Le chômage baisse en Belgique, bonne nouvelle?

Les demandeurs d’emploi sont moins nombreux qu’avant la crise sanitaire. Le gouvernement entend appuyer le phénomène grâce à diverses réformes. Mais quelle est sa véritable marge de manœuvre?

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Le taux d’emploi belge est de 71,4 %. Le gouvernement De Croo vise 80 %. © Isopix

Certes, les deux dernières années de crise sanitaire n’ont pas été de tout repos, pour certains secteurs plus que pour d’autres, mais le ciel s’éclaircit enfin. Vous le voyez sans doute autour de vous: de plus en plus de chercheurs d’emploi parviennent enfin à réintégrer le marché du travail. Grâce aux aides gouvernementales, la plupart des faillites et des licenciements ont été évités et de nombreuses entreprises, confirme l’administrateur délégué de la FEB Pieter Timmermans, ont à nouveau les capacités d’embaucher. “Avec le coût de la vie et les factures d’énergie qui aug­mentent, avoir un travail est la meilleure protection contre la précarité. Touchons du bois pour que cet élan positif se poursuive”, sourit-il.

Les premiers résultats officiels confirment la tendance. Le taux de chômage en Belgique est passé sous la barre des 6 %. En 2021, l’Office national de l’emploi comptabilisait en moyenne 321.502 chômeurs complets indemnisés (CCI). En 2020, ils étaient 339.267. La baisse du taux de ­chômage est plus importante en Flandre (- 16,8 % sur les douze derniers mois), mais est également encourageante en Wallonie (- 9,4 %) et à Bruxelles (- 6,6 %).

Comment expliquer cette bonne nouvelle? La doit-on à une super-politique des gouvernements fédéral ou régionaux? À la conjoncture économique? “Elle est avant tout liée à la période de croissance actuelle, tranche Bernard Conter, chargé de recherche et d’évaluation des poli­tiques d’emploi à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS). Le taux de chômage évolue aussi en fonction d’une composante démographique, des vagues migratoires ou de la structure d’âge de la population.” Pour preuve: le phénomène n’est pas belge. Le taux de chômage dans la zone euro s’élève en moyenne à 7 %, contre 8,2 % en décembre 2020 selon Eurostat.

Coup de pouce

Sur Twitter, les ministres régionaux Christie Morreale et Bernard Clerfayt s’en réjouissent. Le gouvernement De Croo également. Cela l’aidera à atteindre l’objectif fixé dans l’accord de majorité, à savoir un taux d’emploi de 80 %. Aujourd’hui, il est de 71,4 %. Ces chiffres ne sont pas contradictoires par rapport au taux de chômage précité. C’est que le taux de chômage correspond au nombre de demandeurs d’emploi divisé par la taille de la population active tandis que le taux d’emploi représente le nombre de personnes à l’emploi divisé par la taille de la population en capacité de travailler. En effet, les personnes inactives ne sont pas forcément au chômage. On pense aux malades de longue durée, aux bénéficiaires du revenu d’intégration sociale, à certaines personnes en situation de handicap. “Dans les statistiques, on considère que si quelqu’un travaille 1 heure dans la semaine qui précède l’enquête, alors il a un emploi. Pour un gouvernement, la tentation peut être de ce fait de créer des jobs de moindre qualité”, précise encore Bernard Conter.

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© Unsplash

Pénétrer la forteresse

Dans cette optique de lutte contre le chômage, le gouvernement De Croo a présenté plusieurs ­mesures. Parmi elles, le droit à 5 jours de formation par an pour un ETP ou l’interprétation flexible d’une “semaine” de travail (possibilité de réaliser ses 38 heures sur 4 jours). En outre, un programme pour les métiers en pénurie a été élaboré (faciliter la mobilité entre régions, combiner allocations de ­chômage et travail, assouplir l’horaire, etc.).

Mais quel est le véritable impact de ce type de politique? En guise de réponse, le politologue du Centre de recherche et d’information socio- politiques (CRISP) Jean Faniel nous rappelle la phrase de François Mitterrand prononcée en 1993: “Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé”. “Cela montre une certaine impuissance du politique malgré le fait que ce soit souvent une ­priorité pour un gouvernement. Cela étant dit, il y a tout de même des choses à faire.” Car si des ­réformes politiques créent rarement un phénomène, elles peuvent au moins accélérer une ­tendance positive ou réduire l’impact d’une ­conjoncture défavorable.

Le patron de la FEB Pieter Timmermans enchaîne avec un exemple de compétence régionale: “Le monde politique peut par exemple ­améliorer l’accompagnement des demandeurs d’emploi et faire en sorte qu’ils rencontrent l’offre. Lors d’une visite au Danemark, j’ai remarqué que les Forem ou Actiris danois fonctionnaient de façon plus locale que chez nous. Peut-être est-ce une piste à explorer. En Belgique, le marché de l’emploi est une forteresse. Lorsqu’on n’est pas dedans, c’est difficile de la pénétrer”.

Déterminer si une politique fonctionne réellement ou non, explique Bruno Van der Linden, professeur à l’UCLouvain, relève de l’exercice complexe. Cependant, une forme d’évaluation est possible à l’aide de modèles mathématiques. C’est d’ailleurs ce que le gouvernement Michel a fait concernant son tax shift. “Avant que la poli­tique ne soit lancée, deux scénarios sont établis: celui avec l’impact de la mesure et un autre considérant une situation sans ce dispositif. C’est ce qu’on appelle le contrefactuel”, explique le professeur. En l’occurrence, selon le Bureau du Plan et la Banque nationale, le tax shift devait augmenter l’emploi de 45.000 à 65.000 unités sur la période 2015-2021 par rapport à une situation sans tax shift. Néanmoins, cette simulation ne dit rien de l’effet réel a posteriori de la mesure. La BNB a simplement estimé que plus de 200.000 emplois avaient été créés sous l’ère Michel, mais on ne peut imputer ce boom au seul tax shift. La conjoncture, encore elle, y serait pour beaucoup.

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Le plein emploi rend leur pouvoir de négociation aux travailleurs. © BelgaImage

Grand remplacement

Bruno Van der Linden évoque une autre méthode d’évaluation. Il l’illustre avec un ­exemple: le recul de l’âge légal de la pension des femmes de 63 à 64 ans en 2006 sous le gouvernement Verhofstadt. “En l’occurrence, les femmes nées en décembre 1942 étaient concernées par la réforme, mais pas celles nées en novembre 1942. Ces deux profils n’étaient pas vraiment différents, mais ces dernières ont fait office de “contrefactuel” dans les études, puisqu’elles n’étaient pas concernées par la mesure.” Conclusions? Un: les travailleuses au moment du recul n’ont pas choisi de partir au chômage ou à la prépension. Deux: à l’époque, le nombre de femmes en emploi à 63 ans était de toute façon minime. L’effet global a donc été relativement faible.

Quid de l’impact sur le chômage? L’étude ne se mouille pas. L’estimation serait trop imprécise. Selon un raisonnement simpliste, on peut penser qu’une personne à la retraite laisse un job vacant pour un inactif. Augmenter l’âge légal de la ­pension et donc la taille de la population active induirait dans cette hypothèse un plus grand nombre de chômeurs. “À court terme, il y a effectivement des effets de remplacement. Toutefois, ceux qui partent et leurs remplaçants ne sont pas des jumeaux en termes d’expérience ou de compétences, notamment. À moyen et long terme, on admet en général que changer la taille de la population en âge de travailler n’a pas d’effet sur le taux de chômage”, analyse le professeur louvaniste.

Politique au pif

Pour mesurer l’impact d’une mesure, il est par ailleurs possible d’appliquer une politique sur une partie seulement de la population, choisie au hasard. “Cette méthode a été appliquée en Flandre en 2017. Certains chômeurs ont reçu une invitation dès leurs premiers jours de chômage alors que d’autres non. L’objectif était de déterminer s’il valait mieux accompagner les demandeurs d’emploi très tôt malgré le coût que cela représentait alors que certains chômeurs complets indemnisés trouvent du travail sans aide, ou au contraire implémenter une poli­tique de conseil après un laps de temps d’inactivité. La conclusion a été que cette mesure de guidance ­précoce, en moyenne, ne produisait pas d’effet, sauf pour les personnes avec des niveaux de scolarité ­faibles.” Bruno Van der Linden conclut: “Une politique d’emploi est un peu comme une aspirine. Après l’avoir avalée, à un moment donné, vous n’avez plus mal à la tête. Sauf qu’entre-temps, vous avez probablement ouvert la fenêtre, reçu une bonne nouvelle, fait une sieste… Alors certes, la situation est améliorée, mais votre état de forme retrouvée est-il vraiment le résultat de l’aspirine? Il est impos­sible de l’affirmer”.

Pourquoi le chômage est nécessaire

Les politiques évoquent souvent le plein emploi, mais le désirent-ils vraiment? C’est le rêve, en apparence, de toute société: donner la possibilité à chaque citoyen de travailler. Mais qui ressort vraiment gagnant du plein emploi? Les travailleurs. “Si un employeur veut recruter un travailleur et qu’il n’y en a qu’un seul de disponible, il doit s’adapter à ses conditions. Dans ce contexte, ce dernier a un véritable pouvoir de négociation vis-à-vis de l’employeur puisqu’il est difficilement remplaçable”, explique le politologue de l’Iweps Bernard Conter.

Cependant, pour la compétitivité des entreprises ou la productivité des travailleurs, ce ne serait pas idéal. “Le chômage exerce une pression sur ces derniers. Aujourd’hui, si vous demandez une augmentation, l’employeur peut refuser facilement dans certains secteurs, car des dizaines de personnes attendent votre boulot.” Voilà pourquoi, malgré la crise sanitaire, le compromis entre patrons et syndicats annoncé en décembre n’a fixé la marge salariale qu’à 0,4 % en plus de l’indexation. “Vu le nombre de chômeurs, on peut se demander pourquoi on veut remettre sur le marché du travail les malades de longue durée ou augmenter l’âge de la pension. Précisément pour permettre aux entreprises de faire le tri. Je ne dis pas non plus que l’objectif est de garder absolument un haut taux de chômage, mais le plein emploi ne serait pas un avantage pour les entreprises.”

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