Shanti, victime des attentats de Bruxelles, euthanasiée : "Le cas de cette jeune fille doit nous inquiéter"

La mort demandée par Shanti De Corte, 23 ans, était peut-être nécessaire pour elle. Mais elle démontre aussi l’échec du système psychiatrique belge et de la prise en charge des maladies mentales.

shanti victime des attentats 22 mars 2016 euthanasiée
Shanti, “miraculée” de l’attentat de Zaventem, n’a pourtant jamais pu s’en remettre psychologiquement © Kris Van Exel

Elle s’appelait Shanti et avait 23 ans. Elle se trouvait à l’aéroport de Zaventem le 22 mars 2016. À deux mètres d’un terroriste, l’adolescente s’en est sortie indemne. Du moins, physiquement. Psychologiquement, Shanti ne s’en est jamais remise. Elle a été hospitalisée dans un hôpital psychiatrique pour panser son traumatisme à base de thérapies et d’antidépresseurs. Il lui est arrivé de se sentir mieux, de rentrer chez elle. En 2020, la jeune femme a cependant fait une nouvelle tentative de suicide et a alourdi sa médication. Elle se rapproche alors de Leif, une association qui défend le droit de mourir dans la dignité. Avec le soutien de deux psychiatres, elle sera euthanasiée quelques mois plus tard.

En Belgique, l’euthanasie est devenue non pas banale, mais courante. En 2021, selon la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie, 2.699 déclarations d’euthanasies ont été reçues par l’organe. Le cas de Shanti est pourtant particulier, car “les affections principales à l’origine des demandes d’euthanasie étaient soit des cancers, soit une combinaison de plusieurs affections (polypathologies) qui n’étaient pas susceptibles de s’améliorer et qui occasionnaient de plus en plus de handicaps sérieux allant jusqu’à une défaillance d’organes”, explique l’organe dans son rapport annuel.

Si la commission a bien confirmé que “jeune fille était dans une souffrance psychique telle que sa demande a été logiquement acceptée”, nombre de professionnels de la santé mentale s’interrogent. Ariane Bazan, professeure de psychologie clinique de l’ULB et de l’Université de Lorraine (Nancy), qui a souvent publié à ce sujet, se dit inquiète de la répétition des euthanasies pour des raisons psychiques, car elle est le symptôme d’un échec collectif. “En principe, par rapport à des situations médicales, l’euthanasie représente une possibilité intéressante et utile. Par contre lorsqu’elle a lieu pour des raisons psychiques, elle devient problématique. Le cas de cette jeune fille doit nous inquiéter, car il montre qu’on n’a pas été capable de proposer une prise en charge pour que la vie lui soit supportable. C’est une faillite de la psychiatrie, de la prise en charge.

Selon Ariane Bazan, l’euthanasie de Shanti démontre également des manquements dans la formation des cliniciens. “Même formés, les cliniciens sont souvent perdus devant la grande détresse humaine et ont du mal à endurer de longues périodes d’impuissance tout en restant aux côtés de leurs patients. Les manuels ont ce désavantage qu’ils peuvent donner l’illusion de maîtrise. La formation plus ancrée sur le biomédical sous-estime l’importance de former des cliniciens robustes qui ne paniquent pas quand ils ont le sentiment de ne pas maîtriser la situation. Je ne blâme personne en particulier, le problème est évidemment structurel. La faillite est systémique, et les cas comme celui de Shanti en sont une illustration.”

20 ans d’euthanasie

La Belgique a dépénalisé l’euthanasie en 2002 pour les souffrances “physiques et psychiques insupportables” à caractère “incurable”. Pour Ariane Bazan, un problème se pose tout de même: “Légalement, pour qu’il y ait euthanasie, il faut en théorie qu’il soit médicalement prouvé que l’état d’un patient soit incurable. Je mets quiconque au défi de le faire lorsque la détresse est d’ordre mental. D’expérience, je constate que des revirements de situation soudains ont parfois lieu. Mon discours serait différent si la loi portait sur le suicide assisté. Je ne la soutiendrais pas à titre personnel, mais ce serait un choix de société démocratique. Selon moi, tant qu’un patient est suivi, il ne faut jamais baisser les bras.

Qui sont les patients euthanasiés?

Depuis 2002, 27.000 personnes ont eu recours à ce choix de fin de vie en Belgique. Selon la Commission fédérale de contrôle d’évaluation de l’euthanasie, 67,8 % des patients sont des personnes âgées de plus de 70 ans. L’euthanasie chez les patients de moins de 40 ans reste très peu fréquente (1,4 %), comme les demandes d’euthanasie sur la base de troubles mentaux et du comportement (1,9 %). Aucune euthanasie de mineur non émancipé n’a été enregistrée en 2021. Depuis que cette pratique est devenue légale, quatre enfants l’ont tout de même été, mais jamais pour des raisons de santé mentale.

Des contrôles défaillants?

La Cour européenne des droits de l’Homme a validé début octobre la législation autorisant l’euthanasie. Une première. La CEDH a par contre condamné la Belgique pour le manque d’indépendance de la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie. Il s’avère en effet que des responsables de cette commission ont eux-mêmes pratiqué des euthanasies. Bref, ceux-ci pourraient être juges et parties. La loi belge, relève la CEDH, “n’empêche pas le médecin qui a pratiqué l’euthanasie de siéger” en son sein “et de voter sur la question de savoir si ses propres actes étaient compatibles avec les exigences matérielles et procédurales du droit”.

L’état des lieux

Avec la Belgique, seuls le Canada, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Nouvelle-Zélande et la Colombie proposent une euthanasie active et légale. L’Allemagne, la Suède et la Suisse tolèrent le “suicide assisté” passif.

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