Gang Bang à l'école St Michel, une maman qui noie ses enfants… Autant de sujets potentiels de livres et de films. Qui sont pourtant de tristes réalités. En effet, si les faits divers ont désormais envahi notre quotidien, ils squattent aussi fréquemment les étagères des libraires et les salles de cinéma. En créant pour l'occasion un bruit que les médias adorent: la polémique.

Et nous allons en manger dans les prochains jours! Puisque s'il ne fallait retenir qu'un seul fait divers, qui a galvanisé l'opinion publique ces dernières années, il s'agirait bien entendu de l'affaire Strauss-Kahn. Bref rappel des faits: Le 14 mai 2011, l'ex patron du FMI et époux d'Anne Sinclair, est arrête et placé en garde à vue à New York, accusé d'avoir eu des attouchements sexuels avec une jeune employée de l'Hôtel Sofitel dans lequel il résidait. Résultat: La presse s'emballe. Le peuple en parle. Et les artistes, de leur côté, voient dans cette affaire un joli point de départ pour disséquer l'âme humaine. Régis Jauffret publie La ballade de Rikers Island, Marcella Lacub signe Belle et bête. Tandis qu'un trio de pirates s'empare du sujet pour en faire un film de fiction au cinéma baptisé Welcome to New York: Abel Ferrara (sulfureux réalisateur new yorkais notamment auteur de Bad Lieutenant), Vincent Maraval (patron de Wildbunch) et Gérard Depardieu (acteur russe qui n'hésite pas à déclarer: "Je n'aime pas DSK"). Il faut dire que le pitch est alléchant: Un homme puissant, prêt à accéder à la Présidence de la République française, est accusé de viol par une femme de chambre noire. Ou l'histoire d'une vie foutue en l'air pour un maladif besoin de toujours vouloir baisser son pantalon.

Il y a quelques semaines, alors que Thierry Frémaux, Président du festival de Cannes annonçait sa sélection 2014, nous étions nombreux à espérer qu'il sorte le film de son chapeau. Mais il n'en fut rien. Car en réalité, dans les hautes sphères, personne ne veut voir sortir ce sulfureux Welcome to New York. A commencer par les deux principaux intéressés: Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair qui auraient usé de toute leur persuasion pour empêcher le montage du film. Ainsi, les banques françaises ont refusé de prêter l'argent nécessaire à la réalisation de celui-ci, les télévisions ont refusé de le co-produire, les milieux officiels ont repoussé toute aide. Pas mieux chez les distributeurs et les exploitants. Révolté par la situation, le producteur de Wildbunch a annoncé dans la foulée de l'annonce de sa non sélection, qu'il organiserait lui-même une séance spéciale au Marché du film, en marge du festival donc, le 17 mai. Et qu'il sortirait Welcome to New York dans la foulée. Non pas dans les salles de cinéma. Mais bien en Vidéo à la demande sur différentes plateformes Internet (même si en Belgique, gâtés que nous sommes, le film sortira bel et bien dans les salles).

Comment dès lors le film s'est-il monté financièrement? Le Nouvel Obs a mené sa petite enquête et a dévoilé l'identité des généreux donateurs: un Suisse fabricant de montres de luxe, une chef d'entreprise proche de l'UMP, un businessman américain, un courtier en immobilier. Mais la question qui nous brule les lèvres reste à ce jour sans réponse: Que verra-t-on réellement dans ce film? Nous n'en savons à vrai dire pas grand chose. Car, usant de toutes nos connections, nous ne sommes pas parvenus à le voir avant le bouclage de notre magazine. Pétard mouillé ou oeuvre d'envergure, nous découvrirons cela comme vous ce 17 mai. Il sera désormais trop tard pour les avocats de l'entreprise Strauss Kahn/Sinclair pour intervenir et faire interdire le film. Car notre trio de pirates aura déjà joué son coup d'avance. En inondant le web d'images du film et de copies en tous genres.

Voyeurisme

Evoquant son film, le réalisateur Abel Ferrara explique qu'il est "une libre interprétation du réel. Une fable sur le pouvoir et le sexe, sur l'addiction et la rédemption." Depardieu ajoute "Une histoire de pouvoir bien sur. Mais aussi de solitude et de décadence." Et c'est justement là que le fait divers est un magnifique instrument à l'usage des films et des livres. C'est qu'il illustre à lui seul les grands maux, les grands tabous, les grands vices de notre époque. Pour faire bref, le fait divers dit beaucoup, avec presque rien…

"La passion pour le fait divers peut relever du voyeurisme, explique Catherine Gramaix, psychologue clinicienne. C’est un peu comme les gens qui ralentissent pour regarder les accidents sur la route. " Mais s'il est probable que nous tirions une certaine jouissance du malheur de l'autre, le coeur du sujet est probablement ailleurs. Comme l'avance Patrick Eveno, spécialiste de l'histoire des médias: "Le fait divers résume tout l'enjeu de la vie en société, il est le reflet des dérives possibles de l'être humain en communauté. Un faits divers donne à voir un animal social perturbé par ses pulsions, tiraillé entre ses passions et sa raison. " Et c'est justement là que se trouve le cinéma. A l'instant même ou dans une société, un personnage va faire un pas de travers. Là, est la base de la dramaturgie.

Raisons diverses

On ne compte donc plus les films inspirés de faits divers. Certains ayant même marqué les mémoires: L'affaire Dominicci, Le pull-over rouge, Midnight Express, Elephant, Funny Games, Monster. Ou plus récemment La fille du RER d'André Téchiné, A perdre la raison de Joachim Lafosse, Omar m'a tuer de Roschdy Zem, Présumé coupable avec Philippe Torreton sur l'affaire d'Outreau. Ou ce 24 jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi d'Alexandre Arcady sorti en France la semaine dernière.

Pourquoi donc ces réalisateurs s'emparent-ils du fait divers? A vrai dire, les raisons sont nombreuses et variées. Tout d'abord, pour donner leur propre vision de l'histoire. C'est ce qu'a fait Roschdy Zem avec Omar m'a tuer. L'histoire de Omar Raddad, ce jardinier accusé en 1991 du meurtre de la femme qui l'employait. Sur la vitre, en lettres de sang, les enquêteurs avaient retrouvé cette phrase: "Omar m'a tuer". Emprisonné sept longues années, Omar Raddad a finalement été gracié partiellement en 1996 et libéré en 98. Mais il ne fut jamais innocenté. Et c'est justement pour l'innocenter que Roschdy Zem a signé ce film, donnant une version de l'histoire qui disculpe totalement le jardinier.

On peut aussi se servir du faits divers au cinéma pour tenter de donner du sens à des "comportements qui nous échappent". C'est ce que clamait haut et fort Joachim Lafosse quand il réalisa A perdre la raison, basé sur l'histoire dramatique de Geneviève Lhermitte, mère infanticide qui enleva la vie à ses cinq enfants dans sa maison de Nivelles. A l'annonce de la production du film, de nombreuses voix s'étaient élevées en Belgique. Donc celle du père des enfants bien sur, de notre Ministre de la culture et de milliers d'anonymes. Lafosse nous expliquait alors: "Il y a quelques années, je suis dans ma voiture, je vais être papa et je suis happé par cette histoire. Ce faits-divers impensable, inimaginable. Et je me dis: "Si c'est si impensable, ne serait-ce pas le temps de faire un film pour rendre ça un peu moins impensable, un peu plus imaginable, un peu plus vraisemblable". J'ai alors une conviction: On ne peut pas laisser un drame pareil sans essayer d'y donner du sens. Et je me dis que ça, c'est peut-être mon travail d'artiste. La presse a un rôle, les procureurs et les juges en ont un autre. Et moi, peut-être celui-là, celui de donner du sens. " C'est donc cela, donner du sens à l'inexplicable. Etudier, réfléchir, prendre de la hauteur. Ne pas pardonner ou juger. Mais tenter de comprendre.

Le fait divers peut aussi être utilisé au cinéma pour réactiver le devoir de mémoire. C'est ce que fait Alexandre Arcady dans 24 jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi sorti en France la semaine dernière, mais pas encore annoncé chez nous. L'histoire de ce jeune juif kidnappé, torturé et assassiné par le "gang des barbares" en 2006 en région parisienne. "Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, un Juif a été tué en France parce qu'il était Juif", a déclaré Arcady durant la tournée de promotion du film dans les médias français. L'idée de ce film étant de laisser une trace, pour pointer du doigt le fait que l'antisémitisme n'est pas que de l'histoire ancienne.

De manière plus légère, le cinéma est souvent accusé de s'emparer du fait divers pour des raisons nettement moins nobles: Parce qu'il y aurait une crise des scénaristes, ceux-ci n'ayant plus rien à raconter, ils se baisseraient dans le caniveau pour y ramasser toutes ces histoires. Certains pointent également du doigt les acteurs, à qui ces faits divers offrent très souvent des rôles forts (on pense notamment à Charlize Theron pour son rôle d'ex prostituée devenue serial Killer dans Monster). Mais surtout, les proches des dossiers, les bien pensants et l'opinion publique s'acharnent sur le cinéma sous prétexte qu'il instrumentaliserait ces faits divers pour s'en mettre plein les poches. Le cinéma étant une industrie, l'accusation est totalement recevable. Mais à y regarder de plus près, elle est tout à fait hasardeuse. Car la plupart de ces films ont été de relatifs échecs publics. Non, pour faire de l'argent, mieux vaut faire une comédie contre le racisme avec Christian Clavier. Définitivement…

Jérôme Colin

Tout sur le film Welcome to New York sur l'affaire DSK sur notre blog Cannes 2014

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