Profession: détective privé

Méconnu, discret et parfois fantasmé, le métier d’enquêteur privé est pourtant socialement fort utile. Loin des romans noirs et des films avec Humphrey Bogart.

détective privé
La profession de détective est soumise à un contrôle très strict en matière de respect de la vie privée. © Adobe Stock

“Nous allons prendre le cas d’un particulier qui se dit qu’il a besoin d’un détective privé dans le cadre de l’octroi d’une pension alimentaire”. Céline Dejardin est l’associée de Rudy Selder au sein de l’Agence d’investigation AIRS située à Liège. Nous sommes dans un de leurs lieux de travail: un grand bistrot d’Outremeuse. Aucun signe distinctif. Cela aurait pu être n’importe lequel des couples présents dans la magnifique grande salle de l’établissement liégeois en activité depuis plus d’un siècle. Pas de regards mystérieux cachés par des lunettes aux verres fumés, pas de chapeaux rabaissés… “Ah, vraiment? C’est vous?” a-t-on eu presque envie de leur dire lorsqu’ils se sont fait connaître. “Le particulier nous appelle. Nous, on prend un rendez-vous “de visu”. Il est important pour nous de voir la ­personne, parce que l’une des parties les plus cruciales de notre travail se déroule durant cette rencontre. On discute, on écoute, on note tous les éléments qui pourront nous être utiles dans notre mission. Les gens nous confient leurs problèmes, leurs inquiétudes, leur intimité. Il faut par ailleurs que s’établisse un lien de confiance réciproque. Tout ceci doit se faire en face-à-face”, explique la jeune trentenaire, qui exerce la profession depuis dix ans.

Bien plus que des adultères

Depuis 2006 et la modification de la loi sur les divorces, les constats d’adultère ne représentent plus que 10 % de nos activités”, développe Rudy Selder, la bonne quarantaine, le fondateur de l’agence, qui exerce le métier depuis 16 ans. “Avant, c’était trois quarts de nos affaires. Depuis, notre profession a pris une autre voie, plus diverse et intéressante. Sans intellectualiser le propos, être détective, c’est dorénavant être un outil généraliste de recherche d’éléments de preuve dans une situation donnée. Garde d’enfants, soin ou maltraitance de l’enfant, réclamation de pension alimentaire, vérification de cohabitation, enquête avant mariage, disparition et adultère sont quelques-unes des sphères d’intervention pour le client “particulier”. Pour les clients “société”, ce seront des vols en interne de matériel, de secret de fabrication, des certificats médicaux de complaisance, de la concurrence déloyale…” Les deux détectives rapportent une nuance morale inattendue exigée par certains de leurs clients. “Souvent les sociétés qui font appel à nos services ont des attitudes différentes vis-à-vis des personnes qui les volent ou qui les fraudent selon les motivations des coupables. On a déjà enquêté sur un vol de mazout. La première directive de notre client était de savoir ce que les voleurs faisaient du carburant. Son attitude n’allait pas être la même s’il s’était agi d’une utilisation personnelle ou d’un commerce. Nous sommes sensibles à ce genre de dimension éthique dans les missions que l’on réalise.” Ainsi, l’Agence d’investigation AIRS n’accepte pas tous les mandats.

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La recherche de preuve est l’élément-clé de la mission du détective. © Adobe Stock

Lorsqu’on ressent qu’un employeur veut vraiment chercher la petite bête chez l’employé de manière à constituer un dossier qu’il lui permettrait éventuellement de le renvoyer pour faute grave, on ne prend pas”, avance Rudy Selder. “Par contre, si l’on constate une relation dégradée qui dure depuis longtemps à coups de certificats médicaux depuis six mois, un an, deux ans, on sait qu’on est sur autre chose, rectifie Céline Déjardin. De même, on ne prendra pas les missions de particuliers qui, par exemple, chercheraient à repérer le ou la partenaire de l’infidélité de son conjoint ou sa conjointe dans le but d’aller se faire justice. On ne va pas là- dedans. Certains bureaux acceptent ce genre de choses. Nous pas.

La clientèle du bureau AIRS se ventile selon le ratio 20 % de particuliers et 80 % d’entreprises. “Ce que l’on fait également, c’est de la contre-filature, fait remarquer Céline Déjardin. Lorsqu’un chef d’entreprise a un rendez-vous très important, hautement confidentiel, il arrive qu’il nous contacte pour que l’on fasse une contre-filature. On vérifie alors que notre client n’est pas suivi par un détective ou qu’il n’y a pas de moyens de surveillance mis en place. On ne sécurise donc pas l’espace de rendez-vous, on l’observe. Pas question d’escamoter le dispositif humain ou technique. Cette observation permettra à notre client d’agir en conséquence.” Un léger parfum d’espionnage plane tout de même sur la profession.

Une profession protégée

Lorsqu’un client – particulier ou entreprise – fait appel à nous, le premier contact peut se faire dans différents endroits. Trois sur dix se déroulent chez un avocat, trois vont se faire dans un lieu comme celui-ci où l’éventuel client pourra se sentir plus à l’aise, on ira plus rarement chez le client et depuis le Covid, on fait également des rendez-vous en visio. On les évite dans la mesure du possible, parce que le rendez-vous en face-à-face permet de jauger la demande. Au-delà des motivations qu’on a déjà évoquées, déterminer si la demande est légitime et légale. Parce que tout ceci est cadenassé: si vous demandiez des informations sur la petite dame là-bas, on ne pourrait pas le faire. Il faut qu’il y ait un lien officiel entre un client et le sujet de sa demande. Un mari peut enquêter sur son épouse et inversement, une entreprise peut enquêter sur un employé, mais hors de ces liens-là, on ne peut pas intervenir.”

La relation commerciale entre le bureau de détectives et son client est encadrée par la signature d’une convention légale exigée par le ministère de l’Intérieur qui est l’organisme de contrôle de la profession. La convention reprend l’objet précis de la mission, les coordonnées des parties, les tarifs, la déontologie de la profession. Cette convention protège tant le client que le détective lui-même. Celui-ci doit avoir une copie de cette convention lorsqu’il effectue la mission. C’est nécessaire en cas de contrôle. Ce contrôle pourra également avoir pour objet les qualifications de l’enquêteur. Pour devenir détective, il faut faire deux années de ­formation: droit, gestion, criminologie, psychologie, stratégies de filature et d’enquête.

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Un détective facture entre 50 et 100 euros de l’heure, selon les agences. © Adobe Stock

Licence de 5 ans

À la suite de l’obtention du diplôme, il faut faire une demande auprès du ministère de l’Intérieur qui réalise son enquête sur le candidat détective. Le ministère délivre ensuite ou non une autorisation d’exercer pour une période de 5 ans, renouvelable. Il y a apparemment beaucoup de candidats pour peu d’élus. Par session de 30 candidats en début de cursus, un ou deux détectives effectifs quelques années plus tard. En cause? Surtout deux éléments. La difficulté de se créer une clientèle d’une part et le mode de vie induit par la profession. Il faut être prêt à répondre très rapidement à une demande et les horaires ne sont jamais fixes. “On peut bien vivre financièrement si on travaille beaucoup. Mais évidemment, ça a une implication sur la vie privée. C’est un choix. Comparable à celui des policiers, des infirmiers, des militaires… La tarification de nos prestations doit bien être contextualisée. Un détective privé travaille à l’heure et au kilomètre parcouru. Entre 50 et 100 euros de l’heure, selon les agences. Il nous est difficile de rendre un devis précis à un client. Il s’agira plutôt d’un ordre de grandeur ou d’une fourchette de prix calculée sur la base des informations données. Les déplacements sont ­facturés selon les agences et les véhicules utilisés entre 0,50 et un euro le kilomètre.” Nos détectives nous assurent qu’ils gagnent raisonnablement bien leur vie et que leur bureau est assez performant pour assurer le gagne-pain de cinq personnes.

Si on veut être professionnel, il faut pouvoir répondre à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Pourquoi? Parce que la plage horaire à laquelle une personne vous appelle, c’est peut-être sa seule possibilité. Si vous la rappelez après, elle sera peut-être auprès de l’individu ou de la raison qui fera l’objet de notre enquête. Donc: il faut répondre. C’est une priorité. Une autre priorité, c’est le matériel. Quand j’ai eu ma licence de détective, j’étais le seul de ma promotion à posséder une moto, un véhicule plus un autre véhicule “sous-marin”. Une camionnette banalisée permettant de longues planques discrètes. Le matériel, le sérieux, l’observation, la patience et la flexibilité des réactions sont les pierres angulaires de la profession.” Rudy ­Selder expliquera que si lui et sa collègue ne se déguisent jamais, ils adaptent leur style vestimentaire au milieu dans lequel ils travaillent. Un milieu qui peut évoluer très vite et les amener à faire des déplacements imprévus. Ainsi, une mission les a récemment amenés lui et sa collègue à continuer une filature jusque dans le métro de Londres.

Il faut aller au-delà des mots”, intervient Céline Dejardin. Rudy Selder reprend: “Particulièrement parce qu’on a des clients qui sont sans limites. Parce qu’ils sont parfois dans une telle détresse qu’on a un rôle psychologique envers eux qui peut être très important. Je me rappellerai toujours un monsieur dont j’avais géré le dossier “divorce” et qui m’appelait cinq fois par jour. Son dernier appel se situait entre 22 et 23 heures. Je lui répondais bien entendu à chaque fois. Parce qu’il était en train de tout perdre. L’un de nos derniers rendez-vous a duré trois heures. Parce que les gens ont besoin de parler. On est dans l’écoute, dans l’empathie. Parfois dans la consolation. Dans le cas de particuliers – pas pour les entreprises – les gens viennent chez nous bien souvent après avoir fait appel à une voyante. Parce que ces gens sont collés à un ­problème qui leur paraît insoluble. Nous, on peut amener des présomptions de preuve pour débloquer des situations qui ne peuvent être gérées par le canal classique de la justice.

D’où la réflexion de Rudy Selder: “Nous sommes un outil de recherche d’éléments de preuve”. Preuve ou pas, un parfum d’incertitude plane sur les missions de l’enquêteur. “Il faut savoir que dans 80 % de nos enquêtes, on trouve le résultat auquel le client s’attendait. Mais dans 20 % des cas, on ne trouve rien. Parce que le travailleur sous certificat médical, il est chez lui et se soigne ou parce que l’épouse soupçonnée d’adultère, elle ne va pas du tout rejoindre son amant mais elle va boire un verre avec ses copines. On peut être une réelle plus-value pour le dossier d’un justiciable qu’un avocat va défendre. Ou pour le client ou la cliente qui veut simplement objectiver une situation”, explique Céline Dejardin.

En Belgique, il y a seulement un peu moins de mille personnes autorisées par le ministère de l’Intérieur à exercer comme détectives. La plupart d’entre elles – entre 80 et 90 % – sont salariées auprès de compagnies d’assurances. La plupart d’entre elles sont des hommes. “Mais il y a quelques femmes comme Céline, par exemple. Elles sont peu nombreuses. Mais elles sont redoutables: personne ne se méfie d’une femme”.

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