Comment Binche se prépare à l’arrivée du Tour de France

La ville du carnaval accueille le Tour de France le 7 juillet. À quelques heures de l’événement, la ferveur monte, comme la température… Reportage.

Binche avant le tour de france
© Gauthier De Bock

Madame, encore combien de tours?” Dans le parc de la collégiale Saint-Ursmer de Binche, une certaine impatience se fait sentir parmi les jeunes cyclistes. C’est l’arrivée du Tour du Centre, une balade relais à vélo pour les enfants de 5e et de 6e primaires. Mais la fin de l’épreuve tarde à être prononcée. Et il fait chaud. Les petits cyclistes se pressent sur les parties ensoleillées du parcours. Un relâchement est perceptible lorsqu’ils sont à l’ombre. La monitrice de l’Adeps prévient: “Attention, je vais faire du bruit”. Elle s’empare dans son sac d’une curieuse corne de brume en plastique. Le son émis par la femme évoque plus une comédie française que le signal d’un bateau dans la brume. Et provoque le rire joyeux et le soulagement des petits sportifs. “Le Tour du Centre a, bien évidemment, été organisé dans le cadre du départ de l’étape du Tour de France qui aura lieu ici le 7 juillet. C’est une façon d’amener les enfants au sport et comme c’est à l’aube des vacances, ça ne bouleverse pas vraiment le programme scolaire… Je vous laisse: on ne doit pas prendre de retard. Il faut que tout soit démonté et rangé ce soir.” On jette un dernier coup d’œil à l’endroit. Très impressionnant. Le bâtiment religieux dont la construction remonte au XIIe siècle est fiché sur la hauteur de la ville, cerclée de remparts. Ces fortifications médiévales sont étonnamment préservées. Elles s’afficheront sans doute sur les antennes du groupe France Télévisions ce jeudi. Peut-être auront-elles droit à un panoramique depuis l’hélicoptère? Elles le mériteraient. On descend vers le cœur de la ville.

Vélo, bureau, bistrot

Pour rejoindre la Grand-Place, il faut marcher quelques centaines de mètres. On passe par l’ancien refuge de l’abbaye de Bonne-Espérance, un vestige du XIIIe siècle. Ici, les cantonniers communaux n’ont pas encore fait le ménage. Et c’est presque choquant, tant ce que nous avons pu observer de l’espace public de Binche et ses faubourgs est net. Les abords des routes sont fauchés de près, les ronds-points sont replantés, décorés aux couleurs du Tour: le jaune essentiellement mais également le vert, le blanc, les pois rouges. Les poubelles sont pimpantes. Alors, ces canettes de bières vides dans ce coin de parc qui accueillait les pèlerins au Moyen Âge paraissent presque insultantes. D’autant que cette balade vers la Grand-Place révèle une autre particularité de la ville. Une densité en débits de boisson hors du commun. Le long des rues amenant à la Grand-Place et sur la Grand-Place elle-même, c’est un défilé ininterrompu de bars et de bistrots. Le Rusbi, le Rondeau, la Renaissance, le Petit Mousse, chez Boule, le Philippe II, la Brasserie Binchoise, l’Excelsior, l’Antidote, l’Arlequin… On arrive à la Chamade, Grand-Place. On nous attend.

Binche

© Gauthier De Bock

Vous préférez mon bureau?” Patrick Haumont est responsable des événements et de la communication au sein de l’administration communale binchoise. Son bureau se trouve dans la halle aux viandes du XVe siècle qui fait office de Maison communale, de l’autre côté de la Grand-Place. La terrasse du bistrot est un point d’observation qui permet de se rendre compte que le cœur de la ville bat désormais au rythme du Tour de France. Un décompte géant annonce depuis 93 jours la venue de l’événement, une installation temporaire s’étale sur six places de parking et annonce “Binche”, des ouvriers communaux vont et viennent avec des camions chargés de plantes. “Binche, c’est une ville de vélos depuis 1900. On a eu un vélodrome, on a eu une grande classique à partir de 1911: Binche-Chimay-Binche qui est devenue par la suite Binche-Tournai-Binche.

Sauf que les racines historiques binchoises sont relatives. La “classique” a eu lieu 9 fois de 1911 à 1930 pour disparaître pendant 54 ans. Pour réapparaître en 1984. En tout, il y a eu 33 éditions. Et si on a inauguré un vélodrome en 1896, celui-ci a disparu depuis la nuit des temps. La passion binchoise actuelle pour la petite reine semble plutôt tenir d’amours récentes. “Mon bourgmestre est un cycliste de bon niveau. Depuis qu’il est en fonction, Laurent Devin a décidé de faire en sorte que Binche devienne ville organisatrice d’événements cyclistes. Des courses d’amateurs. On a eu le championnat de Belgique. Lors de la Flèche wallonne en 2017, A.S.O., Amaury Sport Organisation – l’organisateur du Tour de France -, a compris que lorsqu’il y avait un événement à Binche, il y avait du monde. Nous, on est une ville de fêtes. Tout fait prétexte. Tu mets un écran géant, ici, tu as tout de suite dix mille personnes. Amaury Sport Organisation a donc décidé de faire de la ville, un départ d’étape en 2019. Il s’y est présenté plus de 70.000 personnes… À la surprise générale, y compris celle de mon bourgmestre, Christian Prudhomme, le directeur du Tour, nous a contactés il y a quelques mois, pour, à nouveau être une ville de départ! Nous, on espérait l’avoir, bien sûr, mais pas tout de suite.”

Une caravane de plus de 500 fidèles

Il y a une différence entre une ville départ du Tour de France et une ville d’arrivée. Car la caravane du Tour de France, c’est plus de 500 personnes. Or ces centaines de personnes logent à l’arrivée des étapes. Binche n’a pas les infrastructures suffisantes, pas d’hôtel, juste quelques bed & breakfast. La caravane rejoint la ville de départ et s’installe durant la matinée. Le départ est donné aux alentours de midi. “La Grand-Place, le parc de la collégiale seront investis par la caravane. Tout est organisé par le Tour. En fait, la ville appartiendra au Tour. Cette prise de possession des étapes par l’organisation est une constante de cette épreuve. En France, ça va même plus loin. Le Tour est propriétaire des routes et règle la circulation, la sécurité. Le départ sera donné à quelques centaines de mètres d’ici. En fait, un peu plus loin que prévu. L’église, près de laquelle la ligne de départ devait être tracée, a brûlé il y a quelques semaines. Incendie volontaire: trois mineurs d’âge qui ont fait une grosse bêtise. La couverture médiatique offerte par le Tour est l’une des plus fortes que l’on puisse espérer. Pas question d’entacher l’image de la ville avec une ruine noircie et instable.” Cette couverture médiatique est, d’après le responsable binchois des événements, jalousée. Bordeaux, par exemple, s’étonne, paraît-il, de la bonne fortune de la ville hennuyère qui fait étape deux fois en trois ans, tandis qu’elle n’a plus accueilli le Tour depuis plus de 10 ans. Cette publicité n’est, cependant, pas gratuite. Elle coûte 120.000 euros à la Ville, versés à l’organisation du Tour. Un montant qui ne semble pas avoir de conséquence sur son équilibre financier. “C’est largement compensé par l’argent wallon”, affirme avec bonhomie Patrick Haumont. Selon notre compréhension des choses, l’opération est même bénéficiaire. Plus de subsides régionaux que de dépenses communales…

Wanty au départ, miracle à l’arrivée?

Une petite foule lève la tête. Trois équipes de deux ouvriers se trouvent à une quinzaine de mètres de hauteur sur des nacelles actionnées par des bras hydrauliques se déployant à partir de camions. Dans un impressionnant ballet, des hommes, sécurisés par des harnais, en équilibre sur ce qu’il reste de la toiture déblayent des poutres carbonisées. Des grilles de chantier entourent l’édifice du XVIIIe siècle. Le bruit des générateurs ne couvre pas les conversations. “Il paraît qu’on va la démolir.” “La ministre s’est opposée à la démolition.” “Qui va payer les travaux?” L’église a été désacralisée, il y a des années. Elle a longtemps été mise en vente par l’évêché, puis a trouvé un acquéreur pour… 70.000 euros. Le chantier de sécurisation est géré par l’entreprise binchoise Wanty. Des bâches au nom de l’entreprise recouvrent les grilles qui entourent l’église. On apprend, grâce aux spectateurs, que Wanty est également une équipe cycliste qui participera au Tour de France. “Ils ont installé une tour Eiffel de plus de dix mètres sur le rond-point de Péronne. Ce serait formidable s’ils pouvaient gagner l’étape. Ce serait inespéré, oui.” Binche s’est clairement convertie à une autre religion…

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