Workaholiques : comment savoir si vous êtes accro au travail ?

On peut être accro à l’alcool, à la drogue, au jeu, au sport ou au shopping… Mais le travail peut aussi se muer en prison intérieure, qui répond au nom de “workaholisme”.

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De 8 à 10 % des actifs seraient workaholiques. Il s’agirait surtout d’hommes. © Adobe Stock

Il n’y a pas que le travail dans la vie… Chez certains, il en est néanmoins l’épicentre, ce qui n’a rien de pathologique en soi, mais chez d’autres, il revêt en plus une dimension obsessionnelle et devient un objet de ­compulsion. Il pénètre alors sur le terrain des troubles psychiques, plus précisément des addictions comportementales. En l’occurrence, celle qui fut baptisée “workaholisme” en 1968 par l’Américain Waynes Oates. Ce psycho­logue, qui était également pasteur, créait ainsi un néologisme fondé sur les mots “work” (travail, en anglais) et “alcoholism” (alcoolisme), soulignant de la sorte la similitude entre les mécanismes à l’œuvre dans l’addiction au travail et dans l’addiction à l’alcool – ou plus largement dans les toxicomanies.

Le nombre d’heures que l’on consacre au travail n’est pas le baromètre du workaholisme. Il représente évidemment une composante du problème, mais la clé de voûte de l’addiction est à chercher ailleurs, dans les causes du comportement du “workaholique” et dans le sentiment de manque qu’il éprouve dès qu’il tente d’y mettre fin. On peut bosser 15 heures par jour et s’en trouver bien. Dans un livre intitulé Les addictions comportementales, récemment publié aux Éditions ­Mardaga sous la direction de la psychologue française Isabelle Varescon, Évelyne Bouteyre, professeure de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille, fait remarquer que “l’engagement dans le travail peut être vécu comme une opportunité de réussite sociale et professionnelle, une source d’émotions positives comme la fierté et une bonne estime de soi, l’occasion de relever des défis”. Les “gros” travailleurs arrivent à couper l’interrupteur quand la possibilité leur en est offerte, à profiter alors ­pleinement de leur vie de famille et de leurs ­contacts sociaux, à s’adonner à des activités de loisirs, à se ressourcer. Les workaholiques, eux, ne parviennent jamais, ou presque, à s’extraire de leur travail, au point, par exemple, de pousser le perfectionnisme dans ses derniers retranchements afin d’avoir une raison de nature à justifier leur persévérance addictive.

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Une déviance socialement valorisée

Les principales addictions comportementales ont trait aux jeux de hasard et d’argent, à l’anorexie mentale et à la boulimie, aux achats, au travail, à l’activité physique, au sexe et à la cybersexualité ainsi qu’à d’autres formes de cyberdépendance – en particulier aux réseaux sociaux. Seules les deux premières catégories (jeux, troubles des conduites alimentaires) sont répertoriées dans le DSM-5, la cinquième édition de la “bible” américaine et internationale (assez contestée aujourd’hui) de la psychiatrie. Dans ces conditions, et contrairement aux dépendances aux substances psychoactives, les addictions comportementales n’ont longtemps suscité qu’un timide intérêt de la part des chercheurs et n’ont constitué qu’une préoccupation très secondaire pour les pouvoirs publics. Seuls l’addiction aux jeux de hasard et d’argent et les troubles des conduites alimentaires réussissaient à se faufiler entre les gouttes. L’attention portée à l’addiction au travail et à l’addiction à l’activité physique était d’autant plus anecdotique que l’une et l’autre étaient (et sont encore) habituellement valorisées socialement. Travailler beaucoup, faire beaucoup de sport: étiquette positive!

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Vous vous sentez mal ce week-end parce que vous ne travaillez pas ? C’est normal. © Adobe Stock

Surtravailler n’est pas hyperperformer

Selon les rares études épidémiologiques dispo­nibles, 8 à 10 % des actifs seraient workaholiques, apparemment davantage d’hommes que de ­femmes. Toutefois, l’accession croissante de ces dernières à des postes à responsabilité est suscep­tible de rééquilibrer les chiffres. Seraient en effet plus particulièrement à risque les cadres et les ­professions intellectuelles supérieures. Les per­sonnes workaholiques consacrent beaucoup de leur temps au travail, mais l’élément cardinal qui les caractérise est la compulsion, la pression interne qu’ils ressentent et qui les oblige à ­travailler. À leurs yeux, toute autre activité devient secondaire. Ne pas travailler génère chez eux un mal-être et un ­sentiment de culpabilité. Les workaholiques éprouvent des sensations psychiques et physiques de manque dès qu’ils sont dans l’incapacité de ­travailler, par exemple en cas de maladie ou à l’occasion des jours fériés. Cela n’est pas sans rappeler ce que le neurologue et psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi appela en 1919, dans un cadre plus général, la “névrose du dimanche”.

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L’addiction au travail n’est pas dénuée d’effets délétères. Et tout d’abord pour les workaholiques eux-mêmes. Dans Les addictions comportementales, Évelyne Bouteyre évoque une alimentation désordonnée, un manque d’exercice physique, de repos et de sommeil, une suralimentation, un excès de tabac et de caféine. “Comme conséquences plus immédiates, on note des maux de tête, des douleurs musculaires, de la fatigue chronique et de l’insomnie, des allergies, des troubles digestifs, des reflux acides, des diarrhées et/ou de la constipation, des douleurs thoraciques, de l’essoufflement, des tics nerveux et des vertiges.” Mais ce n’est pas tout. Stress important, obésité, hypertension artérielle, accidents vasculaires cérébraux ou troubles cardiaques sont également répertoriés comme de possibles consé­quences à plus long terme, au même titre que le burn out. Étant donné la valorisation sociale du travail, ce sont le plus souvent les problèmes de santé qui conduisent le workaholique à consulter. Chez lui, d’autres addictions, notamment à l’alcool et au tabac, sont souvent observées.

Tensions dans la sphère privée

La vie conjugale et familiale est également mise à rude épreuve. Le conjoint, homme ou femme, se sent délaissé et contraint d’abandonner ses rêves. Les moments d’intimité sont ternis, voire laminés, par un duo infernal: les sensations de manque qui envahissent le workaholique et la culpabilité qui s’empare de lui parce qu’il n’est pas en train de travailler. Selon certaines études, des divorces sont à la clé, mais d’après d’autres recherches, leur nombre ne serait pas plus élevé que dans le reste de la population.

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Pas facile non plus d’être l’enfant d’un bourreau de travail. Il faut composer avec une mère ou un père stressé, irritable, très exigeant sur le plan de la réussite scolaire, jugeant sans intérêt réel le sport, l’art ou toute activité autre que les études. Évelyne ­Bouteyre rapporte que la relation pathologique du père à son travail est la plus influente comme vecteur du développement du workaholisme chez les enfants. Une fois adultes, ceux-ci, plus que les enfants de pères non workaholiques, sont prédisposés à l’anxiété, la colère, la frustration, le ressentiment et la dépression.

Paradoxe ou non, le workaholisme ne trace pas le sillon d’une meilleure efficacité professionnelle. L’addict vit dans une sorte d’isolement social sur son lieu de travail et est peu enclin à déléguer tâches et responsabilités, sans doute en raison du haut degré de perfectionnisme qui le caractérise et le pousse à considérer qu’une activité en cours, par exemple la rédaction d’un dossier, n’est jamais terminée malgré le temps investi. Le workaholique n’est donc pas un “hyperperformeur”. De surcroît, son comportement peut être source de conflits avec son entourage professionnel.

Quelles sont les causes du workaholisme ?

La majorité des auteurs s’accordent pour le situer au ­confluent de prédispositions individuelles et d’un contexte de travail qui le favorise. Les études ­mettent en évidence une dimension commune à l’ensemble des addictions comportementales: une faible estime de soi. En l’occurrence, le travail apporterait au workaholique la reconnaissance et la valeur dont il se juge dépourvu. L’impulsivité est également citée comme un trait de personnalité généralement présent dans les addictions comportementales. Il est bien établi, par exemple, que les addicts aux jeux de hasard et d’argent ont tendance à ne tenir aucun compte des conséquences d’un acte avant de l’engager.

Le même schéma se retrouve-t-il chez les workaholiques? C’est probable, mais non démontré à l’heure actuelle. Les addicts au travail sont en outre des perfectionnistes dotés d’un intense besoin de contrôle, ce qui explique pourquoi ils veulent tout exécuter eux-mêmes. Par ailleurs, pour certains, le travail est une “valeur refuge”, c’est leur or. Comme le souligne Évelyne Bouteyre, ils fuient ainsi une vie privée peu satisfaisante ou conflictuelle, voire certaines peurs – de l’échec et de la mort, en particulier.

L’environnement de travail peut booster la tendance au workaholisme. C’est le cas lorsque le climat organisationnel privilégie la compétition et les heures supplémentaires, glorifie le travailleur acharné. Mais aussi lorsqu’un management ­toxique “met la pression” en arguant de la nécessité d’accroître la productivité, de tenir ou de dépasser des objectifs initialement fixés, ou lorsqu’il cultive un sentiment d’urgence. Et puis, ainsi que l’in­dique Évelyne Bouteyre, “le phénomène grandissant de la connectivité permanente, notamment par le biais des smartphones, est un mode d’attache supplémentaire au travail”.

À l’instar des autres addictions comportementales, la prise en charge du workaholisme trouve l’allié le plus efficace dans les thérapies cognitivo- comportementales. Ce qui ne sonne pas pour autant le glas des thérapies familiales et de couple ni des groupes d’entraide, les Work Anonymes à l’image des Alcooliques Anonymes. Sans parler de changements salutaires à apporter dans la culture managériale de certains employeurs…

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