Lancer de ballot, crossage… Ces jeux traditionnels encore pratiqués dans nos villages

Et si cet été on tentait ces sports presque oubliés? Des jeux traditionnels qui ressortent de leur boîte pour raconter une histoire, une région, mais surtout pour s’amuser.

Crossage
Le crossage. © Emilien Hofman

Le crossage

Au sud du Hainaut, le jeu du crossage peut compter sur la main-d’œuvre locale pour perpétuer sa tradition lors du mardi gras. Menuisier à la retraite, José Fagot fabrique chaque année 200 crosses semblables à des marteaux géants et 600 cholettes, des sortes d’œufs. “Je les fais avec un tour à bois grâce à des dons que je reçois. C’est surtout du frêne, qui est très élastique et résistant”, explique l’octogénaire, ancien Roi du crossage en 2006. Tous les ans, il donne rendez-vous à ses amis pour se faire un petit parcours dans les rues de Chièvres ou de Vaudignies. L’objectif est de taper la cholette avec sa crosse pour la faire passer de buvette en buvette en touchant le fût vide situé devant chacune d’entre elles. Le vainqueur est celui qui réalise le moins de coups.

Ce lointain cousin du golf est plutôt espiègle – tous les trois essais, un adversaire est autorisé à “décholer”, c’est-à-dire à frapper la cholette d’un autre pour l’éloigner du but -, mais il réunit chaque année entre 1.500 et 1.700 personnes à ­Chièvres. “Aucune voiture qui passe: le piéton est roi, s’enthousiasme Bob Coppieters, président des Amis du crossage de la ville. C’est quand même chouette de se réapproprier la rue, d’autant que Chièvres est une petite cité anciennement médiévale très fermée et arrondie, ce qui facilite le jeu. Les pavés, eux, assurent le côté amusant.” Dangereux, aussi, puisque tout le monde joue en même temps et qu’il est difficile de prédire la trajectoire de ces boules de bois. Façades et participants sont donc assurés et il est obligatoire d’avertir l’assemblée avant chaque tentative en hurlant “Cholette”. “Les gens tiennent à ce jeu, il y a même des Américains qui viennent chaque année pour le pratiquer, sourit Bob. C’est l’occasion de croiser des copains qu’on ne voit qu’une fois par an. À la fin, il y a toujours la tradition du repas au hareng ou, au minimum, du resto pour reparler de nos coups. Comme de vrais chasseurs.

La bourle

Dans la région de Tournai, la survie des légen­daires bourles passe entre autres par les fêtes de village et les jours fériés. Lors du dernier carnaval, à Pottes, Patrick Wagon et son pote René Lemaire ont organisé une partie réservée aux enfants. “Une vraie réussite, se rappelle Patrick, un barbu au chapeau. Quelle joie de voir ces gosses passer toute la journée sans tablette, sans téléphone, sans rien. Uniquement à jouer à cette bourle.” Ce jour-là, l’ancien président de la Fédération du Tournaisis leur a donné ses trucs. La bourle, ce gros disque de bois d’une quinzaine de centimètres de large, doit être lancé pour longer le bourloir, une piste incurvée d’une vingtaine de mètres de long, et arriver au plus près de l’étaque, une sorte de cible. La partie se dispute entre deux équipes de quatre ou cinq. La première vise l’étaque puis tente de gêner l’adversaire, qui essaie ensuite d’éviter ces obstacles pour se rapprocher du but. “Le jeu remonterait à l’époque où les Néerlandais venaient en péniche réparer les moulins à vent du coin et n’avaient rien à foutre entre les réparations, poursuit Patrick. Ils prenaient donc les vieux roulements des moulins et jouaient dans le fond de la péniche, qui était incurvé.”

Ce constructeur de piscines aurait même vu un article de loi de la ville de Lille datant du XIIIe siècle et stipulant l’interdiction faite aux enfants de jouer à la bourle sur la rue sous peine d’être battus à coups de baguette. “Heilli”, “Buquer”, “Caréoleur”… Disputer une partie de bourle revient à plonger dans le patois picard et donc le patrimoine de cette région très joueuse. “Après avoir disparu en même temps que les cafés, le jeu revient en même temps que les jeunes créent des équipes pour disputer le championnat officiel, se réjouit Patrick. Le problème, désormais, c’est d’avoir des bourloirs: beaucoup ont été rebouchés par les tenanciers de café.” Il y a quelque temps, au terme d’un apéro un peu plus festif, Patrick a décidé avec René de rénover un terrain de Pottes abandonné et d’en créer un autre. “À l’origine, les jeux étaient faits avec un mélange d’argile, de farine de seigle, de bière et de bouse de vache. Comme plus personne ne connaît la formule, on a dû s’adapter. Mais les deux terrains sont très bons!”

Bourle

© Emilien Hofman

Le tir d’oiseau vertical

L’existence de jeux traditionnels est souvent liée à l’histoire de la région. Le tir à l’arc, par exemple, serait devenu ­ludique une fois que les guildes d’archers et arbalétriers qui défendaient les cités brabançonnes ont abandonné leur caractère militaire, ou du moins belliqueux. “Ces sociétés d’archers continuaient à tirer chaque année pour élire le Roy de la société. Le but était de décrocher un oiseau factice fixé à une église ou une aile de moulin, précise Jacques Raepsaet, ­conservateur du Musée du Tir à l’arc. Le tir était vertical, parce que ça permettait au public de le suivre facilement tout en restant en sécurité à une certaine distance.” Tous les jeudis, Jacques retrouve d’autres amateurs dans un étrange hangar de la rue Auguste Lannoye, à Genval. Chacun son arc, à poulies ou en bois, chacun son œil rivé sur le maquet, le bout de la flèche, et 28 mètres plus haut, sur cette herse remplie d’oiseaux en plastique.

Plus loin ils sont positionnés, plus ils rapportent de points. Cela requiert une bonne vue, de la précision et un indé­niable facteur chance, sourit Jacques, qui évalue les débuts de cette activité à la fin du XVIII siècle. En extérieur, il faisait trop froid en hiver, les gens ne pratiquaient donc pas entre Toussaint et Pâques. Jusqu’en 1928, lorsque l’entreprise de papeterie de Rixensart finance la construction de la tour de la Perche couverte. Aujourd’hui classée au Patrimoine wallon, elle fait partie des rares édifices du genre à encore tenir debout en Belgique, investie par le Club de tir à l’arc de Rixensart et sa ­quinzaine de membres, principalement des seniors. “Le nombre d’adhérents et les activités sont en forte diminution depuis ­quelques années, reconnaît le franc-tireur. Il y a beaucoup d’autres offres sportives et la compétition dure entre 4 h et 4 h 30. Malgré tout, on reste ouvert à tout curieux pour une initiation.”

tir à l'arc

© Emilien Hofman

Le lancer du ballot

Tous les yeux sont rivés sur lui. Le volume de la kermesse a diminué de plusieurs tons. Les dizaines de spectateurs sont ­captivés, presque stressés par l’enjeu. Seul au ­centre de cet impressionnant amphithéâtre, Christophe s’empare de la ­fourche. Il lève les yeux au ciel, exécute un léger saut, puis soulève les 11 kilos du parallélépipède de paille qu’il a ­transpercé et envoie le tout 5 m 70 plus haut, sans toucher la barre horizontale. Ce chauffagiste de profession est le vainqueur du concours de lancer de ballot 2022 de la kermesse de Serinchamps, à côté de Ciney. Mais pas de quoi fanfaronner.

Avec mon frère, on est déjà ­passés au-delà des ­perches, 6 m 20 pour moi, 7 m pour lui. Il faut de la force, de la technique et un bon positionnement par rapport à la charrette… Quand j’étais gamin, je le faisais dans la ferme de mon parrain.” Jadis, la récolte des ballots s’effectuait principalement à la fourche. Pour rentabiliser au mieux le chariot, les ramasseurs le suivaient dans les champs en ­lançant les paquetages de plus en plus haut. L’augmentation de la production et le développement des machines agricoles ont petit à petit rendu la technique obsolète. Le lancer de ballot a dû se trouver un nouveau créneau: le dimanche après-midi en kermesse. Pour se transformer en divertissement fédérateur et spectaculaire.

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