Lutte contre la drogue : faut-il dépénaliser la cocaïne ?

Deux experts du monde des soins plaident en sens opposé concernant la possibilité de légaliser la poudre blanche.

un sachet de cocaïne, drogue bientôt légalisée ?
La production mondiale de cocaïne a atteint un record de 1.982 tonnes en 2020. © Adobe Stock

La guerre contre la drogue ne fonctionne pas. Anvers, véritable plaque tournante de la poudre blanche, le démontre. La légalisation pourrait-elle réduire la violence et les dégâts causés par la cocaïne, tout en mettant sur la touche les cartels criminels qui en tirent profit? Depuis la campagne contre la drogue de Richard Nixon, il y a un demi-siècle, la consommation de cocaïne aux États-Unis n’a fait que croître. Ces dernières années, en Europe, la circulation de cette ­drogue explose. La production mondiale a atteint un record de 1.982 tonnes en 2020, chiffre probablement sous-estimé. Entre 2000 et 2020, les États-Unis ont injecté 10 milliards de dollars en Colombie pour ­supprimer la production de cocaïne, mais tout cela est vain. Le taux d’homicides en Colombie est trois fois supérieur à celui des États-Unis et bien plus encore qu’en Europe. Que la cocaïne soit illégale entraîne également une corruption généralisée. La cocaïne légale serait aussi moins dangereuse, car les producteurs légi­times devraient respecter des règles et ne pourraient pas couper la drogue avec d’autres poudres blanches dangereuses. Michel Claise, le juge qui ­connaît mieux qui quiconque l’ampleur du trafic de drogues en Belgique, y serait d’ailleurs plutôt favorable.

Mais est-ce vraiment si simple? La légalisation de la cocaïne n’est pas un concept nouveau. Elle était à la fois légale et largement commercialisée du milieu du XIXe siècle jusqu’à la prohibition au début du XXe siècle. En 1906, les Américains ont consommé un total d’environ 11 tonnes de cocaïne. Elle avait de nombreux adeptes, dont Sigmund Freud, et a été rendue illégale lorsque la société a réalisé à quel point elle était dangereuse. Et elle l’est: elle peut provoquer des crises, une insuffisance ­cardiaque, une insuffisance respiratoire, des hémorragies cérébrales et des accidents vasculaires cérébraux. 140 Belges sont morts d’une overdose l’an dernier alors que le médicament qui pourrait sauver dans ces cas ­extrêmes n’est pas autorisé chez nous.

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«Oui, il faut dépénaliser la consommation»

Selon Bruno Valkeneers, porte-parole de l’ASBL Transit, un centre d’accueil non médicalisé pour personnes majeures et dépendantes aux drogues à Bruxelles.

En 2000, le Portugal a décriminalisé la consommation individuelle de toutes les drogues. 17 ans plus tard, les résultats sont concluants. Le trafic reste interdit, mais les consommateurs de ­drogues sont désormais considérés comme des ­malades plutôt que des criminels.

«Nous plaidons pour la décriminalisation de l’usage de la cocaïne, comme au Portugal. La criminalisation ajoute des difficultés, surtout pour les plus précarisés alors que 90 % des usagers n’ont pas de problèmes d’assuétude. Nous nous occupons des 10 % qui en ont. La répression rajoute une charge alors qu’une personne sur deux est emprisonnée en Belgique pour des faits de drogue ou ­connexes. Durant la prise en charge, nous voyons des personnes se rétablir… puis voler en prison et replonger. La criminalisation des consommateurs met un tabou qui complique la prise en charge. La personne n’admet pas sa consommation, les trafiquants tirent profit de ce côté illicite. Puisque ce commerce n’est pas censé exister, ils font ce qu’ils veulent. Le commerce de la cocaïne est l’archétype de la dérégulation. Légaliser n’est pas la porte ouverte à la drogue pour tous. Nous constatons aujourd’hui que la cocaïne circule déjà de plus en plus et qu’elle est plus facile à trouver que le cannabis. C’est dangereux parce que sans contrôle, le consommateur ne sait pas ce qu’il y a dans son produit. L’interdit visait à ce que les ­drogues ne circulent pas dans nos sociétés. Or, l’usage n’a fait que se diversifier et ­augmenter. En cent ans de prohibition, il n’y a eu aucune victoire. Le Covid lui-même n’a eu aucun impact sur le trafic ni sur les prix. Bien entendu, la demande conditionne l’offre. Mais aujourd’hui, c’est surtout l’inverse. L’offre est devenue très abondante. Il ne faut pas s’étonner dans notre société actuelle d’une drogue de la performance. La cocaïne pourrait être délivrée par un médecin plutôt qu’un dealer qui veut se faire un max d’argent le plus vite possible. Il faut évaluer la loi de 1921 et repenser le modèle. La prohibition ne fait même pas l’objet d’évaluations aujourd’hui. Il faut reprendre le contrôle du commerce de la drogue, alors qu’on découvre aujourd’hui des laboratoires et des chambres de torture dans notre pays.»

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Non, il faut renforcer la prohibition

Leonardo Di Bari, responsable de l’ASBL Phénix, un service d’aide et soins spécialisés en assuétudes à Namur

Impossible de démontrer que la légalisation de la cocaïne n’augmenterait pas la disponibilité, et donc la consommation et l’augmentation du nombre des utilisateurs et des toxicomanes. Et rien ne prouve que la légalisation mettra en faillite les trafiquants. Pour Leonardo Di Bari, la libéralisation serait même la pire des solutions pour les consommateurs.

«Vu les dégâts causés par les drogues, il faut ­renforcer la prohibition. Il suffit de voir les ravages causés par l’alcool qui est partout, à portée de main, et rend encore plus difficile l’abstinence. On ne peut pas faire ça avec la cocaïne, qui modifie et abîme les personnes. La plupart des ­consommateurs changent leur manière de voir le monde. Sous cocaïne, ils n’ont plus de ­limites et sont dans une grande souffrance quand ils redescendent. Ces côtés noirs sont cachés dans notre société. La plupart de nos patients vivent dans le mensonge et ont des soucis de santé. On les invite à expérimenter l’abstinence pour leur permettre d’identifier leurs difficultés. La cocaïne donne de la confiance en soi, mais c’est un dépassement illusoire qui gomme la fatigue ou permet d’affronter la piste de danse. Nous invitons les ­consommateurs à se dépasser sans produit. Et la majorité de nos patients sont heureux de découvrir une vie qui en est exempte. Bien entendu, c’est aux dealers qu’il faut réserver la prison. Mais la consommation de cocaïne explose aujourd’hui. On doit revoir le système de prévention. Il faut utiliser tous les moyens pour dire que ce n’est pas banal de consommer de la ­cocaïne. Si on n’arrive pas à éradiquer les drogues, il faut plus de répression des dealers et il faut que la société entière soit dans l’interdiction pour concrétiser la dangerosité du produit. Si l’État disait qu’on peut en consommer sans être inquiété, ce serait un message incohérent. Nos patients viennent chez nous parce qu’ils ne ­peuvent plus se mettre de limites. Je suis favorable à des actions de sensibilisation pour remettre un cadre à toutes ces personnes qui perdent le contrôle de leur vie. Libéraliser la cocaïne, c’est faire la même erreur qu’avec l’alcool. Je vois trop d’ados qui consomment. Je suis alarmé. Comment voulez-vous continuer un travail de prévention si ça devait être libéralisé?»

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