Coupe du monde : pourquoi les Belges ne veulent pas voir la France gagner?

Alors que les Bleus sont en finale du Mondial, le sentiment anti-français fait son retour. Une manifestation du nationalisme footeux à la sauce belge. 

France-Maroc
L’équipe de France lors du match contre le Maroc à la Coupe du monde, au Qatar le 14 décembre 2022 ©BelgaImage

Ce mercredi, les Français étaient aux anges. En battant la valeureuse équipe marocaine, les Bleus ont gagné leur ticket pour la finale contre l’Argentine. S’ils remportent ce dernier match, ils accompliront l’exploit de remporter la Coupe du Monde deux fois de suite. 

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Mais en Belgique, une partie de la presse n’est visiblement pas ravie de ce résultat. La Libre, la DH et Het Laatste Nieuws titrent en une sur une France «toujours aussi cynique» face au Maroc, avec un jugement clairement négatif de leur victoire 2-0 contre les Lions de l’Atlas. Après le match, RTL Info se posait de son côté la question suivante: «La France est-elle trop moche pour être en finale ?». Sur son plateau, le journaliste Marc Delire défend la France mais l'ancien footballeur belge Thomas Chatelle fait tout le contraire. Pour lui, les Bleus représentent une équipe «sans panache». Il rappelle aussi la cicatrice du match Belgique-France d'il y a quatre ans. «En 2018, c'était l'équipe la plus chiante», dit-il. 

Qu’est-ce qui explique une telle antipathie face à la France? Pour le savoir, nous avons interrogé Vincent Yzerbyt, professeur de psychologie sociale à l'UCLouvain. 

Le «Schadenfreude» belge

D’après l’enseignant néo-louvaniste, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce type de réaction. Tout d’abord, il y a ce que la psychologie sociale appelle le «Schadenfreude», c’est-à-dire le plaisir du malheur d’autrui. Suite à la défaite des Diables rouges face aux Bleus en 2018, celui-ci est particulièrement fort aujourd’hui. «Ce passif persiste et cela reste bien présent à l’esprit, même aujourd’hui sans qu’il n’y ait de confrontation France-Belgique», explique-t-il.

«Les études montrent que le Schadenfreude se produit notamment vis-à-vis d’une personne ou d’un groupe qui nous a privé de quelque chose qui nous était cher. Il se retrouve ainsi lors des confrontations entre deux groupes particuliers, par exemple dans le cas des nations. Je crois pouvoir dire que si le Maroc avait pu gagner lors de la rencontre avec la France, beaucoup de Belges y auraient trouvé une satisfaction non négligeable, sans pour autant être méchants».

Une rivalité liée à la proximité entre pays

Les études montrent de manière plus large que le football est particulièrement propice au Schadenfreude. Cela est encore plus fort lorsque cela concerne deux pays proches qui s’affrontent continuellement, ce qui est le cas de la relation entre la France et la Belgique. «Au fil des victoires et des défaites, une histoire se construit entre les deux nations», constate Vincent Yzerbyt. Il juge aussi que ce sentiment anti-français «est sûrement plus fort du côté des Belges francophones que néerlandophones». «Ces derniers auront pour leur part plus à cœur de mettre en exergue les matchs contre les Pays-Bas. Il y a à chaque fois un enjeu d’identité, ce qui ne serait pas le cas lors d’un match Belgique-Pérou par exemple».

Est-ce que l’enjeu pour les Belges, ce serait donc simplement de rappeler leur nationalité? Autrement dit, est-ce que c’est leur manière de dire «Nous ne sommes pas Français» ou «Néerlandais»? «Il est certain que ces événements exacerbent les différences et les similitudes», affirme l’universitaire. «Mais il faut préciser que cela ne dure bien souvent que le temps d’une compétition. Une fois celle-ci passée, on endosse d’autres costumes identitaires. Ce comportement est intrinsèque de l’être humain. Si la Belgique avait été en finale, on brandirait tous notre costume belge. Mais aujourd’hui, avec la manifestation nationale, on va plutôt voir des gens se réunir derrière telle ou telle bannière syndicale, avec la même vigueur et le même enthousiasme. On endosse des rôles qui se succèdent». 

Le nationalisme festif du foot

Ce caractère éphémère du sentiment identitaire provoqué par le sport a également frappé d’autres chercheurs. C’est le cas du sociologue Gilles Lipovetsky. Lui parle par exemple d’un «nationalisme festif» suscité par le football, temporaire et compatible avec la notion d’individualisme. Vincent Yzerbyt préfère pour sa part parler d’«identités sociales qui régulent le comportement d’une personne: ce que l’on ressent, ce que l’on pense du monde qui nous entoure, etc.». «Il y a des tas d’études de psychologie sociale qui montrent que les gens s’identifient à leur équipe nationale, avec des phrases comme ‘Nous avons gagné’, alors que tout ce que l’on a fait, c’est de boire un verre de bière en regardant un match. On constate aussi que les gens arborent plus souvent les couleurs de leur équipe lorsqu’elle gagne et moins lorsqu’elle perd. Cela montre que cet attachement est lié au succès et au prestige de cette même équipe», explique-t-il. Il pointe d’ailleurs le cas particulier des binationaux, pour lesquels se pose la question de soutenir une équipe ou l’autre.

Mais est-ce que le football suscite plus facilement ce type de «nationalisme festif» que d’autres sports? Visiblement oui, mais cela dépend des pays. Vincent Yzerbyt cite par exemple l’attachement au cricket en Asie du Sud, ou au football américain aux USA. En Europe et dans une bonne partie du monde, c’est le foot «classique» qui l’emporte. Selon le professeur de l’UCLouvain, cette passion pour le ballon rond chez nous est liée «à la collision médiatique au niveau social, avec des émissions toute la journée sur le sujet». Pour lui, si les médias donnaient la même visibilité à un autre sport, il y aurait le même type de connivence forte qu'avec le football.

Autre point intéressant: ce «nationalisme festif» n’a pas toujours provoqué le même type de réaction qu’aujourd’hui. «Il y a une évolution liée aux codes associés à l’appartenance au groupe. Quand j’étais petit, personne ne faisait la ola dans les stades ou ne klaxonnait dans les rues après une victoire de football. Cela s’exprimait différemment», se souvient Vincent Yzerbyt. «Je pense que ces comportements sont hérités d’autres pays qui agissaient de la sorte, via les médias et la compatibilité avec cet esprit festif». Les premières olas seraient par exemple nées aux USA, au tournant des années 1980, avant de se répandre à travers le monde, notamment avec celle du match France-Brésil lors des JO de 1984 qui a marqué les esprits en mobilisant près de 100.000 personnes.

Le foot, une bonne occasion de souder un pays

La Belgique n’est donc pas le seul pays à succomber au «nationalisme festif» du foot et cela crée d’autres rivalités que France-Belgique. Certes, cela peut prendre des formes différentes. Les Français ont probablement moins ce sentiment d’être en conflit avec les Belges, alors qu’en sens inverse, ces derniers ont plus une relation «de David contre Goliath», estime Vincent Yzerbyt. Il n’empêche que selon lui, on peut identifier une rivalité France-Allemagne ou une autre France-Angleterre, comme cela s’est vu en quart de finale de la Coupe du monde 2022. Les exemples du genre ne manquent pas. Il y a la mythique confrontation entre l’Argentine et le Brésil, ou celle entre le Portugal et l’Espagne par exemple. Les nations constituantes du Royaume-Uni sont dans le même schéma, avec ceci de particulier que chacune a sa propre équipe. 

«C’est aussi comme cela que les nations créent leur légitimité», rappelle le professeur de l’UCLouvain. «Si le football a cette aura, c'est également parce que les dirigeants des différents pays y trouvent leur compte. Il suffit de voir comment Jacques Chirac a capitalisé sur la victoire française en 1998. De même, on pouvait le constater aux JO dans la rivalité entre les USA et l’URSS, puis entre les États-Unis et la Chine. Le soft power passe aussi par le sport». 

Un ballon rond qui unit la Belgique

Ce nationalisme profite par ailleurs aussi aux équipes de foot qui tiennent à entretenir ce sentiment. C’est ce qui ressort par exemple d’une interview à Slate de Benjamin Goeders, responsable du marketing à l'Union belge: «Les Diables Rouges font partie des valeurs qu'on a tous dans notre ADN, comme le chocolat ou les gaufres. [...] On ne fait pas de politique, ce n'est pas notre rôle, mais c'est vrai que plus on donne l'impression que la Belgique se dispute, se déchire, plus les gens s'habillent en noir, jaune, rouge...», avoue-t-il. 

Vincent Yzerbyt le confirme: les Diables rouges font aujourd’hui clairement partie de l’identité nationale. Cela se voit encore cette année lorsque le roi collabore avec l’équipe de foot pour publier une vidéo à l’occasion du Mondial. Mais il y a aussi la volonté de la population de rappeler qu’il y a plus de ressemblances que de différences entre néerlandophones et francophones. «Maintenant, il y a aussi ceux qui ne partagent pas cette position et qui rêveraient d’avoir une séparation des équipes comme au Royaume-Uni». Reste qu’aujourd’hui, la Belgique reste unie derrière les Diables rouges. Une équipe soudée et qui a besoin de ses traditionnels rivaux français et néerlandais pour huiler sa machine. 

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