Le coup de gueule de Tarik Moukrime contre l’athlétisme belge : "Je pensais mériter plus de considération"

Il a fait honneur aux couleurs belges durant de nombreuses années. Il doit aujourd’hui dire stop, abandonné comme beaucoup d’autres par les autorités sportives.

athlète tarik moukrime abandonné par les autorités sportives
Après un long combat contre le cancer, Tarik Moukrime a été demi-finaliste des derniers Championnats d’Europe d’athlétisme à Munich. © BelgaImage

Malgré une élimination en demi-finale, Tarik Moukrime, 30 ans, a marqué le dernier Euro d’athlétisme à Munich. “J’ai sacrifié une grande partie de ma vie et maintenant il faut que je mette ça de côté. J’ai essayé de me donner au max pour rendre fiers les miens”, ­expliquait-il au micro de la RTBF. Sa retraite, il la prenait par manque de soutien financier. Son combat le porte donc aujourd’hui à défendre les athlètes face à un système qu’il juge injuste et précarisant.

Quelle est votre situation actuelle?
Tarik Moukrime –
En 2014, je termine huitième aux Championnats d’Europe à Zurich, la plus belle perf de ma carrière. Dans la foulée, j’apprends que j’ai un cancer. Là je perds tous mes contrats, et je suis laissé à l’abandon. Je me suis battu pendant 5-6 ans tout seul, sans aide, en essayant de me reconstruire. Et je suis revenu à très haut en participant aux Championnats d’Europe à Munich en août. ­Toujours sans aide. Rien de la fédération ou des instances sportives, malgré mon retour au haut niveau.

Cette demi-finale de Championnats d’Europe, c’était votre dernière course…
Oui. J’ai financé, avec l’aide mes parents, ma préparation et mes stages. J’étais un peu serré, donc je n’ai pas pu faire la préparation optimale que je voulais. J’ai envoyé un mail à la fédération en disant que j’allais représenter la Belgique et en demandant une aide pour payer un mini-stage ou pour rembourser quelque chose. Pas de réponse. À Munich, je croise le coordonnateur de haut niveau, Jonathan Nsenga, que je connais bien et que j’apprécie. Il me dit que si je veux avoir une aide, je dois faire finaliste. Je ne vous dis pas la gifle. Je pensais mériter de la considération pour ce que j’ai fait.

Vous voyiez cette qualif pour Munich comme un tremplin pour la suite de votre carrière?
Exactement. J’allais mouiller le maillot devant l’Europe pour la Belgique. Je ne demandais pas un contrat, pas un salaire, mais un soutien minimum. On fait partie d’une élite européenne, et malgré ça… Je ne comprends pas la logique. J’étais désemparé, je pensais que c’était un cauchemar. En plus, ils me l’annoncent comme ça, deux jours avant la course, dans le hall de l’hôtel.

Est-ce que c’est une réalité qui concerne beaucoup d’athlètes?
Je pense que c’est assez général. J’entends les échos dans les couloirs, on met une grosse pression à certains athlètes qui sont là à chaque championnat, du monde ou d’Europe. O.K., ils ne font pas toujours des podiums ou des Top 8, mais ils sont tout le temps là. Même eux, ils ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Ils concourent sachant que s’ils ne répondent pas aux exigences de la fédération, ils risquent de perdre leur contrat.

Les niveaux d’exigence sont-ils trop hauts?
D’abord, qu’on me comprenne, je ne dis pas qu’on n’a rien. Par rapport à d’autres pays, on n’est pas mal. Mais même pour les athlètes de top niveau, ce qui est mis en place par les instances belges par rapport aux exigences, ce n’est pas réaliste. On leur demande des performances de top niveau, mais ils doivent pratiquement tout faire par eux-mêmes. Comme si on exigeait du Standard de gagner la Ligue des ­Champions. On se donne quoi pour y arriver? Des ­contrats. Et après? Les infrastructures? Le suivi? Est-ce qu’on demande aux athlètes ce qu’il manque? C’est la moindre des choses d’aller sur le terrain pour voir ce qu’il manque. On va me dire: “oui mais, Tarik, on est limité”. Mais alors ne demandez pas aux athlètes de faire des médailles pour qu’ils aient le minimum d’aide. Si les athlètes étaient beaucoup plus suivis et aidés, on aurait énormément de sportifs sur le podium ou dans le Top 8. Quand je vois Munich, je me dis qu’on fait déjà quelque chose de magnifique avec si peu de moyens.

C’est quoi, la vie d’un athlète qui doit performer avec tout ça en tête?
On essaie de rester focalisé sur la performance. Moi j’ai deux entraînements par jour, sieste, kiné… Mais on est comme tout le monde, on reçoit nos factures, des rappels… Ça nous trotte en tête. Au haut niveau, la tête et le corps sont liés. Ce sont des tracas en ­permanence. J’y pensais par exemple en rentrant dans le stade à Munich. Je me disais: “Tarik, tu y es, ça passe ou ça casse. Tu réussis, t’es aidé et c’est reparti. Tu rates la finale, et la galère continue”. Vous imaginez à quoi je pense à trente secondes du départ.

Comment voyez-vous la suite?
Je fais un appel à l’athlétisme au niveau national, et à tous les sportifs belges. Je voudrais mettre en place un groupe de sportifs pour qu’ils puissent se dé­fendre. Je veux trouver des solutions. Pas pour moi, ma carrière est finie, mais je me dis que ce n’est plus possible. Il y a des super-talents, passionnés, quand je les regarde, je me vois quand j’étais jeune. Ça ne se passe pas comme ils l’imaginent. Par exemple, j’ai eu un appel d’une perchiste qui a participé à plusieurs grands championnats, et qui attendait un contrat. Elle avait le niveau pour l’avoir. Mais comme les contrats sont limités, elle ne l’a jamais reçu. Elle a dû mettre un terme à sa carrière à cause de ça. Elle m’a dit qu’elle était entrée en dépression… Donc maintenant je veux interpeller les instances, les athlètes, puis élargir à tous les sports, parce que je pense que l’athlétisme n’est pas le seul sport concerné.

Vous avez des pistes de solution?
On va travailler dessus, on ne va pas arriver les mains vides, mais on va garder ça pour nous dans un ­premier temps. C’est à eux de se bouger pour ­trouver des solutions, ils sont payés pour ça. Après, on essaiera de travailler en commun. Mais sinon c’est trop facile.

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