Le cyclisme toujours hanté par les inégalités de sexe

Si des efforts ont été réalisés pour combler les discriminations entre hommes et femmes, les exemples d'inégalités sont encore nombreux.

Annemiek van Vleuten au Tour de France
Annemiek van Vleuten au Tour de France, le 31 juillet 2022 ©BelgaImage

La polémique ébranle le cyclisme d’outre-Quiévrain: pour amener ses sportifs aux Mondiaux d’Australie, la Fédération française (FFC) est accusée d’avoir fait voyager une partie des hommes en business class lorsque les femmes étaient en classe éco. "Un choix affirmé", réplique la FFC à Ouest-France, en prétextant que cela aurait coûté trop cher d’amener tout le monde en business class à l’autre bout du monde. Mais alors pourquoi seuls les hommes ont eu droit à cette faveur? Face à la controverse, la FFC a de nouveau défendu sa position en y ajoutant quelques précisions. Cette histoire met en tout cas en lumière le fossé qui existe encore entre hommes et femmes dans le cyclisme, à l’instar d’autres sports comme le football. Des différences à de nombreux points de vue, que ce soit pour les salaires ou les traitements divers et variés réservés aux uns et aux autres.

"C’est honteux, inadmissible"

Pour l’histoire de la FFC, celle-ci a précisé à l’AFP que si des hommes avaient voyagé en business class, c’est qu’ils sont champions du monde et non outsiders comme les femmes. Si cela avait été un Championnat de VTT, où la gente féminine est réputée plus prometteuse, la FFC assure qu’elle aurait fait l’inverse, avec les hommes en éco.

Pas de quoi calmer Marion Bartoli, ancienne championne de tennis devenue commentatrice sur RMC. Sur cette chaîne radio, elle laisse éclater sa colère en utilisant l’ironie: "Les filles, ça ne sert à rien, donc on vous fout en éco, 20 heures d’avion. Vous mettrez une semaine à en récupérer mais ce n’est pas grave. Vous ne défendez pas de titre, vous n’avez pas de chance de gagner quelque chose. Par contre les hommes, oui c’est intéressant et important, donc business. C’est honteux, inadmissible".

Des inégalités de salaires à tous les niveaux

Au-delà de cette controverse, le cyclisme est toujours victime de ses discriminations de sexe, ce qui se voit surtout au niveau des salaires. C’est ce qu’explique notamment Audrey Cordon-Ragot, plusieurs fois championne de France. Pour défendre les droits de femmes, elle a cofondé l’Association française des coureures cyclistes. Interrogée par le Télégramme, elle explique que cette inégalité, elle l’a subie depuis ses débuts. "Je faisais les mêmes efforts que les garçons, j’avais les mêmes contraintes, voire plus parce que j’ai toujours bossé, et je ne gagnais rien. Rien ! À côté de cela, je voyais un Johan (Le Bon) qui, à 20 ans, pouvait s’acheter sa maison. Cette différence de traitement m’a toujours écœuré", s’indigne-t-elle.

"Aujourd’hui, on continue en tant que femme à signer des licences amateur au sein de la Fédération française de cyclisme, ce qui n’est pas le cas pour les hommes qui signent des licences professionnelles", précise-t-elle à Euronews. Comme elle le déclare au Dauphiné libéré, ces différences de traitement sont le résultat de la "la loi du marché", ce qu’elle regrette. Aujourd’hui, elle a intégré la formation américaine Trek-Segafredo, en partie parce que les pays anglo-saxons sont réputés plus égalitaires en la matière.

Les inégalités sont évidentes en donnant quelques chiffres sur les revenus. L’édition 2021 du Paris-Roubaix avait notamment créé la polémique en accordant un chèque de 30.000€ au vainqueur homme, Sonny Colbrelli, alors que la gagnante chez les femmes, Lizzie Deignan, n’a obtenu que… 1.535€. Dans les deux plus grandes compétitions, l’écart est là aussi énorme. Pour le Tour de France, dont la version féminine n’a été créée qu’en 2022, l’écart reste grand entre les chèques pour chaque sexe. La gagnante, Annemiek van Vleuten, a touché 50.000€ pour avoir fini première au bout de la compétition et 4.000€ pour chacune de ses victoires d’étape. Chez les hommes, Vingegaard a respectivement eu pour les mêmes performances 500.000€ et 11.000€. Le prize money total (représentant l’ensemble des récompenses accordées) était de 247.530€ chez la gente féminine et de 2.282.000€ chez la gente masculine. Enfin, au Giro italien (qui existe depuis 1988), 50.000€ sont accordés à la gagnante, contre 265.668 euros pour le vainqueur.

En Belgique et en France, "le milieu du vélo reste macho"

En Belgique aussi, l’inégalité entre hommes et femmes se fait ressentir. "Le milieu du vélo reste macho", se désole auprès de L’Avenir Griet Langedock, organisatrice de Gand-Wevelgem et seule femme belge à tenir un tel poste pour une classique WorldTour. "Ma parole n’a pas le même poids que celle de mes confrères masculins. Quand Tom, mon bras droit et ancien partenaire, et moi nous nous présentons quelque part, tout le monde se dirige vers lui, pensant que je l’accompagne simplement", explique-t-elle.

Autre illustration du machisme chez nous au quotidien: l’affiche du Grand Prix cycliste de l’E3 en 2015, organisé du côté de Courtrai. Pour faire la publicité de l’événement, les organisateurs ont eu l’idée de montrer une hôtesse de dos, la jupe soulevée avec la main d’un cycliste tout proche des fesses. Sur le côté, une phrase: "Qui la pincera?". Plusieurs plaintes ont été déposées par la suite. En 2017, la direction du Tour de France a demandé des excuses au coureur belge Jan Bakelants. Répondant à une question de Het Laatste Nieuws sur son abstinence sexuelle contrainte par le rythme effréné de cette compétition, celui-ci avait évoqué des films pornos et des préservatifs, car "on ne sait pas où ont été traîner les hôtesses", disait-il. Il a fini par présenter ses excuses, tout en expliquant avoir tenté de faire de l’humour.

Ce machisme remonte à loin. L’INA (Institut national de l’audiovisuel) a par exemple retrouvé un débat télévisé de 1987 entre deux cyclistes, Marc Madiot et Jeannie Longo. Le premier clame alors que le cyclisme ne serait pas pas un sport pour femmes. "Oui! Oui! Je suis contre le cyclisme féminin… ce sport doit avoir un côté esthétique", disait-il en ajoutant que pour lui, Jeannie Longo était "moche". "Je regarderai le cyclisme féminin le jour où elles mettront des maillots un peu plus jolis, des cuissards un peu plus jolis et des chaussures un peu plus jolies", ajoutait-il ensuite. Interrogé par France info, Marc Madiot a admis en 2017 qu’il ne dirait "sans doute pas" la même chose aujourd’hui. En 1986, Jeannie Longo devait faire face à ces mêmes propos, tenus cette fois-là par Laurent Fignon. Cet autre cycliste faisait lui aussi part de son désintérêt total dans la déclinaison féminine de ce sport, toujours pour des question d’"esthétique".

Un revirement progressif

Depuis quelques années toutefois, le ton change. Les femmes sont de mieux en en mieux représentées et de premiers pas ont été entrepris pour rapprocher les revenus des deux sexes. L’Union cycliste internationale (UCI) a ainsi décrété des salaires minimum pour les femmes sur le World Tour, la première division du cyclisme. Le montant est de 27.500€ par an en 2022 et de 32.100€ en 2023 (ce qui équivaudra alors à ce que gagnent les hommes en deuxième division).

Les compétitions qui n’avaient pas d’équivalent féminin sont de plus en plus rares. En témoignent l’exemple frappant du Tour de France. Celles qui existent déjà veulent parfois à combler l’écart entre hommes et femmes, comme avec les primes du Paris-Roubaix en 2022 suite à la polémique de 2021. En Belgique, le Liège-Bastogne-Liège a multiplié par huit le chèque de la gagnante pour atteindre 12.500€ (ce qui reste toutefois moins que les 20.000€ côté masculin). Enfin, quelques (rares) compétitions tendent vers l’égalité totale. C’est le cas du Tour des Flandres, où les primes sont de 50.000€ pour les deux sexes. En 2023, toutes les courses de Flanders Classic devraient faire de même. Aux Pays-Bas, l’Amstel Gold Race 2022 l’a déjà fait.

Au niveau des équipes, des groupes féminins côtoient de plus en plus ceux masculins. De 2020 à 2022, on est passé de 8 à 14 formations féminins en World Tour. Des améliorations qui permettent aux femmes de gagner (enfin) des salaires pour leur permettre de se concentrer sur leurs carrières sportives, du moins pour une partie d’entre elles.

Encore des étapes avant l’égalité

Bien sûr, il reste des efforts à faire. L’égalité des revenus n’est pas encore une réalité partout, loin de là. Le bouquet de compétitions est également moins fourni chez la gente féminine. Sur les trois grandes compétitions masculines (Tour de France, Giro et Vuelta), les femmes ne sont présentes que dans deux d’entre elles, celle française et italienne. Il n’existe pas de véritable équivalent en Espagne.

Puis en France, il ne faut pas oublier qu’il n’y a eu cette année que huit étapes féminines, contre 21 pour les hommes. Mais ici, ce qui pose problème, c’est le trop faible nombre de coureuses. Un Tour aussi long que chez les hommes consumerait véritablement toute leur énergie tant qu’elles ne sont pas plus nombreuses. "Donc si le Tour de France bloquait trois semaines du calendrier de compétition, ce serait au détriment d’autres courses", explique la directrice du Tour Marion Rousse à France 24. "En plus, l’encadrement des équipes est bien moindre chez les filles. Ils ne sont pas trente par équipes comme chez les hommes environ, mais plutôt dix dans le cyclisme féminin. Enfin, soyons francs, trois semaines, c’est un budget supplémentaire pour nous, avec le risque de mettre la clé sous la porte. À moins de faire une course au rabais. Mais quand on a le label Tour de France, on se doit de créer un vrai Tour de France", ajoute-elle à l’AFP.

Le Tour de France a également montré la persistance des commentaires machistes sur les performances féminines. En témoigne les nombreuses attaques misogynes contre elles lors des chutes, ce qui a d’ailleurs amené France Télévisions a bloqué les réponses sur les réseaux sociaux à une de ses publications. Des critiques qui passaient complètement sous silence les chutes qui existent aussi chez les hommes et qui peuvent également être nombreuses. Comme quoi, il y a encore du chemin avant d’atteindre l’égalité.

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