Physique, âge, origine... Quels sont les profils les plus discriminés à l'embauche ?

Une méta-analyse montre l'importance de discriminations multiples et variées, notamment physiques, sur le marché de l'emploi.

Marché de l'emploi
Des employés dans la finance recevant un nouveau travailleur ©BelgaImage

C'est bien connu: l'un des facteurs les plus discriminants sur le marché de l'emploi, c'est l'ethnicité. Mais contre toute attente, ce n'est pas le pire en la matière. C'est ce que révèle une méta-analyse publiée ce mois-ci dans la revue European Economic Review, qui a synthétisé les données relevées sur le terrain entre 2005 et 2020 dans les pays occidentaux, dont la Belgique. Réalisée à l'UGent par le chercheur Louis Lippens sous la supervision du professeur Stijn Baert, elle est parvenue à chiffrer la probabilité que telle ou telle caractéristique provoque une discrimination à l'embauche. Il apparaît ainsi que le physique joue un grand rôle, mais pas seulement. Des résultats qui incitent à repenser la politique de lutte contre ce type de phénomène.

De grands impacts en cas d'handicaps professionnels et selon l'orientation sexuelle

La première discrimination à l'emploi, c'est celle liée à un handicap professionnel (cognitive, psychique ou physique). Dans ce cas, les chances de recevoir une réponse positive chutent de 41% par rapport à une personne dite valide. On trouve ensuite la faible attractivité physique, avec 37% de réponses positives en moins, puis l'âge avancé (34% en moins) et les orientations LGBTQIA+ (30% en moins).

Le rôle du genre ressort quant à lui très peu dans les statistiques. Étonnement, il s'avère même que les femmes reçoivent 4% de réponses positives de plus que les hommes. «Mais ce chiffre cache de grands écarts», précise Louis Lippens à la VRT. «Dans certains secteurs ou professions (comme dans la construction, ndlr), nous constatons que les femmes sont discriminées, alors que dans d’autres – comme le secteur des soins de santé – ce sont les hommes qui sont discriminés». En croisant ces deux pôles, ceux-ci se neutralisent et aboutissent à ce résultat final quasiment imperceptible.

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Les 1001 nuances de la peau

Ce n'est donc qu'après que l'on trouve l'ethnicité (29% en moins), «qui est d'ailleurs le motif de discrimination le plus étudié», note l'UGent. L'étude note toutefois sur ce point des disparités énormes selon la région du monde d'où proviennent ces personnes d'origine étrangère. Il n'y a par exemple presque aucune discrimination vis-à-vis des candidats venus d'Europe du Nord et l'Ouest. Par contre, ceux d'origine maghrébine ou moyen-orientale voient leur taux de réponses positives s'effondrer de 41%, soit autant que pour le handicap professionnel.

Le cas de l'Afrique subsaharienne est particulier. Ici, les études intégrées dans la méta-analyse semblaient se contredire, certaines pointant une discrimination et d'autres pas. En y regardant de plus près, Louis Lippens explique en avoir trouvé la raison. «Nous avons constaté que ces personnes étaient positivement discriminées dans les postes de cols bleus et les emplois tels que le personnel de nettoyage», explique le chercheur au site d'information flamand Doorbraak. «En fait, ce sont des emplois où les compétences linguistiques et les interactions sont moins importantes. D'autre part, ils ont été victimes de discrimination dans les emplois à statut économique élevé, tels que les postes de direction. Quand on croise la discrimination positive contre celle négative, elles s'annulent, de telle sorte que vous obtenez un résultat global nul».

Autre point intéressant: il s'avère qu'en Belgique, pour une personne ayant des origines étrangères, «il faut quatre générations avant que quelqu'un puisse accéder à une position normale sur l'échelle sociale». Des différences apparaissent aussi en fonction des pays. En Italie par exemple, la discrimination ethnique est encore plus importante, avec cinq générations nécessaires au lieu de quatre. C'est le cas aussi en France, notamment à cause d'une hostilité plus forte envers les personnes d'origine sub-saharienne.

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Des discriminations variables vis-à-vis de l'âge

Louis Lippens a également été frappé par le contraste entre les deux côtés de l'Atlantique. En Europe, l'âge compte beaucoup plus. Les personnes d'environ 50 ans ont ainsi chez nous 48% de réponses positives en moins que celles d'environ 30 ans. En Amérique, c'est beaucoup plus faible, avec une chute de 31%. Selon l'UGent, cela est lié aux «différences régionales dans les normes juridiques et sociales concernant le travail jusqu'à un âge avancé». «Ces normes ont tendance à être plus indulgentes en Amérique et plus axées sur l'encouragement des travailleurs âgés à rester au travail que dans de nombreux pays européens».

La méta-analyse conclut également que s'il y a autant de discriminations liées à l'âge, c'est à cause du poids de certains préjugés. De toute évidence, il y a l'idée préconçue que les personnes plus âgées seraient dépassées par l'évolution de la technologie, ou coûteraient plus cher. «Très souvent, les employeurs ratent l'occasion d'évaluer quelqu'un sur ses qualités réelles», se désole Louis Lippes. «On voit que c'est plus fréquent dans les petites entreprises. Cela peut être dû au fait que le recrutement y est moins encadré professionnellement».

La nécessité de lutter contre toutes les discriminations

L'une des plus mauvaises nouvelles de cette méta-analyse, c'est qu'«il y a peu de changement dans la discrimination à l'embauche au fil du temps». C'est le cas des discriminations ethniques, qui sont pourtant dans le viseur des autorités, mais aussi des autres. «Dans l'ensemble, la discrimination à l'embauche reste un problème omniprésent», conclut l'étude.

Est-ce que cela veut dire que les politiques mises en place sont inefficaces? «Je pense que ce serait trop simpliste», estime Louis Lippens auprès de Doorbraak. Il juge que «ces mesures ont effectivement un impact» mais le contexte joue vraisemblablement un grand rôle. «Par exemple, vous voyez plus de discrimination ethnique lorsqu'il y a des crises migratoires et que la rhétorique selon laquelle ces personnes perturbent le marché du travail refait surface», dit-il.

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Reste que pour le chercheur, l'une des leçons les plus importantes de son analyse, c'est qu'il faut que le gouvernement lutte contre toutes les formes de discrimination à l'embauche. Il s'inquiète notamment de l'importance croissante du poids de l'âge, de l'attractivité physique et des handicaps professionnels dans l'obtention d'un emploi. C'est également ce que retient l'Unia (l'ex-Centre pour l’égalité des chances). L'institut appelle notamment à multiplier les tests de situation sur la base d’indications objectives afin de mieux repérer les cas de discrimination: «À l'aide d'algorithmes qui recherchent systématiquement les éventuelles pratiques discriminatoires dans les bases de données ou, plus simplement, en comparant la composition du personnel d'une entreprise à la composition moyenne des travailleurs du secteur, un service d'inspection pourrait ensuite effectuer des contrôles ciblés».

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