Question de survie : pourquoi il faut impérativement changer notre sécurité sociale

Vieillissement, maladies professionnelles, santé mentale des jeunes, nouveaux traitements… Les enjeux sont énormes et les menaces sur l’accès aux soins, les pensions et l’économie, bien réelles. Le gouvernement en aurait conscience. Mais agit-il?

changer notre sécurité sociale
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La Sécurité sociale est la garante de la solidarité à la belge. C’est elle qui permet aux malades de se faire soigner à coûts réduits. Elle leur offre aussi le temps de se remettre en forme en cas de pépin physique ou mental, d’incapacité de travail. Ce n’est pas tout. Elle permet aux personnes âgées de recevoir des allocations de retraite bien méritées après une longue carrière et aux Belges qui ont malheureusement perdu leur boulot d’assumer leurs besoins primaires grâce au chômage. “Il existe aujourd’hui de nombreux défis et inquiétudes quant à la viabilité de ce système”, lance Sebastian Franco, spécialiste de l’économie de la santé au Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (GRESEA).

Selon lui, le problème est surtout celui du financement. Pour l’heure, l’institution n’est pas en déficit, mais cela ne saurait tarder. L’organisation patronale FEB a sorti sa calculatrice: non seulement l’institution a eu besoin d’une dotation de l’État de 4 milliards d’euros pour boucler son ­exercice 2022, mais en plus à horizon 2024, les dépenses de la Sécu (+ 26 %) augmenteront plus vite que ses recettes (+ 20 %). Cela représente un trou à combler de 10 milliards d’euros.

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Benoît Collin, l’administrateur général de l’Inami, confirme les défis et en pointe trois principaux. ­Premièrement, travailler sur les déterminants sociaux qui permettent à tout un chacun de vieillir en bonne santé. Bref, financer le vieillissement qui induit davantage de personnes à charge. Deuxièmement, l’augmentation du nombre de personnes et des coûts liés à l’incapacité de travail. “La première cause historique a été le passage progressif de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans pour les femmes: bon nombre de personnes qui auraient été jusqu’alors sous la coupole “pensions” sont passées du côté des indemnités d’incapacité. Depuis cinq ou six ans maintenant, la santé mentale est une autre cause majeure de l’augmentation.

Le blues du siècle

Fin 2021, sur les 485.400 Belges en incapacité de travail depuis plus d’un an, environ 177.000 l’étaient pour une “pathologie de santé mentale”, dont environ deux tiers pour un burn-out ou une dépression. Il s’agit véritablement du mal de l’époque, qui touche aussi les jeunes. Pour preuve, entre 2016 et 2021, le nombre de personnes en incapacité de travail depuis plus d’un an a ­augmenté de 24 %, mais le nombre souffrant d’un burn-out ou d’une dépression a augmenté de 46 %. Benoît Collin dit étudier “de nouveaux modèles pour accompagner au mieux ce public spécifique, et nous consolidons le soutien en matière de soins avec les entités fédérées”. Cela a également un coût…

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Troisièmement, l’innovation pèse dans les budgets de l’assurance soins de santé. “Les nouveaux médicaments, les traitements innovants, les recherches à véritable valeur ajoutée en cours ont un coût. La ­Belgique essaie de négocier au mieux avec les sociétés pharmaceutiques, notamment via l’Horizon Scanning, une méthode qui consiste à échanger au niveau international pour détecter à un stade très précoce les produits à valeur ajoutée pour les patients, et à nouer des contacts pour financer ces produits à un prix ­correct pour les patients dès leur mise sur le marché.

L’heure du choix politique

Le budget des soins de santé n’est pas globalement dépassé. Mais si des recettes diminuent en raison d’un shift fiscal, si un choix politique induit une réduction des cotisations par exemple, alors il faudra que l’État compense. Pour l’instant, la norme de croissance est de 2,5 % (elle redescendra à 2 % en 2024 - NDLR) en plus de l’indexation automatique. Cette norme est importante, car elle permet de financer tous les défis, notamment la sortie du modèle hospitalo-centré pour un modèle de soins plus proches des patients, et plus intégrés, en particulier en faveur des personnes souffrant d’une maladie chronique”, poursuit l’administrateur de l’Inami. Un plan doit être finalisé pour la fin de l’année 2023. Une douzaine de projets pilotes sont en cours. “C’est le point positif: malgré les défis, le monde politique semble conscient des enjeux et la réflexion sur notre modèle de Sécurité sociale est vraiment soumise à une réflexion continue”, affirme-t-il.

Sebastian Franco, du Gresea, n’est pas aussi optimiste. “Certaines politiques affaiblissent les recettes de la Sécu. Lorsque le gouvernement octroie des ­primes fiscalement avantageuses, certes ça soulage les entreprises et peut-être les salariés, mais ça signifie que ces premières cotisent moins. Il y a donc moins d’argent dans les caisses de la Sécu. Elle est objectivement détricotée. Quant à la santé ou aux retraites, ce n’est pas un secret que certains partis souhaitent encourager les assurances privées. C’est un choix politique qui dépend des priorités du gouvernement.” Même la FEB ne le nie pas: la pérennité de l’institution passera par une hausse des cotisations. Si pas directement, alors en augmentant le nombre de cotisants, en relevant le taux d’emploi ou en soignant les personnes en incapacité de travail. Ou en faisant travailler les gens plus longtemps, peut-être en éloignant encore davantage l’âge de la retraite. L’orientation est à déterminer, et des réformes sont en cours à tous les niveaux (pension, santé, des réflexions sur le droit au chômage aussi, etc.).

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Kanar

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Benoît Collin conclut en défendant notre Sécurité sociale: “Plutôt qu’un coût, elle est un investissement solidaire dans la santé de la population qui, en rendant le système accessible et performant, l’aide à se remettre en forme en cas de maladie ou d’accident, agit préventivement pour éviter le report de soins et ainsi des frais ultérieurs plus problématiques, ou aide à se réinsérer professionnellement. La Sécurité sociale est un cercle vertueux, avec un “retour sur investissement”, qui ­permet de financer correctement la protection sociale tout en favorisant le développement économique, le maintien de bonnes conditions pour les travailleurs et une qualité de vie pour la population.

Retrouvez notre dossier de la semaine Les Belges et leur santé : retrouver son bien-être

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