Football : quel équilibre pour la couverture médiatique du mondial au Qatar ?

Dans moins de deux mois, le premier coup de sifflet de la Coupe du monde 2022 sera donné au Qatar.

Coupe du monde au Qatar ©BelgaImage
Coupe du monde au Qatar ©BelgaImage

Si plusieurs acteurs de la société civile ont appelé à un boycott de l’événement et que de plus en plus de voix dissidentes se font entendre, le passage à l’acte reste timide jusqu’ici. En Belgique, les Diables Rouges s’envoleront bel et bien pour Doha tandis que la majorité des médias couvriront la compétition.

C’est en 2010 que la fédération internationale de football (Fifa) a attribué la 22e Coupe du monde de l’histoire au Qatar. Depuis lors, le petit Emirat a essuyé de nombreuses critiques: manquements aux droits humains, impact environnemental de la compétition, conditions indignes de travail des ouvriers construisant les stades…  Douze ans plus tard, alors que le monde est en pleine urgence climatique, le Qatar s’apprête donc à accueillir dans des stades climatisés le gratin du football mondial. Au programme: plus de soixante matches seront disputés en 29 jours, précisément du 20 novembre au 18 décembre, jour de la finale. Il s’agit de la première fois de son histoire que la Coupe du monde se déroulera en hiver, les températures pouvant atteindre jusqu’à 50°C en été au Qatar.

Malgré ce changement de calendrier, le tournoi footballistique mondial ne s’est pas débarrassé de son étiquette d' "absurdité écologique, éthique et sociale ". " La Coupe du monde de football 2022, où des footballeurs vont aller taper dans un ballon dans des stades climatisés, construits pour l’occasion et qui ont causé la mort d’au moins 6.500 ouvriers, est une aberration écologique et sociale" , dénonce ainsi BonPote, un média français indépendant spécialisée dans les thématiques environnementales. Pour le média, ce genre d’événements est d’ailleurs incompatible avec un monde soutenable.

Doit-on accorder à certains sportifs un droit exceptionnel à polluer ? C’est une question à la fois politique et morale. Vibrer pour la Coupe du monde au Qatar, c’est accepter que des personnes continuent de traverser la planète en avion pour 15 jours de compétition, c’est accepter que des millions de personnes migrent ou meurent des conséquences du changement climatique" , pointe-t-il.  Outre les conséquences écologiques d’un tel événement, le non-respect des droits humains dans le pays gazier cristallise également les critiques.

Réparations: un montant minimum de 420 millions d’euros demandé à la Fifa

" Depuis 2010, les droits de centaines de milliers de travailleurs migrants ont été bafoués alors qu’ils étaient employés à la construction de stades, d’hôtels, de transports et autres infrastructures destinés à accueillir la Coupe du monde 2022" , a ainsi dénoncé Amnesty International dans un rapport. À cet égard, l’organisation de défense des droits de l’homme, en collaboration avec d’autres ONG, exhorte d’ailleurs la Fifa et les autorités qataries à octroyer des réparations pour les atteintes et les violations commises depuis 2010 dans le cadre des préparatifs de la Coupe du monde 2022. Elles demandent à la Fifa de réserver à cette fin un montant minimum de 420 millions d’euros, soit " une petite partie des 5,7 milliards d’euros de recettes que la Fifa prévoit d’engranger grâce à la Coupe du monde" , égratigne François Graas, coordinateur campagnes et plaidoyer de la section belge francophone d’Amnesty International.

Face au non-respect des droits de l’homme du pays-hôte, certains, à l’instar de l’ancien capitaine de la sélection allemande Philipp Lahm, ont déclaré leur intention de boycotter le prochain mondial. Plusieurs communes belges et établissements privés ont également pris position et décidé de ne pas diffuser les matches du tournoi. Mais on est loin d’un boycott général.  En Belgique, aucun Diable Rouge ne s’est retiré de la compétition. Dans les colonnes du journal Le Soir, le sélectionneur national des Diables Rouges, Roberto Martinez, a déclaré que " boycotter la Coupe du monde au Qatar serait tout sauf un acte de courage" . Pour lui, il faut profiter du fait que le Qatar sera sous les feux des projecteurs pour faire progresser les choses.

Football : quel équilibre pour la couverture médiatique du mondial au Qatar ? ©BelgaImage

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Il faut utiliser le pouvoir du football comme levier de changement

Après concertation avec le monde associatif, l’Union belge de football s’aligne sur ce discours: " il faut utiliser le pouvoir du football comme levier de changement. Au cours de ces dernières années, le Qatar a d’ailleurs réalisé beaucoup de progrès par rapport aux autres pays du Golfe. Il a notamment aboli le système d’esclavage moderne de la ‘kafala’" , illustre le porte-parole de l’Union belge de football, Pierre Cornez. Interrogé par l’agence Belga sur le désastre écologique d’un tel événement, il tempère: " le débat est contestable, car il faut bien jouer quelque part. Et le milieu du football ne détient pas le monopole des déplacements en avion. Le monde du spectacle est aussi amené à se déplacer en avion, de même que d’autres disciplines sportives. Bien sûr, la question écologique nous interpelle et on essaye de maximaliser les vols ".

Si en France, un journal régional – Le Quotiden de La Réunion – a annoncé boycotter la Coupe du monde au Qatar " au nom de ses valeurs " et en raison " des atteintes intolérables à la dignité, aux libertés humaines, aux minorités, à la planète" , la majorité des médias belges a décidé de couvrir le tournoi empli de polémiques. " Tous les journalistes qui suivent habituellement les Diables Rouges se sont enregistrés" , indique Rudy Nuyens, secrétaire général de Sportspress, l’association des journalistes sportifs belges. Au total, une cinquantaine de personnes se rendront au Qatar pour leur média respectif. " Mais couvrir n’est pas cautionner, ils n’organisent pas l’événement, ils le suivent seulement" , souligne-t-on.

On n’est pas du tout dans une logique de boycott

La RTBF, qui détient les droits d’émission, ne fera pas défaut. " Il n’était pas question de boycotter la Coupe du monde, car il y a un intérêt sportif du public à suivre les matches. On va par contre profiter du fait que l’attention sera braquée sur le Qatar pour aborder les dérives d’une telle compétition" , indique à Belga le rédacteur en chef de la RTBF Sports, Benoit Delhauteur. " On va déployer beaucoup d’efforts pour enquêter, décrypter et dénoncer les problèmes en matières des droits de l’homme ainsi que les impacts environnementaux. Ces problèmes seront aussi abordés dans les émissions sportives" , affirme-t-il. " On n’est pas du tout dans une logique de boycott" , abonde Régis de Rath, responsable éditorial à la RTBF. " On va aborder toutes les thématiques sans se mettre la tête dans le sable et tenter de fournir des sujets de fond, objectivables et chiffrés ".  " Il ne faut pas tirer sur le pianiste. Le travail de la rédaction sportive ne dispense pas les autres journalistes de relayer l’information sur les sujets de fond et les dérives" , renchérit la porte-parole de la RTBF, Axelle Pollet.

Mais les arguments de la RTBF sur le maintien de la diffusion de la Coupe du monde n’ont manifestement pas convaincu l’humoriste Dan Gagnon, qui a dézingué le service public dans une chronique bien caustique sur Tipik. " Argument 1: ça répond à une demande du public. Et c’est vrai. Le public a toujours raison. Moi, par exemple, je vends de l’héroïne et ça cartonne. Argument 2: si on ne diffuse pas la Coupe du monde, d’autres le feront de toute façon. Exa-cte-ment! C’est ce que je dis avec l’héroïne depuis des années: si quelqu’un doit faire de la thune avec, j’aime autant que ce soit moi" , a-t-il notamment ironisé.

Chez Sudinfo, un journaliste sportif a décidé de ne pas se rendre au Qatar. " Je n’arrivais plus à dormir et à me regarder dans la glace. Je suis un amoureux du football et c’est mon boulot. Mais ça me tiraillait. Ce qui m’écoeure le plus, c’est la corruption au sein de la Fifa, la puissance de l’argent. Le Qatar a acheté les voix de plusieurs membres du jury il y a 12 ans. On se réveille tard en fait" , confie Jonas Bernard. " Je me suis remis en question et ai soulevé le débat au sein de ma rédaction et j’ai eu la chance d’être soutenu par mes supérieurs" . " Un boycott ne fonctionne que s’il est général. Sinon, ça ne pénalise que ceux qui y participent et ça n’a pas beaucoup d’impact ", analyse Gilles Milecan, juriste au sein de l’association des journalistes professionnels (AJP).

Assurer une couverture critique en parlant de toutes les réalités

Couvrir n’est pas se rendre complice pour autant. Le devoir du journaliste est d’informer le plus fidèlement possible. Assurer une couverture critique en parlant de toutes les réalités, de manière correcte, complète et sans œillères, est le minium que doivent faire les médias" , souligne-t-il, en précisant que l’AJP n’a pas vocation à dicter des lignes rédactionnelles. " Les médias, entre autres, ont des besoins financiers et estiment ne pas pouvoir se passer de cette poule aux oeufs d’or" , observe Jean-Michel De Waele, professeur en sciences politiques à l’ULB, spécialiste du monde du sport belge et international.

Cette Coupe du monde, c’est une victoire malheureuse du Qatar aidé par MM. Sarkozy (président français à l’époque, NDLR) et Platini (à l’époque, président de l’Union européenne de football, NDLR.) notamment. C’est une défaite de nos valeurs. Elle va commencer au début de l’hiver chez nous, lorsque les personnes fragilisées auront froid et verront à la télé des stades ouverts et ventilés. Une vraie folie énergétique. C’est choquant" , estime-t-il.  L’histoire nous a pourtant déjà montré qu’un grand événement n’a jamais permis d’améliorer les conditions de vie des opprimés ou des travailleurs de l’ombre, relève l’expert.

On l’a récemment vu avec la Coupe du monde en Russie mais aussi avec les Jeux olympiques d’hiver à Pékin" , illustre-t-il. Et Régis de Rath de remémorer comme sinistre précédent les Jeux olympiques d’été de 1936, qui se sont déroulés sous drapeau nazi, dans une ambiance de xénophobie et d’antisémitisme.

Tous ces athlètes qui défilaient devant Hitler. On a vraiment touché le fond en termes d’organisation de grandes compétitions. Les journalistes ont dû se poser de sérieuses questions" , commente-t-il. Des dizaines d’années plus tard, le contexte et les enjeux ont changé mais les cris d’alarme résonnent tout autant.  " Cette Coupe du monde doit montrer la limite de l’indécence. Soit nous fermons les yeux, soit nous agissons, boycottons, et faisons surtout tout pour qu’à l’avenir plus aucun évènement sportif ne soit entaché des mêmes faits ", conclut BonPote.

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