Mais où sont passés les travailleurs? Le nouveau paradoxe du monde professionnel

De nombreux secteurs de la société connaissent des difficultés de recrutement. Pourtant, le chômage a baissé en Belgique. Ces nouveaux employés n’auraient donc pas comblé les besoins en personnel...

des employés prêts à être recrutés
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L’Horeca. Les aéroports. Les soins aux ­personnes. La SNCB. La construction… Tous ces secteurs d’activité sont frappés de dysfonctionnements mettant en cause un manque de personnel. Des terrasses qu’on n’ouvre pas, des retards de bagages, des ­listes d’attente pour un parent non autonome, des milliers de trains supprimés, des chantiers dont les entrepreneurs ne peuvent garantir les dates de fin. D’autres secteurs d’activité, d’autres professions souffrent des mêmes maux: plus de 140 métiers sont en pénurie ou en manque cri­tique, alors qu’un marché parallèle du travail se développe.

Des dizaines de milliers de femmes et d’hommes sans papiers font désormais tourner une partie de notre économie. Jean-Marc Nollet (Écolo) a suggéré de sortir de l’hypocrisie en permettant aux sans-papiers de pouvoir légalement occuper ces emplois qui ne trouvent plus de bras. Willy Borsus (MR) a immédiatement réagi en s’étonnant de devoir engager des sans-papiers tout en ayant près de 300.000 chômeurs. Un chiffre par ailleurs en baisse depuis des mois. Comment se fait-il donc que les milliers d’anciens chômeurs n’aient pas érodé cet état de pénurie? Comment le nombre, toujours important, de chômeurs peut expliquer ces difficultés à recruter? “Parmi les quelque 195.059 chômeurs wallons actuels, près de 45 % n’ont pas leur diplôme d’humanités, rappelle Thierry Ney, porte-parole du Forem. Et 45 % n’ont pas leur permis de conduire et 45 % sont au chômage depuis deux ans et plus. Les ­personnes qui trouvent un emploi appartiennent ­majoritairement à la catégorie que l’on qualifie de “proche de l’emploi”. C’est-à-dire ni aux 45 % n’ayant pas leur permis, ni aux 45 % ne possédant pas de diplôme d’humanités, ni aux 45 % de chômeurs de 2 ans et plus.”

Ce constat induit des pistes de solution: jouer sur la formation professionnelle, faire en sorte d’améliorer les capacités de mobilité et prendre en charge la ­problématique – ­complexe – du chômage de longue durée. “Les entreprises changent actuellement leur fusil d’épaule face à la difficulté de recruter. Avant, on recherchait une personne qualifiée. Maintenant, les entreprises investissent dans la formation de leurs futurs collaborateurs. On ne cherche plus maintenant pratiquement que des compétences comportementales: être à l’heure, avoir un bon contact, être attentif. Sur cette base, on forme. Mais cela prend un peu plus de temps.” Voilà qui explique partiellement les difficultés de recrutement: il y a moins de travailleurs inoccupés immédiatement employables.

Les niveaux actuels du chômage sont inférieurs à ceux d’avant la crise sanitaire: 86.167 en juillet 2022 par rapport à 87.735 en juillet 2019”, atteste Romain Adam, le porte-parole d’Actiris, l’homologue bruxellois du Forem. Romain Adam renchérit sur le constat wallon. “Les difficultés de recrutement s’observent de manière plus accrue ces derniers mois dans toute la Belgique mais également dans de nombreux pays européens. Cela s’explique dans le contexte de la reprise d’activité, tant en Belgique que dans de nombreux pays européens.” Il rappelle quelques ­éléments d’explication. D’abord, la problématique des fonctions critiques et métiers en pénurie n’est pas nouvelle et est récurrente depuis plusieurs décennies. Ensuite, les taux d’emploi qui atteignent des niveaux record: ces évolutions très favorables du marché du travail accentuent de manière logique les tensions sur certains métiers.

Vieillissement de la population

Il avance également une réalité démographique pour expliquer la situation présente et confirmer la tendance pour l’avenir. Un argument moins entendu parce que possiblement polémique. “Les difficultés de recrutement continueront naturellement à croître en Belgique dans la mesure où le taux de ­remplacement des actifs est passé sous la barre des 100 depuis quelques années.” Si on veut y remédier, deux possibilités: promouvoir la natalité et intégrer des populations immigrées. La proposition de Jean-Marc Nollet de rendre légal le travail des sans- papiers n’est donc pas que frappée d’un humanisme de gauche. Elle comporte sa part de réalisme économique, liée à la diminution des actifs. Sauf que ­celle-ci semble imputable à d’autres facteurs qu’au seul vieillissement de la population belge.

On sait qu’en Belgique, les malades de longue durée sont désormais plus nombreux que la ­population émargeant au chômage. Environ 300.000 chômeurs complets indemnisés pour 500.000 malades de longue durée. Ce dernier chiffre est cependant sujet à caution. En effet, les dernières statistiques disponibles en la matière datent de 2019. Elles faisaient officiellement apparaître 447.000 malades de longue durée. Nous avons demandé à l’Inami les chiffres pour 2020 et 2021. “Les mutualités, à la source des données, ont rencontré certaines difficultés et vérifient actuellement ­certains calculs. Ces statistiques devraient être disponibles cet automne”, nous a-t-on répondu. En ajoutant, face à notre insistance: “Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure de vous transmettre à cet instant de données abouties et de qualité garantie”. Cependant, l’Inami a vraisemblablement communiqué sur le sujet fin 2021, plusieurs ­organes de presse avaient relayé l’information de “500.000” malades. L’Institut national d’assurance maladie-invalidité n’a pas souhaité communiquer au sujet de ce chiffre. Mais il est ­utilisé par le gouvernement belge…

Une crise existentielle

En 2015, il y avait 370.000 malades de longue durée. En 2019, dernière année de statistique ­officielle disponible, 447.000. C’est déjà une ­augmentation de plus de 20 %. Le Covid a depuis aggravé les choses, mais en 2019 il n’avait pas encore frappé. Cette accélération non négligeable, qui concourt largement à la disparition des “actifs” du marché du travail, interroge d’ailleurs l’un des tout derniers chantiers de la Vivaldi: la réforme du parcours de remise au travail des malades de ­longue durée…

Taux d’emploi élevé, démographie, accroissement du nombre de malades de longue durée, voilà quelques explications rationnelles, statis­tiques. Il en est d’autres. Elles relèvent plus de l’anthropologie, de la sociologie voire de la ­psychologie. Romain Adam, le porte-parole d’Actiris s’en fait en partie l’écho. “La crise du Covid-19 a pu mettre en évidence la dégradation des conditions de travail ainsi que le manque d’attractivité de certains métiers et/ou de secteurs. Dans la foulée, les mesures prises pour gérer la crise sanitaire ont pu modifier les perceptions ainsi que les priorités des travailleurs: réflexions sur le sens du travail et sur l’équilibre vie privée-vie professionnelle, etc.” Certaines attentes auraient donc changé. Un constat partagé par Khadija ­Khourcha, responsable CSC des travailleurs sans emploi. Sauf que celle-ci avance que la communication au sujet des “métiers en pénurie” est sujette à quelques objections.

Certaines offres d’emploi sont artificiellement ­multipliées: une même offre peut se retrouver au Forem, chez Actiris, au VDAB, dans les journaux, dans ­plusieurs bureaux d’intérim… Par ailleurs, d’aucuns prétendent qu’avec moins de 6 candidats valables pour un poste, il y a pénurie. S’il y avait pénurie, les salaires augmenteraient. D’ailleurs quand c’est le cas, c’est ce qui se passe: les salaires augmentent un peu dans l’Horeca. Mais il n’y a pas que le salaire. Une partie des gens ont remis en question leur vie, leur boulot. Et ne veulent plus “perdre leur vie à la gagner”. Ce n’est pas tout le monde, mais il y a plus de personnes qui cherchent un sens à leur travail. Avant, quand on leur imposait des horaires ou des conditions de travail difficiles, les ­travailleurs se disaient “c’est le patron qui me l’impose et je ferai ce qu’il me dit. En échange, il me paie”. Ce n’est plus le cas.” On songe à ces jeunes diplômés – ­ingénieurs, scientifiques – qui renoncent à une ­carrière classique pour vivre un projet alternatif. Le monde évolue et se pose des questions. Le monde du travail aussi…

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