Euro 2022: des avancées pour l’équité de revenus entre hommes et femmes?

Si certains pays font des efforts pour tendre vers une plus grande égalité hommes-femmes dans le milieu du football, d'autres sont à la traine.

Tessa Wullaert à l'Euro 2022
La joueuse belge Tessa Wullaert, le 10 juillet 2022 à Manchester, lors de l’Euro 2022 @BelgaImage

À l’heure de l’Euro féminin 2022, les lignes bougent au sein des fédérations de football au sujet de l’égalité salariale entre hommes et femmes. Mi-mai, un électrochoc venu des USA a bouleversé le milieu. Là-bas, l’équipe nationale, première au classement mondial de la FIFA, a obtenu l’égalité des revenus pour tous les matchs et tournois. Une victoire obtenue après un long et dur combat jonché de procès et de coups d’éclats. Mais les Américaines ne sont pas seules. Ce 14 juin, les Espagnoles ont obtenu que leur fédération leur verse le même montant que pour les hommes, pas en termes de salaires certes mais de primes versées par l’UEFA. Le 20 juin, les Pays-Bas ont fait de même, là où l’égalité salariale avait déjà été obtenue. Ailleurs, d’autres ont pris des mesures similaires. Pour autant, le fossé reste grand entre hommes et femmes dans le football, et ce de manière encore plus flagrante en Belgique et en France où le retard se creuse par rapport à d’autres pays.

Des différences énormes en Belgique

Chez nous, les Red Flames belges n’ont en effet pas obtenu l’égalité qu’ont pu acquérir d’autres joueuses à l’étranger. Le dernier changement en la matière est toutefois relativement récent, avec une renégociation des primes en septembre 2021. D’après le Nieuwsblad, les montants actuels sont d’à peine 1.000€ brut par victoire à l’Euro au premier tour, ce qui représente néanmoins deux fois plus qu’en 2017. Une victoire relative puisqu’entretemps, les primes de l’UEFA pour l’Euro féminin ont eux aussi doublé. Autre précision: ces primes sont aujourd’hui de 16 millions d’euros pour les femmes, de 331 millions d’euros pour les hommes. Enfin, impossible de savoir quelles sommes sont prévues si les Flames arrivent à se qualifier pour la suite du championnat.

La capitaine de l’équipe, Tessa Wullaert, explique à la DH qu’elles "méritent plus". Pour elle, la différence entre sexes est compréhensible mais trop grande à l’heure actuelle, tout en précisant que "ce n’est pas le moment de renégocier" un accord encore tout frais. Son but, c’est d’abord de gagner en respect et en popularité, avant de pouvoir faire ça. Quant à l’égalité salariale, le directeur de la communication de la fédération nationale, Manu Leroy, affirme à la DH que celle-ci est favorable, "sans pouvoir donner une date".

Pas d’équité à cause de la "réalité économique"?

Pour justifier la persistance de cette distinction de sexe, Manu Leroy plaide la "réalité économique différente entre foot masculin et féminin". C’est déjà cette réponse qui avait été donnée par l’ancien patron de l’Union belge, Koen De Brabander, à Tessa Wullaert lorsqu’elle évoquait l’égalité salariale en 2017. "Le football féminin n’a pas encore la même valeur économique que pour les hommes", disait-il. De l’avis général, c’est clairement vrai, mais ça l’est aussi dans les pays qui ont pourtant adopté l’égalité salariale. Parmi ceux qui ont franchi le pas, outre les USA et les Pays-Bas, on trouve l’Australie, le Brésil et la Nouvelle-Zélande. En Europe, les États concernés sont au nord: l’Angleterre, la Norvège ou encore la Finlande. Cette dernière est pourtant seulement 29e au classement FIFA, bien derrière la Belgique (19e). Selon France Tv Info, 10 des 48 fédérations participant à l’Euro féminin respectent une relative égalité entre hommes et femmes en sélection nationale.

L’argument de la rentabilité économique est également dénoncé par la sociologue du sport Béatrice Barbusse. "C’est la vérité, mais si on s’arrête là, on ne va pas à la racine même du mal", affirme-t-elle. "Si le sport masculin, et notamment le foot, a une économie aussi rentable, c’est dû à une antériorité historique puisqu’il s’est professionnalisé en 1932. Tandis que le féminin ne l’est que depuis quelques années", d’où une dette énorme des hommes envers les femmes qui a du mal à se résorber. Et c’est sans compter le manque d’accès aux équipements sportifs et aux bons coachs ainsi que le sexisme omniprésent qui freinent leurs parcours. Quelques disciplines sportives tendent vers l’égalité salariale (tennis, surf, patinage de vitesse, etc.) mais des mastodontes comme le football, le basket et le rugby résistent encore au changement.

Car c’est un fait: l’équité reste à réaliser dans le milieu du ballon rond, y compris aux États-Unis. En 2019, les Américaines s’étaient révoltées après avoir perçu 1,45 millions d’euro en gagnant la coupe du monde, soit bien moins que les 4,5 millions d’euros pour les hommes alors que ceux-ci ne sont arrivés qu’en huitièmes de finale en 2014. En 2017, le salaire annuel moyen au championnat américain était de 23.000 euros pour les femmes, 303.147 pour les hommes, d’après le rapport "Global Sports Salary Survey". En France, en 2021, ces chiffres sont de 100.000 euros en Ligue 1 masculine, tandis qu’ils ne dépassent pas 3.500 euros nets dans l’équivalent féminin, la D1. L’une des joueuses françaises les mieux payées, Wendie Renard, gagne environ 37.000 euros bruts mensuels, loin des 4 millions de Neymar. Des revenus insuffisants pour la plupart de ces femmes qui doivent faire d’autres jobs sur le côté, avec la pression supplémentaire qui va avec, et ce alors que la société les pousse déjà à se consacrer aux enfants, à l’entretien de la maison, etc.

Des clubs belges parfois à la peine

En Belgique, il existe un contexte particulièrement tendu au sein des clubs de la Super League féminine (née seulement en 2015). Récemment, la fédération a demandé à chacun d’entre eux de mettre trois joueuses sous contrat semi-professionnel. Cinq clubs sur dix le font déjà et certains se montrent volontaristes, comme à Bruges et Louvain, cette dernière recrutant même une joueuse suédoise, Amanda Johnsson-Haahr. Pour d’autres, c’est plus compliqué. Charleroi est souvent pointé comme un mauvais élève en Belgique et de manière générale, la Wallonie est en retard sur la Flandre. Tout n’est pas non plus rose à Anderlecht, pourtant championne quatre fois de suite. Plaidant un manque de revenus, les sponsors étant encore peu nombreux, le club prévoit de réduire son budget, bien qu’il ne soit déjà pas bien élevé. Des joueuses hautement qualifiées pourraient passer à la trappe. Woluwé et Alost se disent également en mauvaise posture.

Selon le Standaard, il est vrai que le problème des revenus est particulièrement prégnante en Belgique. En atteste le prix des droits télévisés: l’ayant-droit Eleven paie 150.000 euros pour la diffusion d’une saison féminine, contre 103 millions d’euros pour les hommes. "La saison dernière, il a même été décidé de ne pas diffuser un match en direct chaque semaine", note le quotidien flamand, ce qu’Amanda Johnsson-Haahr juge "incompréhensible", celle-ci pointant justement la nécessité de promouvoir le football féminin pour éviter un cercle vicieux.

Pourtant, au fil des ans, le public suit de plus en plus les matchs. En 2019, selon la FIFA, les audiences télévisées de la Coupe du monde féminins représentaient le tiers des audiences masculines, comparé à un quart en 2015. Les regards vont maintenant se tourner vers les chiffres de l’Euro. S’ils sont bons, cela pourrait donner un élan supplémentaire pour soutenir le football féminin.

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