L’utopie "zéro chômeur" prend vie en Wallonie

Replacer dans le circuit des personnes coupées du monde du travail, en leur proposant un emploi adapté à leurs besoins et à ceux de leur localité? L’idée, ­française au départ, s’installe chez nous.

chômeur au travail
En Wallonie, la mesure pourrait bénéficier à plus de 1.000 demandeurs d’emploi. © BelgaImage

Elle y pensait depuis longtemps, la Wallonie a enfin lancé son appel à projets ­destiné à identifier une vingtaine de territoires appelés à devenir “zéro chômeur de longue durée”. L’inspiration vient de France, où l’organisation ATD Quart Monde remet depuis 2016 des personnes au chômage depuis au moins deux ans, souvent précarisées ou fragilisées, dans le circuit du travail. “Le projet repose sur la création d’emplois grâce à des Entreprises à but d’emploi (EBE), qui embauchent – sur la base du volontariat – des chômeurs de longue durée en CDI, au Smic et à temps choisi, afin de réaliser des travaux utiles localement mais non réalisés car jugés peu rentables pour le marché classique”, précise ATD Quart Monde. Autrement dit, des projets d’économie circulaire ou de services aux personnes, taillés autant que possible autour des besoins individuels et de quartier. L’organisation se base sur trois observations: l’argent ne manque pas, le travail non plus et, surtout, personne n’est inemployable.

Cela fait un moment que l’idée, qui n’a plus rien d’une utopie, cherche à s’implanter en Belgique, mais les ­contextes législatif et social diffèrent de la réalité française. Un travail d’adaptation a donc été nécessaire. En attendant, la KU Leuven s’est penchée l’an dernier, à la demande d’Actiris, sur la viabilité économique d’un tel concept chez nous. Pour les bénéficiaires, mais aussi pour les pouvoirs publics, pour les entreprises sociales ou la société dans son ensemble. Et ce qui ressort de cette étude est encourageant. “L’investissement de départ à consentir par les pouvoirs publics, soit 40.500 euros par équivalent temps plein, peut sembler considérable, commence le professeur Ides Nicaise, l’un des auteurs de l’étude. Mais rien qu’en évitant les coûts liés au chômage (évalués à 26.500 euros par ETP), on ­couvre déjà deux tiers de la somme investie. Et si on y ajoute la plus-value sociale, on arrive à un équilibre. Après 5 ans, le solde (les bénéfices moins les coûts), pour l’en­semble de la société, atteint 94.000 euros par ETP et 100.000 euros après 10 ans.” Il faut néanmoins, précisent les chercheurs de la KU Leuven, que le groupe cible “des plus défavorisés” soit bien identifié, tout comme les secteurs d’activité.

Une vingtaine d’initiatives sont programmées, au sein de territoires de 15.000 habitants maximum dans les arrondissements de Charleroi, Liège, Mons, La Louvière, Verviers, Namur et en province de Luxembourg. Le projet s’étend sur cinq ans, entre 2022 et 2026, et une ­évaluation est prévue à mi-parcours. Avec 20.000 euros par an et par personne, la Wallonie s’inscrit dans les standards français. Disposant d’un budget total de 104 millions d’euros (issus en partie du Fonds social européen), elle pourra aider un gros millier de demandeurs d’emploi. C’est peu par rapport aux 87.000 chômeurs de longue durée que compte le sud du pays, mais s’il commence piano, le gouvernement wallon fonde beaucoup d’espoirs dans ce dispositif inédit et compte sur un effet boule de neige.

Bilan français positif

Lancés en 2016 en France avec dix projets, les territoires zéro chômeur de longue durée ont été étendus à cinquante en 2021. Le premier bilan est donc positif. Concrètement, plus de 1.300 personnes ont retrouvé le chemin de l’emploi dans le secteur de l’économie sociale et solidaire. Parmi elles, une majorité de femmes, de personnes de moins de­ 42 ans et de personnes peu ou pas diplômées. Les bénéfi­ciaires déclarent mieux supporter les dépenses, se déplacer davantage et moins renoncer aux soins. Les Entreprises à but d’emploi ont aussi aidé les localités à faire face à la crise sanitaire, via notamment la fabrication de masques, la vente de fruits et légumes en circuit court et la prise en charge de personnes fragiles.

À Bruxelles et en Flandre

La branche belge d’ATD Quart Monde signale dans son dernier rapport attendre que le gouvernement bruxellois donne son avis sur la question. “Il est à noter qu’en attendant qu’il se positionne, au moins six communes (Berchem-Sainte-Agathe, Molenbeek/Koekelberg, Schaerbeek, Bruxelles-Capitale, Forest, Saint-Gilles) ont déjà enclenché, de manière ­variable, un processus de mobilisation sur leur ­territoire.” L’organisation précise que le gouvernement flamand va, lui, plutôt dans le sens inverse du dispositif, puisqu’il prévoit d’imposer des services communautaires sous-payés aux chômeurs de ­longue durée.

Aide fédérale

Le financement de la mesure est à charge des Régions et pourtant, les bénéfices profitent plutôt au fédéral, notamment via la baisse du coût du chômage. La Vivaldi ne s’y est pas trompée puisque les territoires zéro chômeur de longue durée sont inscrits dans l’accord de gouvernement. Le 25 janvier dernier, Pierre-Yves Dermagne, ministre de l’Économie et du Travail, a indiqué avoir lu l’étude de la KU Leuven et s’est dit favorable à un soutien du fédéral envers les Régions. De quoi faire, selon lui, un “bon exemple de fédéralisme de coopération”.

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