Le sport féminin s’impose à la télé: pourquoi pas plus tôt?

L’Euro de football débute ce dimanche pour les Red Flames. Cet été sera décidément celui du sport féminin à la télé. Les journalistes sportives descendent sur le terrain. On s’est demandé pourquoi maintenant.

red flames
Les Red Flames entament leur championnat d’Europe ce dimanche contre l’Islande. © BelgaImage

Football, mais aussi cyclisme ou basket… Cet été, la RTBF va mettre le paquet concernant les compétitions féminines. Le service public va diffuser, à la télévision et/ou en streaming, plusieurs centaines d’heures de sport en direct. L’année dernière, plus de 505 heures de diffusion étaient consacrées au sport féminin, soit 25 % du sport en direct. “C’est un pari. Il y a un risque que l’audience ne suive pas forcément, mais c’est assumé et cela fait partie de notre vision”, explique Benoit Delhauteur, directeur des sports. Pourquoi maintenant? “La première raison, c’est qu’on sent un grand intérêt du public pour les compétitions féminines. Cela fait de toute façon partie de notre mission de service public de mettre en avant les compétitions moins en vue, qu’il s’agisse du sport féminin ou du handisport par exemple. Mais on va désormais au-delà de ça.” Une autre explication, selon le chef des sports, est la volonté des organisateurs qui misent de plus en plus sur les compétitions féminines. “Nous avons un rôle d’accompagnateur à jouer dans ce mouvement. Les nouvelles épreuves cyclistes féminines, comme le Tour de France, par exemple, pour nous c’est très important de les proposer. On voit encore quelques réticences de certains diffuseurs en Europe, mais on est persuadé qu’elles vont intéresser notre public.

La question à 120.000 spectateurs

On peut tout de même se demander pourquoi cette démarche n’a pas eu lieu plus tôt. Le sport féminin n’a rien de récent. Et si la société évolue vers plus d’égalité entre les genres, notamment via la représentativité dans les médias, cela ne date pas de l’an passé non plus. Arrivé à son poste début 2021, Benoit Delhauteur préfère ne pas parler de ses prédécesseurs. Il souligne plutôt qu’il ne faut pas imaginer que cela ne coûte rien aux chaînes et qu’elles passent à côté de cette occasion depuis longtemps. “Certains ont tendance à croire que le foot féminin est quasi gratuit. Ces droits prennent de plus en plus de valeurs, car même les matchs de qualification attirent du public, poursuit le directeur des sports. La Coupe du monde féminine de football coûte par exemple bien plus cher que d’autres compétitions masculines.” Un investissement qui rapporte et rassemble les foules? Difficile d’avoir une vision complète sur la question. Quelques exemples tout de même: 58.000 spectateurs pour la Ronde de Mouscron sur Tipik, 120.000 pour Belgique/Albanie sur la même chaîne. Ce n’est pas énorme, pour le foot c’est même dix fois moins que chez les hommes. Mais les chaînes sont enthousiastes quand même. “120.000, c’est plus que certains matchs d’Europa League, c’est vraiment bien. Évidemment, tous les matchs ne font pas cette audience, mais cela montre un intérêt.” Idem en face chez RTL, qui propose des matchs des Red Flames depuis quelques années. “C’est plus un choix éditorial que commercial, mais il y a un vrai public pour cette équipe, une vraie attente. Certains matchs attirent plus de spectateurs que Genk en Champion’s League. Cela m’a vraiment marquée”, se souvient Anne Ruwet, journaliste et animatrice pour RTL Sport.

Storytelling cherche stars

Impossible de ne pas voir un lien entre cet essor pour le sport féminin sur nos écrans et les succès récents de nos équipes nationales, en basket et en football notamment. Quand ces séries de victoires s’arrêteront, continueront-elles de diffuser ces compétitions? “C’est une vraie question, commente Olivier Standaert, directeur de l’École de journalisme de Louvain. Pour les grands sports masculins, tout est retransmis jusqu’au moindre match amical, peu importe le niveau. On peut espérer que quand ces générations de sportives seront dans le creux de la vague, il y ait eu une telle acquisition de notoriété médiatique que leurs matchs continuent de faire de l’audience indépendamment de leurs résultats.

À l’instar du tennis ou de l’athlétisme, les équipes féminines de sport collectif ont besoin de stars. “Il y a encore un problème de notoriété, avance Frédéric Antoine, professeur émérite à l’UCLouvain, spécialiste des médias. Il faudrait que l’une ou l’autre sportive soit mise en avant pour attirer davantage d’audience. Nafissatou Thiam attire le public. Mais dans les sports d’équipe, c’est plus difficile de sortir du lot, et pour les chaînes de créer un storytelling. Chez les Diables Rouges, les hommes étaient connus avant de faire partie de la sélection. Chez les Red Flames, c’est l’inverse et ça rend la chose plus compliquée.” En parallèle, on note que les émissions sportives se féminisent aussi, qu’elles parlent de joueuses ou de joueurs. Même si on notera que la France a une longueur d’avance sur la Belgique. “Lorsqu’on regarde les émissions en France, on voit que la Belgique a un retard frappant, estime Frédéric Antoine. Si on analyse la place des femmes dans les médias, côté sport, il y a des questions à se poser. Ce sont souvent les mêmes hommes, comme s’ils constituaient un clan fermé. On peut y voir un choix des médias belges de mettre en avant leurs journalistes sportifs comme des vedettes. Mais alors faire venir des jeunes, hommes ou femmes d’ailleurs, devient alors compliqué. Amener de la diversité dans ces émissions est pourtant intéressant.

Des commentaires moins sexistes

Anne Ruwet

Anne Ruwet. © RTL

Anne Ruwet est devenue, elle, le visage du foot sur les chaînes de RTL, mais avec Christine Schreder sur VooSport, elles font encore figure d’exceptions dans le paysage audiovisuel francophone. “Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un quota. Ce serait une dérive négative, contre-productive, indique Anne Ruwet. Le public du sport est difficile. Pour moi, il est nécessaire pour les femmes, comme pour les hommes, de faire leurs preuves progressivement. Sinon, on se fait immédiatement coller une étiquette. Par contre, il est important de montrer à celles qui sont motivées que c’est possible si on s’y met à fond.” À la RTBF, le sport féminin sera commenté par des journalistes sportives. Mais les grands noms du sport sur le service public sont, encore aujourd’hui, tous des hommes. “Si vous regardez sur 30 ou 40 ans, effectivement, mais la situation est en train de changer, se défend Benoit Delhauteur. 100 % Sport est animé par Bénédicte Deprez, et Cécile De Gernier fait désormais partie des piliers de La Tribune. On doit continuer à avancer sur le sujet et essayer de susciter des vocations. Nous avons sept collaboratrices sur une équipe d’environ 45 personnes. Dans mon cours de journalisme sportif à l’UCLouvain, il y a deux étudiantes pour un groupe de dix. C’est une de plus que l’an passé et j’espère bien qu’on arrivera à 50 % prochainement.” Bientôt des duos féminins pour commenter les matchs des Diables ou la Champion’s League? Pour Frédéric Antoine, les journalistes sportives ont une carte à jouer. “Les commentateurs sont à la fois journaliste et animateurs, presque bateleurs de foire. Les femmes ne sont pas forcées de mimer cela et pourraient se forger un autre rôle, créer une autre façon de commenter, sans être obligées de reproduire les comportements masculins.”

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