Autobiographie: Neil Young raconte Neil Young

L'artiste canadien se livre - pour la première fois - dans une autobiographie à l'image de sa discographie. Sans compromis, éclatée, mais essentielle. 

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En exergue de l’imposante (548 p.) autobiographie de Neil Young, il y a cette citation extraite de son album "Rust Never Sleeps" paru en 1979. "It’s better to burn out than to fade away" ("Mieux vaut brûler d’un coup que s’éteindre à petit feu"). "Une phrase avec laquelle John Lennon n’était pas d’accord. La dernière phrase qu’a écrite Kurt Cobain avant de se suicider",constate aujourd’hui Neil Young.

Une manière comme une autre pour l’artiste canadien de rappeler que si ses chansons ont marqué les esprits et les générations, chacun sera toujours libre de les interpréter comme bon lui semble.

Comme Bob Dylan dans ses inégalables Chroniques, Neil Young dévoile peu de secrets de fabrication dans cet ouvrage. Comme Dylan, il ne respecte pas la chronologie, pas plus qu’il ne dresse la moindre hiérarchie quand il s’agit de déterrer ses souvenirs.

"J’ai commencé à rédiger cette autobiographie quand j’étais bloqué chez moi après m’être cassé le petit orteil, explique-t-il. J’ai commencé et je ne me suis plus arrêté d’écrire. C’est comme ça qu’avait l’habitude de faire mon père, journaliste sportif, avec sa vieille machine à écrire Underwood. Il me répétait: "Continue d’écrire, tu ne sais jamais ce qui va se passer"."

Dans Une autobiographie, l’énumération de toutes les voitures conduites par Neil Young dans son existence est aussi importante que le tracklisting définitif de son classique "On The Beach".  Dans les septante-huit chapitres très courts qui forment l’ouvrage, il y a davantage d’allusions à sa collection de locomotives qu’à celle de ses guitares.

Les récits des balades familiales en bateau sont aussi épiques que le compte rendu de sa première tournée avec Buffalo Springfield. Une phrase commençant par l’évocation d’une collaboration avec la chanteuse country Linda Ronstdadt dans les années septante se termine par une réflexion sur l’appétit du chien que vient d’acquérir son épouse Pegi.

Et bien que posant un regard toujours plein d’émotion sur les pépites qu’il a enregistrées depuis ses débuts à Toronto, en 1964, avec les Squires, il prend toujours beaucoup de recul par rapport à son œuvre. "J’ai écrit des tas de chansons. Certaines sont nulles, d’autres géniales, d’autres encore passables. Enfin, ça c’est l’opinion des autres. Pour moi, elles sont comme des enfants."

Inconsciemment, le "loner" ("le solitaire") comme on le surnomme, dévoile aussi toutes ses contradictions. Son amour de la nature, des brocantes et d’une certaine philosophie empreinte de contre-culture ne l’empêche pas d’avoir des comportements de jeune loup high-tech. Neil Young revient ainsi régulièrement sur son projet – pardon, son obsession – de lancer sa start-up Pure Store. Il évoque ses rendez-vous avec des experts de la Silicon Valley pour créer le format d’écoute ultime qui remplacerait "le son merdique des MP3". Il enregistre ses disques sur une console de son vintage, mais achète des pièces de voiture sur eBay, fait ses présentations vidéo sur une tablette iPad et suit aussi le cours de la Bourse.

Politiquement, Neil Young regrette parfois que ses propos (sa sympathie pour Reagan) aient été gonflés. Il avoue que ses chansons engagées Alabama et Southern Man (qui évoquaient toutes deux le racisme des habitants du sud des Etats-Unis) étaient maladroites. "Quand je les écoute aujourd’hui, je n’aime plus les paroles. Elles sont accusatoires, arrogantes, vraiment pas malignes et j’ai mérité de me faire taper dessus par Lynyrd Skynyrd (le groupe de rock sudiste qui lui avait répondu en chanson avec la célèbre Sweet Home Alabama – NDLR)."

Jamais prise en défaut, son honnêteté se double aussi d’une vraie gentillesse. Derrière son énergie scénique, se cache un homme qui a du mal à communiquer avec l’autre et évite le conflit. On ne décèle pas l’ombre d’un règlement de compte comme on en trouve par exemple dans la bio de Keith Richards, Life. Mais il n’y a point de langue de bois non plus.

Légende d’intégrité ou pas, Neil Young a connu les excès de la sex, drugs & rock and roll life et il en fait part. Un exemple? Son état pitoyable lorsqu’il s’est produit en 1969 à Altamont en lever de rideau des Stones. "J’étais pathétique. Rien d’autre qu’un monstrueux trip d’ego carburant à la coke. J’ai senti la musique mourir ce jour-là." S’il n’est pas peu fier d’annoncer qu’il a renoncé à l’alcool et à la marijuana depuis janvier 2011, il avoue avoir des crises d’angoisse car il n’est pas encore parvenu à écrire une nouvelle chanson depuis.

Stylistiquement moins réussi que Chroniques, Une autobiographie n’en reste pas moins essentiel car c’est l’homme qui se dévoile plus que le musicien. Le puriste qui veut tout savoir de la genèse du second solo de guitare qu’on entend sur Cowgirl In The Sand sera peut-être déçu, mais la spontanéité de son récit ravira beaucoup de lecteurs. Lui qui se confie peu en dehors de ses chansons, évoque avec beaucoup de justesse son épouse Pegi, le handicap de ses enfants, ses ennuis de santé à répétition, ses amis disparus.

Un bémol pour conclure. On regrette la piètre qualité des reproductions des photos d’archives publiées dans l’adaptation française. Trop sombres, trop floues, trop approximatives. Pour un ouvrage tant attendu, c’est dommage.

Une autobiographie,
Neil Young,
Ed. Robert Laffont, 548 p.

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