Comment lutter contre la pénurie de main d'oeuvre: «Ces professions sont toujours dévalorisées»

La pénurie de métiers techniques persiste en Belgique. Dans les allées des Startech’s Days, à la fois salon de promotion et compétition entre espoirs de la profession, nous avons rencontré ceux qui y croient encore.

métier en pénurie
© Bastien Mertens

En rang d’oignons sous un chapiteau, les candidats sont à l’ouvrage sous les yeux de proches et de passants. Entre mesures, pose de briques et coups de truelle, chacun d’entre eux érige un mur en forme de U. “La difficulté est d’arriver à quelque chose de parfait tout en devant gérer son temps”, explique Benoît Noyer, président du jury. Il s’agit de la première de trois épreuves durant lesquelles ces jeunes maçons s’affronteront pour devenir le représentant belge de leur profession aux championnats d’Europe Euroskills 2023 à Gdansk, en Pologne. Cette finale belge se déroule lors des Startech’s Days, salon de promotion des métiers techniques organisé tous les ans à Ciney.

À la vue de ces 170 jeunes démontrant leur savoir-faire et leur discipline au public sur 18.000 m² de stands et démonstrations, difficile d’imaginer la crise qui frappe notre pays. Pourtant, 19 des 27 métiers en compétition sont sur la liste des pénuries ou fonctions critiques du Forem. Sur la nonantaine de ­professions répertoriées, beaucoup sont d’ailleurs techniques et/ou manuelles. On manque de ­charpentiers, de chauffeurs de poids lourd, d’électromécaniciens, de monteurs de climatisation, de plafonneurs, de vitriers… La situation n’a rien de vraiment nouveau. Pire, elle s’aggrave. “Cela fait au moins vingt ans que ça dure, car WorldSkills Belgium est né d’un tel constat au début des années 2000, ­commente Marie-Kristine Vanbockestal, administratrice générale du Forem. Cette pénurie de main-d’œuvre touche notre pays, mais aussi tout le monde occidental. Elle est universelle et endémique. Ce qui me fait dire qu’il ne s’agit pas d’un problème local causé par notre enseignement ou nos institutions, mais bien d’un phénomène culturel et sociologique.”

Moins pénibles qu’avant

Les ­raisons qui expliquent le rejet des jeunes pour ces parcours professionnels sont multiples. L’un des plus évidents, et peut-être des plus conséquents, est la perpétuation des stéréotypes. Ils ont la dent dure. Aujourd’hui encore, l’enseignement secondaire général est considéré comme la voie idéale à suivre, là où le technique et le professionnel sont toujours synonyme d’échec ou de second choix. “Je constate à mon grand effarement que cette perception de filières de relégation subsiste, ajoute la patronne du Forem. Cela me donne envie de croire au futur tronc commun du Pacte d’excellence. Il a été beaucoup critiqué, mais s’il peut permettre aux jeunes de faire le bon choix à 15 ans, alors essayons. L’alternance et l’IFAPME ne doivent plus être vus comme des solutions quand on a tout raté à l’école.

L’idée d’un job pénible et physiquement lourd rebute aussi jeunes et chercheurs d’emploi. Pourtant, dans tous les secteurs, des efforts sont faits pour améliorer la situation: charges moins lourdes, outils plus performants, mais aussi l’arrivée de l’informa­tique. “On n’a plus autant les mains dans le cambouis qu’avant, souligne Francis Hourant, directeur de WorldSkills Belgium. La numérisation a fait terriblement évoluer tous ces métiers, même ceux de la ­construction.” Dans les allées du salon Startech’s Days, on nous confirme que bien des jobs ne sont plus aussi éprouvants que par le passé. “Mais il faut quand même passer ses journées à porter des sacs, poser des briques en plein soleil ou dans le froid… Cela reste très physique”, commente le maçon Benoît Noyer. Sa solution pour donner un coup de boost au secteur? Mieux valoriser les métiers les plus pénibles, financièrement entre autres. “Si on gagnait plus dans la construction que dans la vente, les gens y réfléchiraient à deux fois.” Plus loin, au stand ­boulangerie, secteur aussi en pénurie (trois ­Belges ­seulement concouraient), Simon Burton, juré et médaillé européen 2021, tient un discours similaire: certains métiers ont des impératifs qui ne sont pas près d’évoluer. “Il faut travailler la nuit et le salaire, pas exceptionnel, n’aide pas. Il faut devenir boulanger par passion ou ne pas le faire. Il faut transmettre l’amour du travail bien réalisé, du fait maison. Personne n’a envie de se lever au milieu de la nuit pour décongeler des croissants.

boulangerie

© BelgaImage

De belles carrières

Mettre en avant la beauté de ces métiers pour donner envie est une des missions que se donne WorldSkills, qui entend célébrer l’excellence, mais également transmettre des passions et surtout faire découvrir tous les secteurs techniques. Beaucoup restent méconnus. “On ne parle pas vraiment de ces métiers dans mon école”, raconte Sacha, élève de ­deuxième secondaire, venu se renseigner sur la ­boulangerie et la pâtisserie aux Startech’s Days, avec sa famille. “Ces professions sont toujours dévalorisées, ajoute sa maman Sophie, enseignante. On voulait montrer à nos enfants toutes les possibilités qui existent.” Parmi les moins connus, ceux liés à l’informatique et à l’industrie: technologie Web, intégration robo­tique, gestion de réseaux IT, dessin industriel… Dans une petite artère latérale du salon, Théo, Rémy, ­Thomas, Nathan et Adrien semblent ­travailler sur des ma­chines très complexes. Ils réa­lisent chacun une des trois parties de l’épreuve de mécatronique, mélange d’électromécanique et d’automation. Ils doivent monter, assembler, câbler et programmer des stations qui vont trier ou mesurer des pièces. Un métier en pénurie et de plus en plus demandé avec l’automatisation croissante de l’industrie.

C’est super-intéressant, car ça regroupe plein de métiers: électricité, ingénierie, mécanique, programmation… Mais malheureusement, personne ne sait que ça existe, à quoi ça sert ni où on apprend ce métier, décrit Harrison Reale, un des jurés. Recruter dans le secteur, c’est très compliqué.” Pourtant, son parcours a de quoi susciter l’envie. À 23 ans seulement, après une médaille de bronze aux derniers EuroSkills, il est déjà COO d’une entreprise d’automation. Preuve que les métiers techniques ouvrent les portes à de belles carrières, et assez vite. En Belgique, entre les Cités des métiers, les salons d’orientation et autres journées de découverte, le Forem, Actiris, WorldSkills et tous les organismes de formation en font déjà beaucoup pour promouvoir les professions techniques et lutter contre les préjugés. Mais manifestement, pas encore assez.

Bâtir, mais un autre monde

Où faut-il encore agir alors? Les écoles sont une bonne piste. Au salon, plusieurs jeunes visiteurs se plaignent du manque de discussions sur les métiers au début du secondaire, particulièrement dans le général. “Les professeurs n’ont pas toujours une très bonne idée du monde du travail et des opportunités ­professionnelles qui existent, indique Francis ­Hourant, de WorldSkills. Les jeunes ne savent pas non plus à quoi peuvent mener leurs cours. Beaucoup sont attirés par les métiers du numérique, mais ignorent que ce sont surtout des sciences et des maths. Idem dans le tech­nique: l’électromécanique mène vers des tas de secteurs, de l’éolien à l’industrie alimentaire en passant par l’aéronautique.

Mais d’autres mentalités doivent aussi changer: WorldSkills l’a bien compris, les parents sont aussi leur cœur de cible. “Ils ont le sentiment que s’ils ne poussent pas leurs enfants vers l’enseignement général et l’université, ils ne font pas leur devoir, commente Raymonde Yerna, administratrice générale de l’IFAPME. Alors que dans les métiers techniques et technologiques, le taux d’insertion à l’emploi est de 90 %. Et ils sont aussi très épanouissants.” C’est l’autre défi que les mondes de la formation et de l’emploi doivent relever. Plusieurs études et sondages montrent que les jeunes veulent des ­professions qui ont du sens. À eux de montrer que ces filières tech­niques peuvent aussi faire bouger les choses. “Se former dans un métier du bâtiment peut ­contribuer à reconstruire autrement la Wallonie, par exemple. On ne travaille plus aujourd’hui dans ces secteurs comme hier. Les questions environnementales et ­éthiques sont importantes, détaille la patronne de l’IFAPME. On doit montrer aux jeunes et aux chercheurs d’emploi l’intérêt de ces professions. On ne va pas les attirer en leur parlant de pénurie…

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