Travail : quelles solutions pour les malades de longue durée ?

Le nombre de travailleurs malades explose: un Belge sur onze est concerné. Le gouvernement tente de nouvelles pistes pour les réinsérer. Plus qu’un enjeu pour la sécu, c’est un défi humain.

une malade longue durée en arrêt de travail
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Isabelle, cadre supérieur dans l’associatif, est entrée en conflit avec son chef. Des “diffé­rences de points de vue” qui l’ont mise sur le flanc pendant neuf mois sans qu’aucun dia­logue ne soit possible pour prendre en compte ses souffrances. Résultat: un licenciement et un nouveau travail pour Isabelle. Pierre, kiné, a eu un accident de vélo grave. Une chute qui l’a rendu incapable de faire fonctionner sa main droite de manière optimale. L’Inami lui a payé une formation pour devenir enseignant dans son domaine. Nathalie, en burn out depuis treize mois dans un job commercial ultra-concurrentiel, fait toujours des cauchemars la nuit à l’idée de retourner au travail, mais la sexagénaire ne sait pas quoi faire d’autre de sa vie. Pascale, qui a eu un grave accident sur le trajet la menant au travail, a subi d’innombrables maux liés à une sévère commotion, dont des troubles de la mémoire. Juriste dans la fonction publique, elle a réintégré son travail après de longs mois à mi-temps. À fleur de peau à cause de ses traumatismes, elle a fondu en larmes devant une chef qui l’a rabrouée. Elle est à nouveau en arrêt de travail. Nawal est femme de ménage et souffre de violents maux de dos. Elle est au bout du rouleau et ne sait pas jusqu’à quand elle tiendra.

Quand, au boulot, on est traité comme un robot, ça tourne mal et de plus en plus souvent. Un million de Belges sont des travailleurs malades dont quasi la moitié le sont depuis plus d’un an. Le nombre de malades longue durée a doublé ces quinze dernières années, avec une croissance de 4,7 % par an. Les malades de longue durée coûtent désormais plus de 11 milliards d’euros par an à la sécu. C’est moins que le coût des pensions, mais depuis 2016, plus que celui du chômage. Trop souvent, ces malades de longue durée sont des ­travailleurs épuisés par le système. Six invalides sur dix ont plus de 55 ans et 87 % de l’ensemble des invalides ont plus de 45 ans. Plus clairement encore, 43 % des plus de 55 ans - près d’un sur deux - sont en arrêt de travail maladie. Ils souffrent pour l’énorme majorité de troubles musculo-squelettiques et psychiques.

L’activité à tout prix

Le Covid a d’abord aggravé le phénomène, entre ceux qui paniquaient à l’idée de voir leurs ­collègues et ceux qui vivaient alors des deuils pathologiques. Ensuite, le nombre d’incapacités a diminué. Les confinements ont protégé de pas mal de maladies et le télétravail a réduit le niveau de stress et les accidents de la route. “Mais c’est à ­présent malheureusement à nouveau en hausse, en particulier les troubles mentaux”, souligne Sébastien Alexandre, expert aux Mutualités libres. Sans oublier les diagnostics qui ont été posés en retard à cause du Covid, notamment des cas de cancer.

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Les causes de cette explosion de cas sont mul­tiples.“On constate globalement de plus en plus de stress dans la société et une augmentation globale des troubles psychiques et l’apparition de nouveaux ­syndromes comme la fibromyalgie”, dénonce ­Véronique Dumonceau, médecin-conseil chez Solidaris. Notons toutefois que le terme “fibromyalgie” existe depuis 1976 et est reconnue par l’OMS depuis 1992. La digitalisation généralisée a augmenté le stress de nombreux travailleurs. Les métiers de contact, avec des clients parfois très hargneux, peuvent être très durs à vivre. Les ­hiérarchies verticales et le règne des petits chefs, encore fréquents, ne sont plus adaptés aux nouvelles réalités plus collaboratives. Il y a clairement aussi un phénomène de vases communicants entre des personnes qui ne peuvent plus être ­prépensionnées ou des chômeurs qui ne peuvent plus l’être dans la durée. Différentes réformes, destinées à activer ou à garder plus de personnes actives, ont fait augmenter le nombre d’invalides. Les tire-au-flanc? Ils ne doivent pas être légion vu qu’après une incapacité d’un an, on ne touche plus que la moitié de son salaire. Par ailleurs, la population active vieillit et le nombre global de personnes au travail augmente. La population active travaillant plus longtemps, elle risque plus souvent de tomber malade.

Les femmes sont surreprésentées dans les ­chiffres. Pour Sébastien Alexandre, c’est lié à un phénomène de santé subjective différente: les ­femmes se sentent plus souvent en moins bonne santé que les hommes. Cela pourrait être en lien avec le fait qu’une plus grosse charge sociétale pèse sur leurs épaules. Christophe De Backer, de la Mutualité chrétienne, pointe un plus grand ­nombre de femmes en activité que par le passé, avec la suppression du travail au noir, notamment dans les titres-services. Or, femme de ménage ou aide-soignante sont des métiers lourds qui ne sont pas reconnus comme tels. Véronique Dumonceau ajoute un élément de taille: l’augmentation du nombre de familles monoparentales, avec à leur tête des mères de famille surchargées.

malade de longue durée

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Parcours de désintégration

Longtemps, le problème a été négligé par les poli­tiques. Avant 2016, les médecins-conseils et l’Inami s’entendaient pour trouver des solutions de mi-temps ou de reconversions. Maggie De Block, alors ministre de la Santé, a changé les paradigmes en imposant un questionnaire médical qui permettait de ranger chaque malade de longue durée dans une catégorie et d’évaluer lesquels pouvaient réintégrer, éventuellement à temps partiel, le travail. Certains travailleurs, qui retourneront de toute façon au travail ou qui n’y retourneront jamais à cause d’un accident gravissime ou d’une maladie incurable, ne sont pas concernés. Des parcours de reconversion qui s’appuyaient sur l’évaluation des capacités restantes des travailleurs ont ainsi été mis sur pied. Malheureusement, à l’usage, ces parcours de réintégration ont mené plus d’une fois sur deux à un licenciement, à tel point qu’ils ont été ­rebaptisés “parcours de désintégration” ou même “machines à licencier”. “On a longtemps banalisé la souffrance humaine”, s’indigne Véronique Dumonceau.

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Le gouvernement De Croo a pris de nouvelles mesures. Le ministre Vooruit Frank ­Vandenbroucke a instauré des coordinateurs qui travaillent main dans la main avec les médecins-conseils, les généralistes, les syndicats et tous les acteurs qui gravitent autour du malade. Ils sont formés au “disability management”, leur mission est d’expliquer toutes les possibilités de trajets pour retourner au travail. Ils sont quarante en fonction et sont déjà débordés. Leur nombre va doubler dans les mois à venir. “On manque de médecins-conseils. Il n’y en a que 278 actifs pour tout le pays alors qu’il en faudrait 323. Et les médecins du travail manquent aussi”, signale Véronique Dumonceau. “Avant 2016, les contrôles étaient purs et durs. Depuis 2016, le cap est à la réintégration. Et aujourd’hui, on veut mettre toutes les chances pour retrouver un travail pour la ­personne malade”, résume Philippe Marnef, ­médecin-conseil à la Mutualité libérale. Certains employeurs jusqu’à présent initiaient des parcours de réintégration en vue de licencier dans tous les cas. Ce ne sera plus permis avant neuf mois accomplis et la preuve qu’on a tout fait pour que ça ­marche. Cette procédure a été votée le 27 octobre et sera effective début décembre. De même, si la solution veut que le travailleur suive un an de formation, il sera couvert par l’Inami durant cette période. La volonté est à présent de protéger un malade qui met tout en œuvre pour se réinsérer. Vandenbroucke a travaillé de concert avec le ­ministre du Travail socialiste Dermagne. Les employeurs disaient trop vite qu’ils n’avaient plus de poste ou refusaient les mi-temps. Autre son de cloche: Alex Peltier, médecin-conseil à la Mutualité chrétienne estime que les premiers prescripteurs d’incapacité sont les médecins traitants qui devraient être sensiblisés à la réintégration.

L’incapacité, un cercle vicieux

Ça bouge. “Désormais, lors d’une réintégration, l’employé peut demander tous les aménagements raisonnables qu’il veut. L’employeur sera obligé de collaborer avec l’expertise des services de prévention”, explique Hanne Sanders, du cabinet ­Dermagne. Et la réintégration pourra s’envisager beaucoup plus tôt. Car l’incapacité est un cercle plutôt vicieux. “Plus elle dure, plus on risque de tomber dans la précarité, d’être isolé, d’avoir des problèmes psychiques supplémentaires”, explique Christophe De Backer. Ne pas avoir d’activité professionnelle n’aide pas à s’en sortir et un poste de travail peut être adapté dans sa charge, sa mission, sa durée.

Ceci étant, à partir du 1er janvier 2023, des sanctions financières pourront être appliquées au ­travailleur qui ne se présente pas auprès du ­coordinateur ou ne répond pas au questionnaire de réintégration. “C’est contre-productif pour nous, tranche Véronique Dumonceau. Au sein des mutualités, nous avons des travailleurs trop malades pour reprendre le travail. Et les travailleurs qui ont été harcelés ne veulent plus y retourner. Pour en sortir, il faut adopter une approche holistique, donner du sens, sortir de la rentabilité à tout prix.” Sortir les malades de longue durée de leur trou noir est un véritable défi mais aussi un enjeu de société. “Ces personnes vivent une véritable détresse. Dans les enquêtes, les invalides sont plus malheureux que les pensionnés, les femmes au foyer ou même les demandeurs d’emploi. Cette détresse qui est à la fois financière et sociale s’ajoute à la pathologie”, sou­ligne Sébastien Alexandre.

À la Mutualité chrétienne, nous considérons qu’il s’agit d’un malaise de société global. Le gros enjeu est dès lors d’agir sur la prévention primaire et secondaire. Accompagner quelqu’un qui a été malade pour qu’il se retrouve dans les mêmes conditions n’a pas de sens, plaide Christophe De Backer, de la Mutualité chrétienne. On doit sortir d’une ­approche binaire entre la capacité et l’incapacité à travailler. Ce qui peut causer une incapacité relève de multiples facteurs comme le fait d’avoir ou non des responsabilités, d’avoir un travail qui a du sens, d’être soumis à un leadership valorisant ou l’inverse. On doit aujourd’hui avoir une approche qui mobilise tous les acteurs, y compris les syndicats, et mener des politiques de bien-être au travail en intégrant les nouveaux défis liés au télétravail et au droit à la déconnexion. Travailler en bonne santé, c’est essentiel.

Rebondir

Les malades de longue durée se sentent perdus, isolés et en colère. Ils ont perdu leur estime d’eux-mêmes et se sentent écrasés par le système, inutiles pour la société alors que très souvent ils ont surinvesti leur boulot. C’est ce qu’a constaté Victoria De Bauw qui dirige l’ASBL Job&Sense qui facilite les transitions professionnelles et offre des outils pour retrouver du sens à son job. “Il y a moyen de mettre des choses en place pendant son incapacité comme se former, se lancer comme indépendant complémentaire ou même faire du bénévolat. C’est important de développer ses compétences pendant son incapacité. Très souvent, les personnes en burn out reviennent en ayant appris à mieux se connaître, en étant résilientes, en gérant mieux le stress. Ce sont des soft skills recherchées par les employeurs. Ce qui est important, c’est de se dire qu’on a la possibilité de faire quelque chose pour que le retour au travail se passe bien.” Mais il n’y a pas de formule magique. “On a fait des podcasts de témoignages de personnes qui ont rebondi. On voit qu’il n’y a pas de rebond type, que ce soit changer complètement de vie ou retourner différemment chez son ancien employeur. La clé, c’est de prendre ce temps d’introspection pour faire un bilan.”

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