Faux sucres, faux amis ? Faut-il avoir peur des édulcorants ?

Encore une. Après les risques de cancers, une nouvelle étude scientifique établit des corrélations entre la consommation d’édulcorants et le développement de maladies cardiovasculaires. Des conclusions qui ne sortent pas aujourd’hui complètement par hasard…

des édulcorants, faux sucres, visés par une enquête
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Ce serait une très mauvaise nouvelle. On le sait, l’abus de sucre peut notamment provoquer des maladies cardiovasculaires. On apprend aujourd’hui que les édulcorants seraient aussi responsables de ces mêmes pathologies. Rappelons que les maladies cardio-vasculaires (maladies coronariennes et maladies cérébrovasculaires) sont la première cause de mortalité dans le monde. Une équipe de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm), en collaboration avec d’autres scientifiques publics, s’est en effet intéressée aux conséquences sur la santé de la consommation de ces “faux sucres”. Pour ce faire, ils ont analysé les données de santé de plus de 100.000 participants à l’étude de cohorte française NutriNet-Santé au regard de leur consommation globale d’édulcorants.

Publiés dans le British Medical Journal, les résultats de ces analyses statistiques suggèrent une association entre la consommation générale de ces additifs et un risque accru de pathologies cardiovasculaires. Au printemps dernier, cette même équipe pluridisciplinaire avait également observé une association entre cette consommation de substituts sucrés et l’augmentation des risques de cancers. Quels édulcorants se trouvent dans le viseur de ces scientifiques? L’aspartame, plus étroitement associé au risque de maladies cérébrovasculaires, selon ces chercheurs, ainsi que l’acésulfame-K et le sucralose, davantage corrélés au risque de maladies coronariennes. “Cette étude à grande échelle suggère, en accord avec plusieurs autres enquêtes épidémiologiques sur les boissons édulcorées, que les édulcorants, additifs alimentaires utilisés dans de nombreux aliments et boissons, pourraient représenter un facteur de risque accru de maladies cardiovasculaires”, explique Charlotte Debras, doctorante et première auteure de l’étude. Avant de reconnaître que des recherches supplémentaires dans d’autres cohortes à grande échelle seront nécessaires pour venir reproduire et confirmer ces résultats.

N’extrapolons pas

Cette étude est assez originale car elle se base sur les données santé de cette large cohorte mise en place dès 2009, décrypte Nathalie Delzenne, professeure de métabolisme et nutrition à l’UCLouvain. Les répondants ne doivent pas seulement indiquer les aliments qu’ils ont récemment consommés mais aussi les produits commercialisés afin d’intégrer la présence de certains additifs alimentaires dans cette analyse. On a donc un recul de plusieurs années car ces personnes doivent signaler par ailleurs les pathologies auxquelles elles ont été confrontées depuis le début de l’enquête. Des infos corroborées ensuite par les données du système français de sécurité sociale.

Reste que cette chercheuse en nutrition reste un peu sur sa faim. “Cette étude n’établit pas de liens de causalité, juste des corrélations statistiques. Lesquelles me semblent correctes, mais j’aurais aimé avoir une petite idée des mécanismes qui viendraient étayer cette relation entre consommation d’édulcorants et développement de maladies cardiovasculaires. Sur quels critères biologiques liés à ces pathologies agissent ces édulcorants? Cette étude ne livre que des hypothèses. Certaines expériences in vitro ou animales montrent des modifications des fonctions endothéliales (la barrière cellulaire entre les tissus et le sang – NDLR), par exemple, mais ces édulcorants ont un pouvoir sucrant nettement supérieur à celui du sucre. Les quantités ingérées sont donc très faibles et il est dès lors très compliqué d’extrapoler ces résultats à l’exposition humaine.

Un marché à 83 milliards

Si de plus en plus d’études laissent penser que les édulcorants favoriseraient notamment les maladies cardiovasculaires, les cancers ou les diabètes, on ne dispose donc pas aujourd’hui d’une vision claire et précise de ces effets délétères. Du moins pas encore. Car la multiplication ces derniers temps des publications scientifiques à ce sujet n’est pas non plus le fruit du hasard. “L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), dont les avis sont très suivis, a lancé une procédure de révision des recommandations concernant les édulcorants artificiels, pointe un spécialiste. Le travail est en cours et l’EFSA va très certainement se servir de données telles que celles de ces études pour peut-être revoir à la baisse les teneurs maximales recommandées. On voit donc pas mal d’articles scientifiques sortir ces derniers temps pour essayer de faire pression sur ces experts indépendants.

Quelle va être la contre-offensive des puissants lobbies des édulcorants? Au niveau mondial, selon le cabinet d’études Mordor Intelligence, ce marché pesait déjà 83 milliards d’euros en 2020. Du côté de Canderel, leader du secteur, on avance d’autres études pour étayer la non-toxicité des sucrettes. “La consommation d’une boisson sucrée, contenant plusieurs édulcorants, dont le sucralose, ne présente pas d’impact sur l’envie de manger ni de prise alimentaire supérieure comparée aux sujets buvant de l’eau, affirme la marque. Il n’y a pas non plus de différence entre les groupes étudiés concernant la consommation calorique, la consommation de macronutriments ou la sélection d’aliments sucrés.

Enfants et populations à risque

Un avis que ne partage pas notre experte en métabolisme. En tout cas en ce qui concerne l’envie de manger sucré. “Nos récepteurs gustatifs s’adaptent extrêmement rapidement, poursuit Nathalie Delzenne. Il suffit de penser au pain très salé que l’on mangeait avant. Si on diminue progressivement les taux de sel, on devient beaucoup plus sensible au goût salé.” Même logique en ce qui concerne le sucre. “Nous avons fait des tests sur des volontaires sains dans le cadre de la régulation de l’envie de manger sucré en utilisant des fibres alimentaires qui modulent le microbiote intestinal (la flore intestinale – NDLR). On s’est rendu compte que ces personnes chez qui on avait modulé ce microbiote intestinal avaient de loin une bien meilleure perception du goût sucré. Ces consommateurs sont devenus beaucoup plus sensibles et doivent donc boire moins de boissons édulcorées pour obtenir la même sensation. Mais si on continue en revanche à stimuler nos récepteurs gustatifs, on va toujours être à la recherche de ce goût sucré.

Alors, en attendant une éventuelle modification des normes par l’EFSA, on fait quoi? Peut-on se fier aux doses journalières admissibles (DJA) de faux sucres recommandées par les agences sanitaires belges et européennes? “Oui, poursuit la professeure de l’UCLouvain, rien ne sert de semer la panique en disant aux gens qu’ils vont développer des cancers ou des maladies cardiovasculaires à cause des édulcorants. Reste qu’il faut tirer la sonnette d’alarme sur la consommation abusive de boissons édulcorées, notamment chez les enfants et les populations à risque, car cela peut totalement bousculer l’équilibre alimentaire d’une personne en favorisant l’envie de manger ou de boire sucré. Même si on ne prend pas de calories, on ne sort pas indemne de ce type de stimulation.

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