Bronchiolite, grippe... Notre système immunitaire est-il plus fragile après 2 ans de Covid-19 ?

Pour certains, les gestes barrières et les confinements pendant la crise sanitaire nous auraient légué une «dette immunitaire», et expliquerait la virulence des épidémies de bronchiolite et de grippe. Mais cette hypothèse ne repose sur aucun consensus scientifique.

Bronchiolite, grippe : notre système immunitaire est-il plus fragile après 2 ans de Covid-19 ?
Moins mis à contribution durant la crise sanitaire, notre système immunitaire se serait-il ramolli ? @BELGAIMAGE

Depuis plusieurs semaines, la France est prise de court par l’ampleur de l’épidémie de bronchiolite (ou VRS, pour virus respiratoire syncytial), et voit ses hôpitaux débordés par un nombre inhabituel de bébés en détresse respiratoire. En Belgique, et particulièrement à Bruxelles, les services de pédiatrie hospitalière font également face à un afflux important de patients en bas âge. Début décembre, plus aucun lit n’était même disponible dans trois grands hôpitaux de la capitale (à Saint-Luc, au CHU Saint-Pierre et à l’UZ Brussel).

Dans le même temps, les cas de Covid-19 augmentent, les patients hospitalisés en raison du SARS-CoV-2 ayant à nouveau dépassé les 1.000, selon les chiffres de Sciensano mis à jour mardi. Et ce, alors que les médecins généralistes enregistrent eux les premiers cas de grippes hivernales.

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Ce qui amène à redouter une «triple épidémie», menaçant de frapper des systèmes de santé déjà trop éprouvés par la crise sanitaire et la pénurie de personnel soignant. Ne faudrait-il pas voir dans la flambée de cas de bronchiolite, notamment, le signe d’une «dette immunitaire» que nous aurions contractée après deux ans de crise sanitaire ?

Le système immunitaire, comme un muscle qui s'atrophie?

En août 2021, des médecins français publiaient un texte dans Infectious Diseases Now. Pour eux, les gestes barrières et les confinements liés au Covid-19 ont limité la circulation des virus respiratoires et provoqué une «absence de stimulation immunitaire» de la population. Ce qui, couplé à une moins bonne couverture vaccinale des enfants, aurait «induit une dette immunitaire qui pourrait avoir des conséquences négatives lorsque la pandémie sera maîtrisée».

À partir de ce texte, certains pédiatres ont avancé le raisonnement suivant : moins mis à contribution durant la crise sanitaire, notre système immunitaire se serait en quelque sorte habitué à ne plus se confronter à divers virus, et se serait ramolli. Un peu comme un muscle, qui, à force de ne pas être entraîné, s’atrophie.

Une jolie image mais qui, pour de nombreux spécialistes, est loin de donner une explication scientifique irréfutable. «Le système immunitaire n’est pas comme un muscle qui s’atrophie s’il n’est pas utilisé, réfutait dans Le Soir l’immunologue de l’ULB, Muriel Moser. Il se met en route dès qu’il détecte un virus. Par ailleurs, ce concept de dette signifierait qu’on a tous été mis dans une bulle et que nous n’avons côtoyé aucun microbe durant deux ans. C’est faux. Il y a des microbes et des bactéries dans ce qu’on mange, sur ce qu’on touche mais aussi dans nos intestins ou encore sur notre peau. Notre environnement stimule notre système immunitaire en permanence ».

«Quand on est au repos immunologique, que l’on n’est pas stimulé par des agents pathogènes, le système immunitaire est un peu moins alerte, mais il n’est pas désarmé, la réponse des cellules mémoire est toujours là», insistait dans Le Monde Guy Gorochov, codirecteur du centre d’immunologie et des maladies infectieuses à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière(Paris).

«Aucun argument scientifique à ce stade»

Même en n’excluant pas que l’efficacité de notre réponse immunitaire baisse avec le temps par manque de stimulation, la période des confinements aura sans doute été trop courte pour être vraiment impactante. «Dans l’état des connaissances actuelles sur l’immunité vis-à-vis des virus respiratoires et du VRS, les cellules immunitaires mémoires ou non spécifiques, c’est-à-dire de l’immunité innée, n’ont pas besoin à cette échelle de temps, celle de quelques mois à années (...), de rencontrer d’autres pathogènes pour se maintenir», balisait de son côté l’épidémiologiste Mircea Sofonea.

Sur Twitter, son confrère Mahmoud Zureik a également jugé que l’idée selon laquelle la virulence de l’épidémie de bronchiolite serait liée à une telle définition de la «dette immunitaire» ne reposait «sur aucun argument scientifique à ce stade». «Ce concept, adopté trop rapidement par certains scientifiques (minoritaires) et des politiques, pourrait avoir des conséquences dangereuses en termes de santé publique et sur la vie des gens», prévenait-il.

Avant de dénoncer l’argumentaire selon lequel «si on ne tombe pas malade maintenant grâce à la prévention, on va tomber malade plus tard (et peut-être plus grave) et donc à quoi servent les gestes barrières et la prévention ?» Pour cet épidémiologiste, même si l’hypothèse de la «dette immunitaire» venait à se vérifier dans le cas de l’épidémie de bronchiolite «cela ne change [rait] en rien la conduite à tenir actuellement et venir : prévenir et limiter la diffusion et la transmission virale par l’application des gestes barrières adaptées à l’intensité de la circulation virale».

Toute la place pour les autres virus

Mais alors, comment expliquer le regain actuel des virus respiratoires ? Sans doute justement parce que nous avons majoritairement tombé le masque, que les gestes barrière sont moins bien appliqués et que les interactions sociales ont (heureusement) repris de plus belle, hors confinements. Au lieu d’attraper les virus graduellement, tout le monde les attraperait donc en une fois.

« Notre système immunitaire fonctionne toujours très bien, appuyait le virologue Steven Van Gucht dans la DH. Ce n’est pas parce que nous avons respecté de nombreuses mesures d’hygiène ces deux dernières années qu’il est plus faible aujourd’hui. Ce qui a peut-être changé, c’est l’épidémiologie même des virus à cause de la dominance d’un seul virus (le covid-19). Aujourd’hui, cette dominance a diminué, ce qui laisse de la place aux autres qui ont moins circulé. Mais notre système immunitaire n’est pas défectueux ou moins fort».

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Quant aux nouveau-nés, ils pourraient bien manquer d’anticorps, leurs mamans ayant moins été confrontées aux virus durant la crise sanitaire. «Pour la grippe, c’est différent car cela dépend de la souche virale en circulation. Celle-ci peut être plus virulente d’une année à l’autre et donc toucher plus de gens, d’autant que l’efficacité des vaccins est très variable selon la souche, entre 20 et 60 %, ce qui est peu», ajoutait dans Le Soir Muriel Moser.

Quant au covid, on sait désormais que le niveau de protection dépend principalement de l’immunité induite par la vaccination et celle acquise par une précédente infection, des facteurs de risque du patient (âge, comorbidités, etc.) et du variant en circulation. Le dernier né d’Omicron, le variant BQ1.1, représente plus de 50 % des cas actuels. Le fait que celui-ci ne soit pas plus virulent que ses aînés, associé à la bonne couverture vaccinale des plus âgés contre le Covid et contre la grippe, devrait donc permettre d’atténuer l’impact d’une potentielle «triple épidémie» en Belgique pour cet hiver.

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