Accidents du travail: le Qatar en Belgique?

Un nouvel accident du travail mortel sur un chantier bruxellois semble accréditer la thèse de l'augmentation de l’exploitation économique d’êtres humains dans notre pays. Un phénomène réel mais difficilement quantifiable.

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La problématique de la traite des êtres humains ne touche pas que le secteur de la construction@BELGAIMAGE

Un jour de semaine à l’ancienne Royale Belge, boulevard du Souverain à Bruxelles. Le bâtiment emblématique du design des années ’70 a été classé, il y a quelques années. La construction et son parc occupent une dizaine d’hectares de terrain. Ils font, maintenant, l’objet d’une très lourde rénovation pour une double occupation. L’une a trait à des bureaux, l’autre à un complexe d’une centaine appartements de luxe appelé, en toute simplicité, " Royale Belge ".

Le penthouse de 160 m2 est annoncé à 1,3 million d’euros. Six entrées numérotées permettent l’accès aux nombreux engins de génie civil. Des scellés bloquent l’accès d’une des entrées. Celle qui mène au futur complexe "Royale Belge".

C’est là qu’ont trouvé la mort deux ouvriers dans des circonstances qui restent à éclaircir. Les autorités ont posé comme condition à la réouverture du chantier la constitution d’une garantie de 500 000 euros. Une somme énorme pour un accident du travail. À la mesure de la gravité des faits.

Les policiers ont retrouvé des morceaux de crâne et des dents même après le passage de la société de nettoyage spécialisé en la matière. On songe furtivement à la plaquette de présentation du projet immobilier de prestige. "Un lieu où l’art de vivre prend tout son sens".

Trois fois plus de morts sur les chantiers

"Je ne peux évidemment pas commenter cette affaire qui fait l’objet d’une enquête" prévient Fabrizio Walter Antioco, premier substitut et porte-parole à l’Auditorat du travail de Bruxelles. L’enquête du chantier de la Royale Belge implique, entre autres, une suspicion de faux et une vérification de l’authenticité des papiers d’identité des victimes.

"Mais je peux vous dire ceci. À Bruxelles, depuis le début de l’année, nous avons dû ouvrir 32 dossiers pour des accidents du travail. Cinq dossiers sont ouverts pour " accident mortel ". Cela fait six victimes en tout puisque lors de ce dernier accident il y a eu deux morts. Alors que nous ne sommes même pas à la moitié de l’année, il y a déjà trois fois plus de décès que les années précédentes. Il y a un gros soucis dans le secteur de la construction. Ses acteurs doivent s’attendre à des fermetures de chantier de plus en plus fréquentes s’ils ne changent pas radicalement leur façon de travailler".

Que se passe-t-il, donc, sur les chantiers bruxellois où, en 2022, y meurt une personne par mois ? "Certains chantiers occupent des ouvriers sans papiers ou possédant de faux papiers. Des enquêtes ont même mis en évidence le fait que certains ouvriers doivent rembourser à la société qui les occupe le " prix d’achat " de leurs faux papiers. Cela se passe de commentaires".

Le magistrat ne se prononce pas sur la dernière affaire. Mais indique un schéma qui se dégage sur les autres. Celui de l’exploitation économique de victimes de la traite des êtres humains. "Ce n’est pas un hasard, s’il y a tant d’accidents".

La traite des êtres humains en cascade

S’il n’y a pas de hasard, une hypothèse peut être formulée. Il y a une pénurie de main d’œuvre dans certains métiers et davantage depuis la crise sanitaire. Par ailleurs, on sait qu’il y a plus de 100 000 sans-papiers en Belgique. Et que nombre d’entre eux travaillent "au noir" ou à la marge dans de nombreux secteurs : aide à la personne, agriculture, horeca, construction… Bruxelles vient de connaître, à la mi-juin, sa première grève des travailleuses domestiques sans-papiers.

On sait également que l’arrivée de réfugiés ukrainiens a précarisé ce secteur "à la marge". Cette précarisation a une conséquence malheureuse évidente. Davantage de personnes sont prêtes à baisser leur niveau d’exigence financière et de conditions de travail. "L’entrepreneur fait appel à un sous-traitant qui lui-même fait appel à un sous-traitant et ainsi de suite. Cette sous-traitance en cascade a pour but de contourner la législation sociale et de diluer les responsabilités" commente le magistrat.

Voilà qui rappelle, toute proportion gardée, ce qui s’est passé au Qatar lors de la construction des stades de la prochaine Coupe du Monde… La problématique de la traite des êtres humains ne touche pas que le secteur de la construction. Des groupes Facebook, facilement accessibles, illustrent le dynamisme et la diversité de ce marché du travail parallèle. Ménage, "massage", nettoyage, snack, manutention et livraison. Cette dernière activité a fait, récemment, l’objet d’un éclairage médiatico-judiciaire. Le CEO de PostNL Belgique et son adjoint ont passé le mois de mars dernier en prison pour suspicion de traite d’êtres humains, faux en écriture et mise à disposition illégale de travailleurs.

Pas que des " sans-papiers "

"On intervient lorsque la police, l’inspection sociale ou encore l’hôpital nous appellent parce qu’ils sont en présence d’une situation d’exploitation". Christian Meulders est directeur de " Sürya ", une ASBL dont les activités sont centrées sur l’accueil, l’hébergement et l’aide des victimes de la traite des êtres humains.

" Nous sommes en contact avec deux types de public. Les personnes d’origine étrangère qui sont en ordre de séjour ou pas. Et, beaucoup plus rarement, des personnes de nationalité belge victimes d’exploitation économique ou sexuelle. Ce qui conditionne la traite, ce n’est pas un statut administratif. Mais, les conditions de logement, les heures de travail prestées, le salaire horaire, les conditions de sécurité, la violence etc ".

Cinq types d’exploitation pour des répères différents

La traite des êtres humains est définie par l’article 433 quinquies du Code Pénal. Il s’agit du fait de recruter, de transporter, de transférer, d’héberger, d’accueillir une personne, de prendre ou de transférer le contrôle exercé sur elle dans un but d’exploitation. Il y a cinq types d’exploitation : sexuelle, économique, la mendicité forcée, le trafic d’organes et le fait de faire commettre à quelqu’un des crimes et délits (vente de stupéfiants, cambriolage, vol de métaux…).

" Pour les quatre premières formes de traite, il ne faut pas nécessairement une contrainte. Il ne faut pas mettre une arme sur la tempe de la victime ou lui confisquer ses papiers. Elle peut rentrer dans un schéma d’exploitation en étant totalement d’accord. Parce qu’elle n’a pas connaissance de ce qu’est une situation d’exploitation. Tout le monde n’a pas les mêmes repères ".

Christian Meulders évoque un problème de fond. Un problème macro-économique qui émerge depuis quelques années en Grande Bretagne mais dont l’existence semble se profiler en Europe continentale.

Double discours de l’Europe

" Le Brexit a amené une nouvelle forme d’exploitation au Royaume Uni. Et les trafiquants gagnent beaucoup plus d’argent. À cause du double discours porté, en autres, par Boris Johnson. Il dit à la fois qu’il n’a pas besoin de main d’œuvre étrangère et il se plaint que certains métiers connaissent des pénuries : on ne peut plus alimenter les stations services parce qu’il n’y a plus assez de chauffeurs poids-lourds, plus assez de personnel dans les usines textiles, plus assez de bras pour cueillir fleurs, fruits et légumes. Les trafiquants jouent sur cette injonction contradictoire pour faire grimper les prix : c’est compliqué de rentrer, mais il y a du travail ".

Cet accroissement du phénomène du travail parallèle est peu documenté dans notre pays. Myria, le Centre Fédéral Migration dans son dernier rapport d’activités ne l’atteste pas. Mais prévient : "Les chiffres disponibles sur la traite et le trafic d’êtres humains ne montrent que la partie visible de l’iceberg. La véritable ampleur du phénomène est inconnue".

Le directeur de Sürya, lui, concède une évolution. " Sur le volet exploitation économique, au jour d’aujourd’hui, par ces flux d’arrivées de nouveaux migrants, principalement ukrainiens, il y a une mise en concurrence supplémentaire sur le marché du travail précarisé. Un marché qui a, par ailleurs, changé avec le Covid et les nouvelles habitudes de consommation on-line qui impliquent du colissage ou de la livraison. Mais lutter contre l’exploitation économique n’est pas facile. Les victimes ne veulent pas forcement parler et, a priori, on peut les comprendre. Il faut parvenir à leur faire prendre conscience de ce qu’elles vivent. Elles peuvent, dès lors, dénoncer, notamment auprès de nous leur situation. Il faut savoir que, dans ce cas, même si elles sont en situation " illégale ", elles reçoivent, un titre de séjour temporaire ".

 

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