50 Shades Of Grey: « un roman sentimental de type Harlequin »

Séverine Olivier est chercheuse à l'ULB, spécialiste de la littérature populaire et féminine, du roman sentimental et de la "chick lit" ("littérature de nanas"). Elle nous donne son analyse à propos du succès de  50 Shades Of Grey.

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Fifty Shades Of Grey, c'est de la "chick lit", de la "littérature de nanas", comme Le journal de Bridget Jones?
Séverine Olivier – Non, pour moi, c'est plutôt du roman sentimental de type Harlequin dans sa collection Audace ou Spicy. Le scénario est très typique: une ingénue qui ne sait rien de l'amour rencontre un homme riche et viril. Ils se disputent, il l'initie et, à la fin, ils s'aiment… Mais comme ce genre littéraire est très dénigré chez nous, contrairement aux Etats-Unis, le marketing préfère parler de "chick lit", mieux connotée. C'est un déguisement un peu abusif.

Si Fifty Shades n'est qu'un roman sentimental comme les autres, pourquoi un tel succès?
Le phénomène marketing qui l'entoure est comparable à celui de Twilight. Fifty Shades a commencé comme un feuilleton sur internet qui a été très suivi. Un éditeur a monté une campagne marketing redoutable en proposant notamment cette idée de "porno pour les mamans" sur laquelle les médias se sont jetés. Comme si on découvrait qu'on peut mettre de l'érotisme dans la romance, alors que ça existe depuis toujours! Même si c'est devenu plus hot depuis les années 2000 avec les eBooks sur Internet qui coûtent moins cher et permettent de prendre plus de risques. Depuis une dizaine d'années, les éditeurs de romans sentimentaux ont lancé des collections plus érotiques dans lesquelles le sexe devient le principe même de l'intrigue. En cela, Fifty Shades Of Grey n'a rien de neuf.

Pensez-vous que ce livre pourrait avoir autant de succès en Belgique?
Cela dépendra sans doute de la traduction. En anglais, on utilise un langage très cru. Les traducteurs d'Harlequin le savent et lissent ce vocabulaire. Or, ici, on est chez un éditeur généraliste… Vont-ils garder le côté cru? Si oui, cela pourrait rebuter les lectrices francophones.

Quelle est la recette miracle du roman sentimental, qui permet de le décliner à l'infini?
Selon la chercheuse Janice Radway, qui a interrogé des lectrices, les "mauvaises romances" sont celles où il y a du sexe pour le sexe ou de la violence gratuite. Il y a toujours de la violence dans le roman sentimental, mais elle est acceptée et excusée si la lectrice peut l'expliquer: l'homme était agressif parce qu'il était amoureux et qu'il ne savait pas exprimer ses sentiments. Mais l'amour lui apporte une forme de rédemption. Dans la mauvaise romance, l'homme ne change pas. Il n'y a pas d'explications à sa violence. Et donc pas d'excuse. Fifty Shades est une "bonne" romance parce que la violence est adoucie par l'histoire d'amour.

Quand un homme regarde du porno, on sait plus ou moins à quelles fins… Pourquoi une femme lit-elle des romans sentimentaux érotiques?
On dénigre toujours la littérature sentimentale en disant que c'est neu-neu, mais paradoxalement, on la qualifie souvent de littérature masturbatoire. Je n'ai pas l'impression que ce soit l'équivalent du porno masculin. La question est de savoir si les femmes lisent ces romans pour l'érotisme ou pour la romance. C'est difficile de le savoir.

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