Étrangers non-européens: pourquoi 44% d’inactifs?

La Belgique affiche le taux d’activité des étrangers non européens le plus faible d’Europe. Certains y voient le prétexte pour mieux “choisir” nos migrants. D’autres préféreraient qu’on travaille avec ceux qui sont déjà chez nous.

un immigré recherche un emploi
À compétences égales, postuler avec un nom à consonance étrangère réduit les chances de décrocher le poste. © BelgaImage

Theo Francken en a fait son buzz. Il faudrait, selon le nationaliste de la N-VA, adopter le modèle de la migration choisie, inspirée du modèle canadien. C’est que, avec 44 % d’étrangers non européens inactifs, la Belgique affiche le pire score européen en la matière. Pour les femmes, c’est encore plus décourageant: 60 % sans emploi, ni même recherche d’emploi en cours, contre 25 % parmi les “natives”. Mais ce n’est pas le seul problème que les immigrés non européens rencontrent. La faible qualité de leurs emplois, plus précaires et moins rémunérateurs que les natifs, est également interpellante. Sauf que derrière ces constats, que Theo Francken agite comme un tabou aux répercussions dramatiques, se cachent de multiples explications qu’il s’agit d’éclairer.

Un drame? Il faut nuancer. “Si on veut mesurer le coût pour la sécurité sociale, il est intellectuellement malhonnête de ne voir que le chômage. Tout d’abord, on a droit au chômage que si on a travaillé. Ensuite, la population migrante est statistiquement beaucoup plus jeune, ce qui entraîne nettement moins de dépenses de santé et de pensions que dans la population d’origine belge. Tant la commission européenne que l’OCDE démontrent que l’impact sur les finances publiques des migrants est soit neutre, soit même positif”, recadre Jean-Michel Lafleur, directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations de l’Université de Liège.

Un tabou? Patrick Charlier, directeur d’Unia, le centre pour l’égalité des chances: “Nous en parlons chaque année depuis dix ans à chacun de nos monitorings”. Selon lui, il n’y a pas plus de racisme en Belgique et la situation n’est pas plus mauvaise que dans d’autres pays. “Les enquêtes de fond menées ces dernières années montrent même une amélioration du taux de tolérance des Belges à l’égard des étrangers”, assure Patrick Charlier. Un constat qui n’est pas mis en lumière par la récente enquête menée par la VRT et De Standaard: pour la moitié des Flamands, même un migrant parfait ne sera jamais flamand, notamment. Quoi qu’il en soit, il y a bel et bien de la discrimination raciale. C’est un fait avéré et mesuré à plusieurs reprises par le professeur Stijn Baert de l’UGent. “Nous avons réalisé plusieurs enquêtes. C’est un vrai problème. À compétences égales, celui qui sollicite un emploi avec un nom marocain, par exemple, a nettement moins de chances d’obtenir l’emploi qu’une personne au nom “belge”. On remarque que beaucoup d’entrepreneurs et patrons estiment que leur personnel ou leurs clients n’aura pas envie de travailler avec des personnes d’origine étrangère.”

graphique de l'immigration et emploi

© Eurostat

Babel belge

Patrick Charlier défend le fait que ces discriminations raciales sont en fait structurelles et systémiques sans être le fait de volontés individuelles. Elles découlent de codes sociaux qui ne sont pas toujours partagés, de réseaux différents et de préjugés parfois tenaces. “Nous sommes dans un cercle vicieux lié à une mauvaise image de la migration”, globalise Stijn Baert pour qui les employeurs et les employés doivent arrêter de se renvoyer la balle. “Les employeurs trouvent que ces personnes sont moins motivées et les personnes étrangères disent que ce n’est pas la peine qu’elles fassent de leur mieux parce qu’elles sont quand même discriminées. Chacun doit balayer devant sa porte.” Le directeur d’Unia pointe des habitudes très “belges” qui peuvent être discriminantes comme le fait de réserver les jobs aux enfants du personnel de l’entreprise. Or un job fait une première expérience qui peut être importante sur un CV. La Belgique présente aussi une moins grande mobilité professionnelle. Or, plus il y a de la mobilité, plus il y a de l’accès à de l’emploi. Le fait de rester pendant vingt ans dans le même job fige le marché de l’emploi. “Il faut être attentif aussi au fait que les taux d’emploi plus élevés affichés dans d’autres pays recouvrent en fait des temps partiels précaires.”

“En Allemagne, on apprend la langue sur son lieu de travail. En Belgique, la langue est un prérequis”

Une question spécifique à la Belgique est aussi l’exigence du bilinguisme et en tout cas la pratique d’une des trois langues nationales. Et sur ce point, les francophones ont mis beaucoup plus de temps à mettre en place des parcours d’intégration, encore trop rares pour accueillir les personnes souhaitant apprendre la langue de la région qu’ils habitent. On voit d’ailleurs actuellement des files d’attente de réfugiés ukrainiens à ces cours. La Flandre fait mieux et depuis plus longtemps. Jean-Michel Lafleur appuie ce point. Les personnes n’ont pas les compétences qui correspondent au marché du travail, notamment en matière de langues. Les cours de langue offerts aux personnes étrangères ne sont pas systématiques du tout. “Et puis, l’approche belge n’est pas favorable à l’intégration. En Allemagne, on accède d’abord à un job et on apprend la langue sur son lieu de travail là où en Belgique la connaissance de la langue est un prérequis pour travailler”, souligne Patrick Charlier.

Pièges à l’emploi

Il y a aussi un problème de reconnaissance des diplômes en particulier pour ceux venus d’Afrique qui ne leur permettent pas de travailler dans les secteurs pour lesquels ils sont formés. Cela crée d’importantes frustrations comme d’obliger un ingénieur à travailler dans le nettoyage industriel”, relève Jean-Michel Lafleur. La complexité des institutions belges ne favorise pas non plus de vraies solutions alors que la compétence de l’emploi est partagée entre les Régions et le fédéral. “On sait qu’à Bruxelles, par exemple, des employeurs ne recherchent pas suffisamment des travailleurs du côté d’Actiris, par défiance ou pour des raisons de représentations stéréotypées”, déplore Patrick Charlier. Phénomène plus inquiétant encore: on se rend compte que la seconde ou troisième génération de migrants venus s’installer en Belgique a plus de mal encore à s’élever socialement que ses parents ou grands-parents. “Cela pose la question du rôle de l’école où les mécanismes de relégation visent plus souvent les enfants issus de la migration”, souligne Patrick Charlier.

Au rayon des difficultés pour les étrangers, en voici une autre. Pour une série de jobs disponibles, notamment avec un faible niveau d’étude, on ne peut pas candidater si on est étranger. On ne peut pas par exemple être gardien de prison, ni policier, inspecteur, diplomate… Des facteurs culturels, comme la propension des femmes à rester au foyer, s’ajoutent aussi à ces freins à l’emploi indépendants de la volonté des étrangers. Les personnes étrangères ont en moyenne des familles plus nombreuses. Or quand on a un bas salaire et beaucoup d’enfants, payer les crèches et les garderies devient rapidement décourageant financièrement. C’est ce qu’on appelle les pièges à l’emploi. “Enfin, il y a une problématique politique où on accueille des migrants pour des raisons humanitaires et non économiques, comme le Canada, l’Australie ou le Danemark qui cherchent des profils qui correspondent aux besoins sur le marché du travail”, estime Stijn Baert. Ainsi, par rapport à la moyenne de l’UE, la Belgique attire proportionnellement plus d’immigrés non européens dans le cadre d’un regroupement familial ou pour des raisons humanitaires. Comparativement aux natifs, ils présentent une part plus grande de personnes faiblement éduquées. C’est ce qu’estime le Conseil supérieur de l’emploi qui toutefois admet que cela n’explique pas tout. Les solutions? Dix leviers d’actions ont été identifiés dès 2018 par ce même Conseil supérieur de l’emploi. Cela va d’adapter les conditions d’accès au territoire et de revoir les conditions du regroupement familial au fait d’attirer des “talents”, de simplifier les procédures administratives entre employeurs et immigrés, en permettant un accès plus rapide et sans restriction au marché du travail. Une reconnaissance rapide et efficace des compétences et diplômes acquis à l’étranger apparaît essentielle ainsi qu’une valorisation de la diversité et la lutte contre toute discrimination.

Unia propose plutôt de mener des actions positives comme de réserver les stages à des profils de jeunes qui ont plus difficilement accès à l’emploi. Rendre collective la décision d’un engagement donnerait aussi plus de chances aux candidats d’origine étrangère, tout comme anonymiser une partie de la procédure. “Il faut créer des opportunités d’emploi pour des personnes qui sont peut-être moins diplômées. Plutôt que s’accrocher au morceau de papier qu’est un diplôme, on devrait se tourner vers les compétences et le potentiel des personnes”, suggère Stijn Baert. Pour activer rapidement ces personnes, on devrait moins s’accrocher à des démarches administratives longues et fastidieuses. Les enquêtes montrent que plus longtemps on est inactif, plus il devient difficile de trouver un travail. Les employeurs se méfient des longues périodes d’inactivité sur un CV, cela leur faut croire que la personne n’est pas motivée, pas en phase avec les nouvelles technologies. “On doit réfléchir dans tous les secteurs à des dispositifs qui permettent d’intégrer les migrants dans les fonctions en pénurie. Mais le défi ne concerne pas seulement les migrants, il concerne toutes les personnes éloignées du marché du travail, y compris les natifs belges sans diplôme, souligne fermement Jean-Michel Lafleur. On n’a pas de vraie filière technique comme en Suisse par exemple. Les solutions à trouver ne doivent pas viser exclusivement les immigrés. Il faut créer un marché du travail plus inclusif pour tous à l’heure où le gouvernement veut que 80 % des personnes travaillent. L’initiative que vient de lancer le gouvernement wallon avec les zones zéro chômeur est à ce titre une excellente piste. C’est une approche inclusive à l’échelle d’un territoire qui ne stigmatise personne et n’exacerbe pas la xénophobie.

Migration sélective?

Pour Stijn Baert, le Canada et l’Australie pourraient nous servir d’exemples via une migration plus sélective. Ensuite, les pays scandinaves ont un marché de l’emploi plus dynamique dans lequel chacun est bien payé s’il travaille et reste soutenu et “activé” s’il perd son emploi. En tout cas, l’inactivité est plus faible dans ces pays. Ceci étant posé, en particulier en Suède, le modèle migratoire est complètement remis en question. Jean-Michel Lafleur démonte au passage la piste de l’immigration sélective comme solution miracle. “Le chiffre de l’activité doit nous faire réfléchir à ce qu’on met en œuvre pour faire participer ces personnes au marché du travail. Il y a un consensus politique pour dire qu’il doit augmenter. Mais la migration choisie ne fonctionne pas forcément.

Des expériences ont été menées en Europe pour attirer des personnes hautement qualifiées en technologie. L’idée était d’attirer des ingénieurs indiens, par exemple. Cela n’a pas marché parce que ces personnes redoutaient la xénophobie qui leur rendrait la vie difficile. “On doit donc travailler sur l’accueil dans nos sociétés. On a une grosse population de sans-papiers qui veulent être formés et participer au marché du travail. Je vois plus l’intérêt de travailler sur les populations qui sont déjà chez nous et voir ce qu’on peut améliorer avec des cours de langues et une meilleure reconnaissance de leurs diplômes.” En attendant, le gouvernement ne reste pas les bras croisés. “Ce sous-emploi, qui se voit comme un nez au milieu de la figure, sera au cœur de la deuxième conférence pour l’emploi, ce mois-ci”, annonce le porte-parole du ministre de l’Emploi Pierre-Yves Dermagne (PS). Un monitoring de la diversité est en phase de création. Chaque secteur va être screené et les données récoltées seront renvoyées aux partenaires sociaux afin d’identifier ce qui ne fonctionne pas. Une trentaine d’inspecteurs, spécialisés en discriminations, sont d’ailleurs en formation continue afin de développer des protocoles de test afin de les débusquer.

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