Les naturopathes sont-ils des charlatans de la santé ?

Régimes mortels, dérives sectaires, exercice illégal de la médecine... Les accusations portées à l’encontre de ces nouveaux gourous de la santé sont lourdes. On en a consulté deux avec un micro caché.

naturopathie
Des “remèdes” boostés par la crise sanitaire et la remise en cause du discours scientifique. © Adobe Stock

L’affaire fait grand bruit en France. Dans l’une de ses vidéos, diffusée en 2018, Irène Grosjean livre ses conseils pour faire baisser la fièvre chez les jeunes enfants. La naturopathe recommande “le bain de siège à friction de Louis Kuhne”, un bain froid accompagné de frottements sur les parties génitales. “Au début, il ne va pas être très d’accord”, prévient-elle. On hallucine. D’autant que cette adepte de la naturopathie n’est pas une sombre inconnue. Très influente, elle forme et a formé des centaines de “praticiens”, dont de nombreux ­Belges. Dans la tourmente, Doctolib, n°1 de la prise de rendez-vous médicaux en France, décide de suspendre 17 profils formés par Irène Grosjean et son acolyte Thierry Casasnovas. Les prémices d’un gros nettoyage d’automne. De nombreux autres profils inquiètent en effet les professionnels de la santé. Naturopathes, coachs en développement personnel, magnétiseurs, médiums… Des professions boostées par la crise sanitaire. Fin ­octobre, c’est le grand schisme. Doctolib décide de réserver sa plateforme aux personnes dont les diplômes sont officiellement reconnus et vire 5.700 praticiens de son site.

En Belgique? Des naturopathes sont-ils présents sur la plateforme Doctoranytime, dont le slogan est: “Trouvez un médecin dans votre région”? Oui, le site en référence 88. Les conseils qu’ils pro­diguent sont-ils aussi radicaux? On a bien frotté nos pierres d’énergie et on a consulté deux praticiens en Brabant wallon et dans le Hainaut pour un “bilan de naturopathie”. En prétextant des douleurs aux articulations, un état de fatigue avancé et des pensées dépressives.

Le premier profil sélectionné, un quadragénaire officiant dans un centre multidisciplinaire (kinés, logopèdes, thérapeutes, psychologues) brabançon, semble rassurant. Après avoir fixé un rendez-vous, ce naturopathe nous envoie deux questionnaires à remplir pour le jour de la consultation. Le premier est un questionnaire ayurvéda (médecine traditionnelle non conventionnelle originaire d’Inde) où il faut évaluer de 1 à 6 notre proportion d’“énergie vâta”. “Ma démarche est-elle vive et légère?”, “Beaucoup de gens me trouvent-ils têtu?” ou “Ai-je tendance à trop dormir?”. À la fin des trois pages, visiblement, l’addition des points nous donne un “total Kapha”. On en perd notre latin. La seconde volée de questions vise à établir un profil métabolique. “Ai-je les yeux plutôt secs ou humides?”, “Mon appétit est-il grand, petit ou quasiment absent?”, “Suis-je un profil non émotionnel ou ai-je le cœur en bandoulière?”. Le jour de la consultation, ce naturopathe commence par examiner nos réponses et comptabilise les points.

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Les yeux sont le miroir de l’âme, dit le proverbe. Selon ce spécialiste de l’iridologie, ils seraient aussi le reflet de notre capital santé. Cette technique vise en effet à étudier la partie colorée de l’œil, l’iris, pour jauger l’état global d’une personne. Ce qui n’a jamais été scientifiquement démontré. L’homme prend sa loupe, sa mini-torche et commence à scruter nos yeux. Durant 25 minutes, il repère des taches dans nos iris et les reproduit sur un schéma. “Je vais maintenant vous dire ce que j’ai observé et vous me direz si cela vous parle, annonce-t-il dans un langage qui semble plutôt emprunté à celui des voyants. Je vois un état inflammatoire au niveau de la colonne vertébrale, du dos, du bassin, des jambes, mais aussi de la gorge et du cervelet. Ce sont ces taches orange et brunes.” De manière générale, il dit aussi noter un “état énergétique faible”. “Vous êtes à plat mais vous possédez encore une capacité de récupération. Si vous tirez sur la corde, cette capacité va se réduire progressivement et disparaître. Vous pourrez alors dormir 24 heures/24, vous serez ­toujours fatigué. Est-ce que tout cela vous parle?” C’est en tout cas à peu près le motif annoncé de notre visite.

Le pendule de faux-cul

C’est n’importe quoi, commente le professeur Christian Melot, vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins. Un ophtalmologue peut détecter un diabète sur le fond de l’œil car il y observe des remaniements artériels. Mais l’iridologie, cette pseudo-médecine prédictive qui associe des taches dans les yeux à des pathologies, relève du charlatanisme.” Après cette séance pour le moins originale et un interrogatoire de 60 minutes sur nos habitudes ­alimentaires, transit intestinal, sommeil, antécédents familiaux ou sensibilité aux rayons électromagnétiques, la dernière question posée ne laisse pourtant pas présager de retour sur la terre ferme. “Vous êtes ouvert?” Il sort alors un pendule et le fait osciller entre deux fiches afin de sélectionner le traitement adéquat. Cela tombe sur le ginseng. “Cette plante va un peu régler tous vos problèmes.” Rappelons que l’efficacité de la radiesthésie n’a jamais été prouvée par des études scientifiques sérieuses.

Charlatanisme? Et même exercice illégal de la médecine? Au SPF Santé, Justine Cerise rappelle le cadre légal. “Toute activité proposée au public pour évaluer l’état de santé, prévenir ou traiter les pro­blèmes de santé est réservée aux praticiens des professions de santé reconnues.” Ce qui n’est pas le cas des naturopathes, dont le titre n’est ni protégé ni même défini. Pour le SPF Santé, ces guérisseurs ne sont d’ailleurs rien d’autre que des commerçants et il n’y a pas de projet pour les encadrer. “Exercer les activités précitées sans autorisation est donc illégal et punissable.” Ce premier naturopathe serait donc déjà hors la loi. D’autant plus qu’il a posé un ­diagnostic – il a “vu” des inflammations – et recommandé un traitement. Deux éléments constitutifs de l’exercice illégal de la médecine, même si le ­traitement est non médicamenteux.

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Carotte, capote, même combat?

Le deuxième rendez-vous chez une naturopathe de la région de Charleroi se révèle encore plus inquiétant. “J’ai été formée par Irène Grosjean en alimentation vivante, précise d’emblée cette femme d’une bonne trentaine d’années. Je vous invite à aller voir ses vidéos.” On saisit la perche et on l’interroge sur les controverses autour de la naturopathe française. “Elle subit ça parce qu’elle retire les gens du système médical! On la traite de pédophile parce qu’elle recommande des bains à friction sur les parties génitales des enfants, mais c’est logique car ces organes sont bourrés de terminaisons nerveuses et cela permet de relancer l’énergie du corps. Et puis, elle utilise un gant et ce ne sont pas des attouchements mais des frictions sur la vulve et le bout du gland. Impossible d’avoir un orgasme comme ça!

Ici, pas la moindre question. Pas même sur notre âge ou notre poids. Juste des explications sur les origines de nos maux. Des explications pour le moins farfelues. “Le corps est composé de plusieurs liquides, dont la lymphe qui n’intéresse pas les médecins, sauf en cas de maladies auto-immunes. Toutes les toxines que nous ingérons sont stockées dans la lymphe. Si nous n’arrivons pas à les évacuer par les voies naturelles, elles vont provoquer des cancers, leucémies et Sida. Un régime plus riche en “aliments vivants” (légumes et fruits crus – NDLR) permet d’empêcher ces maladies.” ­Pardon? Si on sait aujourd’hui qu’une bonne ­alimentation permet de réduire les facteurs de risque de cancers, prétendre que quelques fruits et légumes crus permettraient de les éviter ­semble être un raccourci très risqué. Alors empêcher le Sida, conséquence du VIH qui se transmet par transfusion sanguine ou rapports sexuels… Carotte, capote: même combat?

Ces propos sont édifiants et très dangereux, s’insurge Christian Melot. Si cette personne était médecin, elle pourrait faire l’objet d’une sanction disciplinaire.” Mais elle n’est pas doctoresse. L’Ordre des médecins ne peut donc rien faire. Idem pour le ministère de la Santé, sauf en cas d’exercice illégal de la médecine. Il nous semble pourtant probable que les agissements de cette praticienne pourraient tomber sous le coup de la loi pénale. Pour escroquerie, abus de faiblesse ou non-assistance à personne en danger dans le cas d’un patient atteint d’une maladie grave? En attendant d’hypothétiques contrôles de ces nouveaux gourous de la santé, ne faudrait-il pas, comme en France, éliminer ces profils des sites de rendez-vous médicaux?

Perlimpinpin S.A.

Pas si simple. “Ces plateformes privées jouissent de la liberté d’entreprise et ont donc le droit de référencer les professions qu’elles souhaitent, explique ­Justine Cerise. Il serait cependant souhaitable de pouvoir intervenir lorsqu’elles concourent à la ­commission d’infractions, comme l’exercice illégal d’une profession médicale.” Pour le docteur Melot, un tri s’impose. “Il faut rappeler à ces ­plateformes leur devoir de déontologie et retirer ces profils douteux. Mélanger des médecins et des iridologues, par exemple, ne me semble pas sain pour les patients, en particulier les plus vulnérables. Car avec leurs techniques d’observation, leurs appareils, leurs schémas, ces naturopathes sans formation médicale pourraient paraître sérieux.” Pas question pour autant de creuser davantage le fossé entre pro- et anti-médecine conventionnelle. “Certaines médecines parallèles comme l’hypnose sont aujourd’hui utilisées dans les hôpitaux. Si une personne veut vraiment tester la naturopathie, je lui conseille d’aller voir un médecin naturopathe. Ou un naturopathe sans formation médicale mais en complément de son médecin. Car, contrairement à ce que vous dira probablement ce guérisseur, il ne pourra pas détecter une maladie grave ni vous soigner.” Précisons que nous avons payé 80 et 100 euros pour ces deux rendez-vous. Paiements ­uniquement en cash. Soit l’équivalent d’une dizaine de consultations chez un médecin ­spécialiste couvertes par l’assurance maladie. Précisons aussi que ni la plateforme Doctoranytime ni la Fédération belge des naturopathes n’ont répondu à nos demandes de réaction.

irène grosjean

© DR

Guérir les cancers avec des citrons

L’influence d’Irène Grosjean, papesse française de la naturopathie, sur la sphère du bien-être est considérable.

Paru en 2020, le livre d’Irène Grosjean La vie en abondance, est le deuxième ouvrage le plus vendu sur Amazon dans la catégorie “régimes végétariens et végétaliens”. Carton plein pour cette salade à 25 euros qui prône le crudivorisme, ce régime alimentaire – hyper-dangereux pour la santé – exclusivement composé de fruits et de légumes crus. Même succès, sur Amazon ou sur YouTube, pour les théories de ses acolytes, Casasnovas, Joseph ou Tal Schaller. La doyenne n’a peur de rien. Selon elle, le régime crudivore a le pouvoir de guérir le cancer, l’autisme, la surdité et même le Sida. La Française, 92 ans au compteur, n’en est pas à son coup d’essai. Suite aux polémiques, le compte Twitter L’Extracteur, collectif destiné à lutter ­contre les dérives sectaires, déniche une autre vidéo dans laquelle elle déclare: “Une femme n’est battue que si elle est battable”. Autrement dit, elle l’a bien cherché. En 2019, Irène Grosjean est filmée lors d’une de ses ­consultations et conseille à une personne atteinte d’un cancer de la prostate d’arrêter ses traitements. Ce patient est décédé quelques semaines plus tard. Mortelle médecine non conventionnelle.

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