Boyhood: Une magnifique leçon de vie et de cinéma

Durant douze ans, Ethan Hawke et Patricia Arquette ont interprété les parents d’un jeune garçon. Résultat: Boyhood, un défi de cinéma dont voici les secrets.

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Boyhood est un projet un peu fou, de ceux qui effraient Hollywood. Pourtant, entre 2002 et 2013, le réalisateur Richard Linklater a filmé l’évolution d’une famille américaine. Rencontré à l’occasion de la sortie du film en compagnie de son actrice principale, la mythique Patricia Arquette, Linklater nous a raconté son formidable défi, construit autour de l’évolution d’un jeune garçon (Mason, interprété par Ellar Coltrane), de l’enfance à l’âge adulte.

 

L’idée?

Linklater l’a eue "en un flash". Né au Texas il y a 53 ans, fils de divorcés "à une époque où ça n’était pas encore la norme", ce cinéaste spécialiste de la jeunesse américaine (découvert notamment avec le teen-movie Génération rebelle) avait envie de tourner un film "sur le fait de grandir". Mais quel moment choisir? "Quand on grandit, chaque moment est important. Alors j’ai voulu tout filmer, sur le temps long. Le temps, c’est l’essence de la vie. Et c’est aussi un élément fondamental au cinéma. Souvent le cinéma manipule le temps, à la différence du théâtre. Les ellipses créent du sens. Filmer cette histoire, c’était ma manière de recréer un sens du monde. En partant du point de vue de l’enfant", poursuit le réalisateur texan.

 

Premier défi?

Trouver le jeune garçon en qui Linklater puisse projeter assez de possibles, sans prendre trop de risques. "Je voulais un jeune garçon très calme. Quand j’ai rencontré Ellar, il n’avait que six ans. J’ai tout de suite su que c’était lui, il était déjà tellement cool! Ensuite, le film s’est mis à lui ressembler" , confie le réalisateur au sujet de son jeune interprète. Très heureux d’avoir révélé un jeune acteur, il n’est pas sûr de souhaiter à Ellar la carrière de comédien: "C’est tellement dur, il faut vraiment avoir envie de ce métier".

 

Autour d’Ellar, Linklater a ensuite imaginé une famille américaine classique, donc séparée, "puisque aujourd’hui, 50 % des couples se séparent, c’est la règle". Pour incarner Mason Senior, un "papa du week-end" un peu immature, il s’est naturellement adressé à l’acteur Ethan Hawke,  complice depuis vingt ans avec Before Sunrise, premier volet d’une trilogie romantique sur le couple formé par Hawke et Julie Delpy (suivie de Before Sunset puis de Before Midnight). "Ethan est mon meilleur allié. Il voulait vraiment faire le film. Au début du tournage, il a lui-même traversé un divorce (avec l’actrice Uma Thurman, dont il a deux enfants – NDLR). Nos discussions ont alimenté le tournage." Pratique, Linklater a ensuite choisi sa propre fille dans le rôle de la sœur, parce qu’il l’avait "sous la main", tout en composant avec son caractère. "Au début, gamine, elle avait très envie de jouer, elle était très exubérante. En grandissant, elle est devenue plus timide, son personnage a aussi évolué dans ce sens, comme à la scène de remise des diplômes, où elle n’a pas envie de parler en public", constate Linklater.

 

 

Enfin, pierre angulaire du film, la mère de Mason, Olivia. Le metteur en scène voulait une femme forte et fragile, capable d’assumer seule ses enfants. Très vite, c’est Patricia Arquette qui s’impose. Pas encore star de la série Medium mais déjà vraie icône sexuelle (elle a fait fantasmer toute la planète, de True Romance de Tony Scott à Lost Highway de David Lynch), elle est prête à jouer avec son image de femme fatale. Concentrée, Patricia Arquette raconte: "C’est un processus de collaboration hors du commun. J’ai accepté l’idée alors qu’il n’y avait pas encore de script, ni de sécurité financière. Mais tout était très juste. Avec Richard, nous avions les mêmes idées sur la famille, la politique (le film est pro-Obama dans un Texas majoritairement républicain). Les enfants étaient exceptionnels. Nous avons commencé à tourner, chaque année était encore meilleure que la précédente. J’aurais voulu que ça ne s’arrête pas".

 

Le film permet aussi à Patricia de rendre hommage aux mères – et à la sienne en particulier (mère de cinq enfants dont sa sœur Rosanna et son frère David, tous acteurs). "J’ai construit le personnage d’Olivia en pensant à ma propre mère. Les femmes sont souvent des exemples dans les familles. A mon époque elles se battaient plus que les hommes, ça change aujourd’hui avec la garde alternée. Mon fils Enzo est né quand j’avais vingt ans. Il était là sur le tournage de True Romance. J’ai bâti ma carrière entre les couches, les auditions et les baby-sitters. La mère que j’interprète n’est pas une mère parfaite, pas une "Hollywood mom". La mère, c’est un lien fascinant, quel que soit l’âge", raconte-t-elle de cette voix légèrement traînante qui fait son charme.

 

Après le casting, la production. Tourné en parallèle d’autres films de Linklater (de Rock Academy à Fast Food Fast Nation), Boyhood redéfinit les codes de production. Réalisé pour un budget total de 2,4 millions de dollars sur douze ans (un film indépendant américain en coûte autour de six), le film a été produit sans limite de durée ni date de sortie fixe, ni visionnage obligatoire des rushs par producteurs. Techniquement, Linklater a dû s’accrocher: "On tournait trois jours par an pendant douze ans. Chaque année, j’inventais une suite. C’est un film low budget, je tournais dès que Patricia ou Ethan pouvait se libérer une journée ou une demi-journée… On a vraiment volé le temps pour faire ce film", confie-t-il.

 

Le résultat?

Un ours d’argent du meilleur réalisateur au dernier festival de Berlin, pour une œuvre libre et jamais vue, à mi-chemin entre le documentaire et la réalité, qui met le métier de parent au cœur du film. Et se défend d’être un manuel d’éducation: "On apprend à être parent en le devenant. On peut écouter tous les conseils du monde, c’est en faisant son propre filtre qu’on avance. Je vois plutôt le film comme un témoignage", dit Linklater. Et Patricia de conclure dans un rire: "Ce qu’on apprend, c’est que les enfants ne partent jamais vraiment. Quand mon fils a quitté la maison pour partir étudier, j’ai pleuré, c’était terrible! Mais deux jours après, il m’appelait parce qu’il avait besoin de chaussettes neuves…". Comme quoi.

 

La critique de Moustique

Mason grandit au Texas entre des parents séparés et une grande sœur dont il est proche. D’apprentissage en déception, il entre dans l’âge adulte en franchissant les étapes de la vie (premières amours, premiers désirs) et en se confrontant à des parents forcément imparfaits (étonnants Ethan Hawke et Patricia Arquette). Face aux nouveaux mecs d’une mère qui a repris ses études ou à un père immature, Ellar développe sa personnalité "en vrai". Filmé entre l’âge de 7 et 19 ans par la caméra-témoin de Richard Linklater, Boyhood se regarde comme le récit épique d'une adolescence américaine, dans lequel pointe une critique de la société texane (entre culte des armes à feu et retour à la Bible, difficile pour un gamin de garder son libre arbitre). Fresque familiale et naturaliste, véritable défi cinématographique où le temps est le meilleur des alliés…, voilà un film que chaque parent devrait voir.

 

 

> Réalisé par Richard Linklater. Avec Ethan Hawke, Patricia Arquette, Ellar Coltrane, Lorelei Linklater – 205’.

Sortie dans les salles ce 16 juillet.

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