Le boom du MMA, le plus réaliste des sports de combat

Avec près de 1.500 pratiquants, le MMA (Mixed ­Martial Arts) gagne en ampleur en Belgique. Pourtant il se heurte encore à pas mal d’idées reçues. Il galère d’ailleurs à être reconnu comme discipline sportive à part entière.

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Les Mixed Martial Arts combinent plusieurs sports de combat: boxe, lutte, judo, ju-jitsu… © Jean-Christophe Guillaume

Menton baissé, poings hauts, coudes serrés.” Ludo Boulvin a aussi la mâchoire carrée. Mais il ne s’en sert pas en combat. Quoique…  Ce jeudi soir, il pleut. Il vente même. Mais cela ne s’entend pas sur le toit du Fight Off, salle dédiée aux sports de combat située dans le zoning nord de Wavre. C’est là que nous a donné rendez-vous le président de la BMMAF, la fédération belge de MMA (Mixed ­Martial Arts). Plusieurs soirs par semaine, il ­harangue ses élèves une heure et demie durant. Car s’il fait un peu ­frisquet quand on rentre dans la salle, il ne faut qu’un ou deux exercices pour que les premières gouttes de sueur commencent à couler.

Avant son cours, il nous a détaillé sa vision du MMA. Ceux qui suivent le sport de loin connaîtront peut-être Conor McGregor ou Ronda ­Roussey. Le MMA est en fait une sorte de combinaison de sports de combat. Boxe, lutte, judo, ju-jitsu… Un sport ultra-complet qui voit deux combattants armés de gants coupés aux extrémités s’affronter dans une cage, cet “octogone” d’un ­diamètre de 9,50 mètres et d’une hauteur d’1,76 mètre. Un ring particulier qui ajoute aux fantasmes entourant le MMA.

Lié au pancrace et au pugilat, pratiques olympiques de la Grèce antique, le MMA jouit d’une histoire riche. Mais il naît vraiment au Brésil dans les années vingt avec l’apparition du “Vale Tudo” (“Tout est permis” en français). Durant plusieurs décennies, des combattants de disciplines différentes se cas­tagnent jusqu’à ce qu’au début des années nonante, les Américains, toujours prompts à faire de l’argent, décident d’encadrer la pratique et de la retrans­mettre à la télévision. C’est comme cela qu’apparaît en 1993 l’Ultimate Fighting Championship, ou l’UFC. À l’époque, pas de round, pas de juge, et pas de catégorie de poids. Violents et terminés au finish, les combats de MMA sont donc assez mal perçus. Mais cela ne les empêche pas d’essaimer un peu ­partout dans le monde. Jusqu’à chez nous.

En Belgique, on est un peu les pionniers européens. La fédération a été créée en 2005. Depuis, on essaie de construire notre sport. Mais on n’a pas vraiment de soutien de la part du ministère. Donc l’évolution est en dents de scie. La qualité évolue beaucoup. On a beaucoup de gens impliqués, on organise des événements, on est sur les réseaux sociaux. D’un point de vue quantité, on souffre du manque de soutien. Surtout qu’on veut être exigeant avec les coachs et les pratiquants.” Depuis 2005, près de 2.500 combats ont été organisés en Belgique. Ludo Boulvin estime à 1.500 le nombre de pratiquants chez nous, dont 500 sont affiliés à la fédération. “Une partie d’entre eux viennent de France, ce qui prouve la qualité de nos compétitions.” Actuellement, la fédé belge se focalise surtout sur le développement amateur. “Comment faire pour que le sport puisse avoir un bon encadrement, pour que les coachs soient formés, comment proposer un sport pour tout le monde, comment développer le MMA pour les enfants de manière sécurisée…

Technique et bestial

Ludo Boulvin a commencé à s’intéresser au MMA il y a vingt-cinq ans. “Quand je regarde mon parcours, j’ai très peu pratiqué le MMA parce que quand j’ai voulu apprendre, il n’y en avait pas. J’ai fait du judo, de la boxe, de la lutte, du ju-jitsu brésilien… Les combattants amateurs d’aujourd’hui ont un niveau technique bien plus élevé que ce que j’ai eu. Maintenant, on a des clubs partout en Belgique.” Le succès a suivi puisque la Belgique compte actuellement plusieurs professionnels. “Il y en a, mais c’est très difficile pour eux de vivre des combats professionnels. Parfois, ils parviennent à partir à l’étranger et à intégrer de grosses organisations, mais c’est borderline pour eux. Pourtant, on a de grands athlètes en ­Belgique.” À la fois technique et bestial, un combat de MMA a de quoi plaire même quand on n’y comprend rien. “L’UFC ne serait pas aussi performant si ce n’était pas le cas. Il faut se rendre compte que le MMA est le sport qui a eu la plus grande ascension ces dernières années.

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Les combats se déroulent dans un “octogone” de 9,50 m de diamètre. © Jean-Christophe Guillaume

En tant que melting-pot d’une multitude de sports de combat, le MMA ne s’apprend pas en deux temps, trois clés de bras. “C’est le triathlon des sports de combat. C’est super-bénéfique quand on fait du MMA de maîtriser le ju-jitsu brésilien ou la lutte. Mais même si la mécanique peut ressembler aux autres sports, le MMA a sa propre stratégie. La gestion de distance, les combinaisons… Je demande souvent aux gens d’aller d’abord voir dans les autres sports avant de ­pratiquer du MMA. C’est compliqué de com­prendre en une fois comment boxer, lutter et travailler au sol. Mes cours cherchent à développer des stratégies et la capacité d’adaptation. Ça demande de travailler des situations précises.” On a ressenti la technicité et la complexité du MMA lors du cours donné par Ludo Boulvin. Rien qu’à l’échauffement, les élèves ont enchaîné les déplacements au sol et les chutes maîtrisées. Ce n’est d’ailleurs qu’après une grosse heure d’efforts qu’ils ont pu entrer dans la fameuse cage, pour apprendre à jouer avec leur environnement.

Tout n’est pas permis

“Le triathlon des sports de combat” n’est donc pas qu’un sport de bourrins où ça tape le plus fort et le plus vite possible. En fait, c’est probablement la ­discipline qui représente le mieux une situation de combat. “La beauté du MMA, c’est d’être le sport le plus réaliste. Via les trois dimensions du combat: la notion de frappe, de combat au sol et de corps-à-corps. Le tout dans un aspect sportif, en étant cadré par des règles qui restent safe pour les pratiquants.” Justement, les règles. On parlait plus haut de fantasme. Le MMA est en effet sujet à des idées reçues tenaces sur sa prétendue absence de règles. On a souvent l’image d’un sport où tous les coups sont permis. Une aberration pour Ludo Boulvin. “On a plus de règles que n’importe quel sport, et notamment en amateur: les coups de genou ne peuvent pas se donner à la tête mais uniquement au corps, certaines clés ne ­peuvent être faites que dans l’axe et pas en torsion… Même si quand on voit un combat, on pourrait penser qu’on peut tout faire.” Les profanes sont impressionnés par le fait que le combat aille jusqu’au bout. “On peut se retrouver avec un combattant à cheval sur un autre, et qui enchaîne les frappes. Si celui qui est au sol est actif, se protège et que les coups ne sont pas ­effectifs, l’arbitre n’intervient pas. Mais aux yeux du spectateur, le gars prend des coups.”

S’il ne parvient pas à se défendre, l’arbitre arrête le combat. “Psychologiquement, c’est dur de voir quelqu’un se faire mettre au sol et se faire frapper. Mais on ne se rend pas compte que celui qui est au sol a les armes pour se défendre. C’est extrêmement codifié et il y a tellement de techniques que les combattants peuvent se défendre dans toutes les situations.” Le président de la BMMAF établit alors une comparaison avec la boxe anglaise. “J’en ai fait, je n’ai jamais eu aussi mal à la tête. Là, contrairement à ce que j’expliquais en MMA, les coups ne s’arrêtent jamais. Et principalement à la tête alors qu’en MMA, on diversifie les attaques sur l’ensemble du corps. La diversité des coups et des situations minimise l’impact sur le combattant. Les lésions sont bien plus dangereuses en boxe anglaise.

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La maîtrise des chutes est essentielle. © Jean-Christophe Guillaume

Autre idée que l’on accole volontiers au MMA, la clandestinité des combats. N’étant pas réellement reconnu comme un sport (voir encadré), d’ailleurs légal en France depuis février 2020 seulement, le MMA a l’image d’un sport pratiqué à l’abri des regards. “Honnêtement, cela n’a quasiment jamais été une pratique clandestine. C’est de nouveau un fantasme.” Ou un argument pour dénigrer la discipline.

Jeu d’échecs en 3D

Les gens ont envie de caricaturer, en imaginant les ­pratiquants comme des personnes qui ont juste envie de se battre. Ils seraient surpris du niveau intellectuel des combattants”, sourit Ludo Boulvin. Pour lui, les bénéfices de son sport se marquent dans son quotidien. “Ça m’a appris la discipline, la détermination et la rigueur, qui m’ont permis d’évoluer au travail. Je ne pense pas que je serais directeur dans une boîte pharmaceutique si je n’avais pas fait de MMA. J’ai aussi développé de la résilience.” L’occasion de comparer le MMA aux échecs. “Quand on débute un combat, on se retrouve dans une situation inconnue. Ce n’est pas celui qui va frapper le plus fort qui va gagner. C’est celui qui va s’adapter à son adversaire et trouver la vraie solution. Ces principes d’adaptation, de réflexion et de ­réaction sont clés. On parle de “QI du combat”. La ­personne qui n’est pas avertie va voir un combat, le ­connaisseur verra les feintes ou la manière de conditionner l’adversaire sur une réaction pour ensuite s’en servir. C’est une partie d’échecs en trois dimensions.

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Plutôt que frapper le plus fort, il s’agit de conditionner l’adversaire et ses réactions. © Jean-Christophe Guillaume

Loin du show des grands combattants comme Conor McGregor, au bord de l’insulte à chaque phrase, les rapports qui lient les amateurs ­semblent bienveillants. Ludo Boulvin met en avant le respect qui règne dans l’octogone. “Après le combat, ils se prennent dans les bras, se félicitent, boivent un verre ensemble. Il y a un objectif de dépassement de soi et l’adversaire devient un partenaire. Ils ont pris un chemin ensemble et s’aident à se dépasser.”

Ludo Boulvin le concède, les femmes sont encore minoritaires et il souhaiterait en accueillir davantage. En attendant, on a l’impression que la diversité est au cœur de la discipline. “Dans beaucoup de secteurs, on veut cocher la case “lutte contre le racisme”. Nous, on a vraiment des gens de partout, de toutes les cultures et catégories. Dans une société qui a tendance à diviser, ces gens complètement différents dans quelque chose d’aussi intense, ça rapproche vraiment. Ils ont un but commun, et personne n’est jamais critiqué. Ni le perdant, ni les arbitres. Et ce n’est pas facile d’arbitrer un combat de MMA parce que quand on intervient, le combat est fini.” Le soir de notre venue à Wavre, Ludo Boulvin accueillait plusieurs jeunes réfugiés afghans venus du centre Fedasil d’Overijse. “Le Petit-Château à Bruxelles m’a contacté pour faire des animations pour les réfugiés, on met ça en place. On ne fait pas semblant de faire du social pour recevoir des subsides, on le fait parce qu’on est amoureux de notre sport et qu’on est content de le partager.” Prêt à courir à son cours, il nous glisse sa conclusion dans un sourire. “Le MMA génère des bonnes personnes. Tout le monde devrait en pratiquer un peu plus.”

Bientôt un sport?

En tout, 117 pays comptent une fédération de MMA. On en oublierait presque qu’il n’est pas encore reconnu comme un sport par l’Association globale des fédérations sportives, la GAISF. Et donc encore moins comme un sport olympique par le CIO. “En 2005, un arrêté européen mettait en garde les pays contre le MMA. Mais l’année passée, une communication européenne a encouragé les États membres à prendre contact avec les fédérations.” Ludo Boulvin prépare donc un dossier destiné au ministère des Sports pour améliorer les rapports entre la fédération et le politique. “Je veux leur montrer ce qu’on a mis en place. Mais on a besoin d’une reconnaissance internationale. Il y a un gros lobby contre nous de la part des autres sports qui nous voient comme un concurrent qui prend de l’ampleur, à l’échelle belge et internationale.” À Abu Dhabi, il a assisté aux Championnats du monde. “Des membres GAISF étaient présents, donc je pense que la reconnaissance est en route. Et je travaille pour que ce jour-là, il n’y ait plus de barrage à la reconnaissance nationale.”

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