Les Belges du bout de la rue: À Morville, la renaissance du club de balle pelote

Aux quatre coins de la Wallonie, des citoyens se mobilisent pour des causes qui leur semblent justes et indispensables pour leur communauté. Pendant l’été, Moustique partira à leur rencontre. Cette semaine, la renaissance du club de balle pelote de Morville.

Le ballodrome de Morville est perché sur les hauteurs des plaines condruziennes. © Emilien Hofman

Retrouvez le premier épisode de notre série: Cœur de Village à Bellefontaine, une petite surface au grand cœur

Alain, Yannick et Lucas Somme sont âgés de 60, 38 et 16 ans. Le père est pensionné du chemin de fer, le fils chef d’équipe dans la construction et le petit-fils étudiant en électromécanique. Passionnés de VTT et de course, ils sont aussi membres du Morville Pelote Renaissance, dans l’entité de Florennes. Ce samedi, 9h30, sur les hauteurs de ce village surplombant de jolies prairies condruziennes, le trio a les yeux rivés sur la lutte entre le Dinamo et ESM, sous un léger vent. Aujourd’hui, le ballodrome et le club de Morville accueillent la Journée nationale des équipes de minimes, soit des joueurs de 13 à 16 ans. Toute la Belgique de la balle se retrouve donc dans ce patelin d’environ 600 âmes. “C’est un événement important pour nous, lance Yannick, coupe soignée, tatouage sur l’avant-bras droit. Comme nous venons tout juste de recréer le club, ça va nous faire de la pub dans le pays et ça va remuer un peu notre histoire.”

La revanche du passé

Le mouvement est le même pour les quelques dizaines de spectateurs massés dans les tribunes. Au moment de la livrée (le service), tout le monde se fige, muet. Un nouveau venu met même sa succession de bises sur pause pour suivre la balle dans les airs. Du début de l’échange jusqu’à la prise de point, toute l’assistance retient son souffle. Puis, d’un coup, elle se relâche, crie, encourage ou reprend son défilé de bisous. Bras croisés ou mains dans les poches, Alain et Yannick n’échappent pas à ce jeu du roi du silence. Ils sont habitués: leur histoire est intimement liée à celle de la balle pelote. Le père d’Alain jouait déjà dans le patelin voisin, avant que lui-même n’enfile le gant pendant de nombreuses années. À Morville, “parce que le club de foot venait de s’arrêter”, se souvient ce barbu grisonnant, un béret vissé sur le crâne. “Mon fils Yannick venait régulièrement me voir jouer. Un jour, en revenant du boulot, ma femme m’a dit qu’Émile, le président d’alors, l’avait emmené au ballodrome pour l’entraîner. Il n’avait que 5-6 ans, mais c’était parti!

Au début des années 90, la balle se pratique en plein centre de Morville, à l’ombre de l’église. “C’était convivial, il y avait beaucoup de spectateurs, sourit Alain. Le dimanche, les gens allaient à l’église, passaient prendre l’apéro au café puis se retrouvaient au terrain. Même si le lundi matin était parfois un peu compliqué, c’était une belle époque…” D’autant que la formation des jeunes est alors à ce point qualitative que l’équipe de Yannick, dix ans, remporte le titre et la coupe au niveau national. La multiplication et l’accès aux divertissements auront ensuite raison de la fréquentation du club, qui cesse définitivement ses activités au tournant du siècle, faute de bénévoles. L’occasion pour Yannick de voir du pays et de goûter à la troisième division nationale avec Rosée. De transmettre sa passion à son fils Lucas, aussi. Alors quand le rejeton se retrouve à son tour sans club à l’été 2021, le paternel décide de passer à l’action. “J’avais envie de faire revivre son beau passé à Morville et surtout de jouer au moins une saison avec Lucas avant d’arrêter.” Un double argument, nostalgique et émotionnel, qui lui permet de convaincre son pote Greg Hoffman de rafraîchir les perches, de dépoussiérer le marquoir et de retracer le terrain. Une aubaine. “Il y a quelques mois, le village portait hélas bien son nom, regrette Greg, bonhomme imposant surnommé “Shrek”. Les comités des fêtes étaient amorphes, il n’y avait plus de grand feu, plus de marché de Noël, plus de brocante, pas de plaine de jeux… aucune festivité ni activité, on s’ennuyait franchement! On a voulu recréer quelque chose pour ramener un peu de vie au village.” Un an plus tard, le Morville PR partage sa buvette avec un traiteur privé, dispose de vestiaires dans un container – en attendant de nouveaux, en bois – et aligne surtout quatre équipes dont deux seniors.

balle pelote

Lucas, Yannick, Alain. Trois générations, une dynastie. © Emilien Hofman

Sur le terrain, seul le bruit des semelles qui grattent le béton trahit le silence de cathédrale. Tout au plus entend-on crier le prénom du joueur appelé à frapper la sphère avant qu’elle ne touche le sol. La crainte de ramasser une balle perdue est réelle, un spectateur assis sur un banc se méfie même d’une mouche. Un peu plus loin, un grand-père moustachu rassure son petit-fils, stressé par l’enjeu. Une des deux équipes de Morville a justement la particularité d’être exclusivement constituée d’adolescents du village qui n’avaient jamais livré il y a encore quelques mois. “C’est difficile d’expliquer la balle pelote à quelqu’un qui ne la connaît pas, il faut absolument être sur le terrain pour comprendre, estime Lucas, la main droite remplie de pansements à la suite d’une fracture du petit doigt survenue en jouant. Quand le club s’est relancé, j’ai donné rendez-vous un mercredi à mes amis au terrain où on a l’habitude de se retrouver. À la fin de l’entraînement, ils avaient tous accroché.” Quand il ne guide pas ses potes dans leurs premiers “rechas”, Lucas poursuit son propre apprentissage au sein de la deuxième formation, plus expérimentée. Il y côtoie son père, le gérant de la friterie du village, un militaire, un policier… et joue devant une assistance – une cinquantaine de spectateurs – au-dessus de la moyenne.

Affaire de famille

Au début, on s’est dit que qu’il y avait du monde uniquement par curiosité, parce qu’on venait de redémarrer, glisse Greg, le président. Mais les gens continuent à suivre tous les matchs, même des gars qui ne connaissaient rien à la balle. Forcément, cela suscite des rencontres, des moments de fête, mais surtout cette impression qu’il y a enfin quelque chose de vivant à Morville.” C’est en quelque sorte une revanche pour ce sport du passé – que l’on dit condamné depuis de nombreuses années – qui ramène au centre des patelins des valeurs de rassemblement et de camaraderie, redevenues incontournables après l’épisode Covid. En 2022, la Belgique compte une grosse centaine de clubs, principalement basés dans le Hainaut, le Namurois et la Flandre orientale. Chaque année, de nouveaux cercles voient le jour, mais nombreux sont ceux qui jettent les armes en cours de saison. Pas Morville. “L’idéal pour tenir dans la durée, c’est de convaincre une bande de jeunes du village de se lancer, conseille Greg Hoffman. C’est plus facile de former une équipe avec des gars qui se connaissent. Mais il y a du travail pour se débarrasser de cette étiquette de “sport d’antan” et séduire le public. Ça passe par une meilleure communication et une modernisation des règles.

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Le gant, élément vital du pelotari. © Emilien Hofman

6-6: le Dinamo et ESM sont à égalité. À l’entame du dernier jeu, la tension est à son comble quand Hugo s’apprête à livrer. “Attends, attends”, crie alors Greg à l’autre bout du terrain. Un rapide envahissement de terrain plus tard, le président transmet les plats de salade et de carottes au stand saucisse. Avec son secrétaire Yannick, les deux hommes sont quotidiennement sur le pont pour faire tourner le club. Il faut laver la buvette, l’approvisionner en boissons, les servir chaque soir du mercredi au dimanche, puis participer aux entraînements. Yannick et Lucas s’y rendent à pied: ils habitent dans la rue voisine, tout comme Alain, aujourd’hui vice-président du club. “Chez les Somme, la balle se transmet de génération en génération”, assure le patriarche. “Moi, j’ai en plus la chance exceptionnelle de jouer avec mon fils, renchérit Yannick. C’est parfois un peu tendu, je le reprends quand il fait des erreurs, mais on s’entend bien.”

Ému, Lucas avoue même éprouver une certaine fierté d’évoluer avec son père, dix ans après avoir frappé ses premières balles en sa compagnie. “Petit, je le suivais partout où il jouait. Il analysait chaque match avec mon grand-père le dimanche midi devant un poulet-frites-compote et dès qu’ils commençaient à en parler, j’essayais de m’incruster dans la discussion.” Puis, quand il a été en âge d’intégrer une équipe, Lucas s’est fixé des objectifs. “Mon père et mon grand-père ont tous les deux atteint un bon niveau. Ça m’a toujours donné envie de m’améliorer, de devenir plus fort qu’eux pour les surprendre et montrer ce que je vaux vraiment.” Quelle que soit la tournure que prendra sa carrière, Lucas sait en tout cas qu’il reprendra un jour les rênes du club. “Pour aider à écrire l’histoire.” De Morville. Et des Somme.

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