Un plan alcool qui laisse un goût amer

Le troisième plan alcool du gouvernement fédéral tangue comme un bateau ivre. Une fois de plus, aucun ­politique ne semble vouloir passer pour celui qui empêche de guindailler en rond. Même si les jeunes sont particulièrement vulnérables… Même si les ­crises encouragent les excès…

vente d'alcool
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Le gouvernement veut notamment interdire la vente d’alcool la nuit… “Sauf que c’est anodin. Les achats se font en journée et 60 % des jeunes qui achètent de l’alcool ne sont pas contrôlés. Ils prennent à nouveau des mesurettes. Je suis fâché. Je suis un homme de terrain. Il ne se passe pas un jour où je ne m’occupe pas d’un patient alcoolique. C’est une souffrance dingue”, dénonce le docteur Thomas Orban qui fait partie des experts consultés préalablement par le gouvernement. “Ce n’est pas acceptable que des élus ne prennent pas soin de la population.” Un million de Belges sont touchés d’une manière ou d’une autre par des problèmes d’alcool, en incluant les conjoints d’alcooliques ou les ­accidents de la route causés par une consommation excessive.

Pour les experts, il faudrait agir sur une politique de prix minimum qui aide à limiter les consommations à très bas prix que se procurent des populations très vulnérables comme les jeunes. Le litre de vodka se trouve aujourd’hui à 7 euros, par exemple. “Il faut tripler le prix pour des produits qui devraient être réservés à des épicuriens. L’Écosse et l’Irlande ont mis ça en place, avec succès, avance Martin de Duve, alcoologue et expert en santé publique. Et puis, la loi belge est très difficile à comprendre dans un marché qui s’est diversifié. Pour ­distinguer ce qu’on peut consommer à 16 ou 18 ans, il faut le faire sur base des degrés d’alcool plutôt ques sur la division nébuleuse entre spiritueux ou non. Il faut aussi mettre sur les bouteilles le nombre d’unités d’alcool pour faciliter la vie de ceux qui veulent maîtriser leur consommation ainsi que l’étiquette nutritionnelle. Et on peut agir contre les offres ­promotionnelles et les distributions gratuites.”

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La publicité pour l’alcool est un gros morceau. Omniprésente en rue, en ligne ou au cinéma, elle pousse à la consommation les publics fragiles, en particulier les jeunes dont le cortex frontal n’est pas mature avant 25 ans et ceux qui veulent modérer ou arrêter leur consommation. Les pubs jouent systématiquement sur l’esprit de fête, rendant le petit verre indissociable d’un moment de convivialité. “Le gouvernement envisage que la ­convention rédigée par les vendeurs d’alcool fasse force de loi dans ce domaine. Le problème en Belgique est qu’il existe des relations incestueuses entre les politiques et les marchands d’alcool, en particulier à l’Open VLD et au MR. Ils prétendent qu’on se dirige vers la prohibition alors qu’il s’agit surtout de lutter contre une ­surconsommation touchant 14 % des ­Belges et causant 9.000 décès par an”, tonne ­Martin de Duve pour qui il s’agit d’un combat perdu d’avance pour les acteurs de la santé face à des lobbys installés à tous les étages du pouvoir. Des marges de négociation existent cependant encore jusqu’à la mi-décembre. Le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke parviendra-t-il à faire baisser la pression?

alcool

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Mesurettes annoncées

Le gouvernement fédéral veut instaurer une interdiction partielle de la pub pour l’alcool. Elle s’appliquera aux annonces diffusées durant les programmes télévisés destinés aux enfants et aux jeunes. D’ici peu, la vente de boissons alcoolisées sera aussi interdite entre 22 h et 7 h du matin dans les stations-service. La vente de bières et de vins “renforcés” serait également interdite aux moins de 18 ans, selon les termes du Plan alcool. Les bières de type Desperados aromatisées avec de l’alcool fort sont visées. Un trajet de soins appropriés pour les jeunes souffrant d’un problème d’alcool est d’autre part en cours d’élaboration. Le gouvernement a arrêté sa position dans ce dossier.

“Discours minable”

L’alcool est notre drogue culturelle, accessible partout, à toute heure et à n’importe quel prix. Or, ce n’est pas un produit anodin. Les lobbys de l’alcool ­agitent toujours le même argument, celui de la ­consommation responsable. Nous sommes tous censés consommer avec sagesse. “C’est un discours ­minable. Les individus ne sont pas égaux devant l’alcool. Il y a des fragilités génétiques, sociales et chez les jeunes qui sont dans l’impulsivité et n’ont pas de protection face à ces produits”, rétorque Thomas Orban qui s’apprête à sortir un livre, L’alcool sans tabou, évoquant justement le cas des jeunes. On notera aussi que les situations de crise, comme la crise sanitaire ou la crise du pouvoir d’achat actuelle, poussent à la surconsommation.

Alternatives oubliées

Dans une nouvelle campagne, l’Agence wallonne pour la sécurité routière (AWSR) invite les Wallons à prendre leurs responsabilités et à ne pas laisser leurs invités conduire s’ils ont bu de l’alcool. Son slogan: “Ne laissez pas vos amis reprendre le volant”. Selon une enquête, 29 % des Wallons estiment qu’il n’est pas de la responsabilité de l’hôte de faire en sorte que personne ne reprenne la route en ayant trop bu. “Seuls 26 % des ­Wallons prévoient des boissons festives sans alcool comme des bières 0 % ou des mocktails et près d’un ­Wallon sur deux (44 %) ne propose pas à ses invités de rester dormir pour profiter de la soirée en sécurité”, a précisé l’AWSR. L’enquête révèle également que 62 % des Wallons n’osent pas dissuader un proche qui a trop bu de reprendre le volant.

Le chiffre 

L’alcool coûte très cher à l’État: jusqu’à 4,2 milliards par an en accidents, crimes, maladies chroniques, absentéisme, soins de santé.

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