La solitude ronge les Belges: "Cela m’arrive de rester deux jours chez moi, sans sortir ni parler"

Loin d’être un sort réservé aux personnes âgées ou économiquement fragiles, l’isolement social assombrit le quotidien d’une partie importante de la population. Y compris celle qui travaille.

un Belge sur deux se sent seul
Un Belge sur deux se sentirait seul d’après une étude de l’UGent. © Adobe Stock

Après ses shifts matinaux toute la semaine à l’usine, Fabien dort tard le samedi matin. Le début rituel d’un week-end souvent sans surprise. Un rendez-vous chez le coiffeur si nécessaire, des courses au supermarché du coin, un ciné si l’affiche vaut le coup… Le trentenaire a pris l’habitude de ces deux jours en solo. Parfois, il va regarder un match de foot au bar, “pour l’ambiance”. Il a bien tenté quelques activités pour rencontrer du monde, des cours de théâtre aux soirées jeux de société… “Mais c’était difficile d’amener les gens à se voir en dehors de ces moments cadrés. Chacun a déjà sa vie.” Souvent associée aux personnes âgées, la solitude touche toutes les couches et les générations. Une étude de l’UGent, en 2018, a avancé un chiffre interpellant: 46% des Belges se sentiraient seuls – 53 % chez les adultes de 20 à 50 ans. Pour la psychologue française Monique Castelain-Foret, autrice de Précieuse solitude, cet isolement peut autant être un fait qu’un ressenti. “On peut se sentir seul dans une foule si on ne participe pas à ce qu’il s’y passe.

Des échanges servis avec le café

La solitude dans l’effusion de la ville, c’est d’ailleurs ce qui a amené à l’ouverture du Babbelkot. Ce jeudi en fin d’après-midi, les tables du café social, situé à deux pas de la place Sainte-Catherine à Bruxelles, sont déjà bien remplies. Derrière le bar, deux ­serveurs s’activent. Ils sont bénévoles et viennent, comme d’autres, à tour de rôle, faire vivre ce lieu d’accueil et de rencontre. Créé en 1980, le Babbelkot se veut un havre de chaleur humaine dans la capitale. “C’est un café réservé aux personnes seules qui cherchent de la compagnie, ou au moins une présence”, précise Guy Kotovitch, membre actif de l’association. Ici, les consommations, servies avec un brin de conversation, sont affichées à un prix dérisoire pour permettre à chacun de se payer un café. La précarité a vite fait de devenir une source d’isolement social…

babbelkot café contre l'isolement social

© DR

Des maux qui rongent le corps

Sa tasse vide devant lui, Sofian pianote sur son téléphone. Lorsqu’il ne travaille pas, il vient faire un tour ici. “J’habite tout seul, cela m’arrive de rester deux jours chez moi, sans sortir ni parler.” Tout comme Fabien, il trouve difficile de nouer de nouvelles amitiés. Aujourd’hui, remarque Monique Castelain-Foret, la majorité de la population a une vie très structurée. “Il n’y a plus de place pour l’imprévu, pour quelqu’un qui aimerait s’inscrire dans ce quotidien. On ne va plus sonner chez les gens, comme on le faisait avant. Il n’y a jamais eu autant de moyens de communication mais nous n’avons jamais eu autant de difficultés à créer des relations. C’est dur, comme constat.”

Selon le professeur de sociologie à l’UCLouvain ­Bernard Fusulier, notre société individualiste favorise les liens faibles comme ceux créés via les réseaux sociaux. “Ce sont des liens qui se nouent et se dénouent facilement, au contraire des liens forts qui sont difficiles à casser, par exemple dans une communauté ou une famille très solidaire.” La perte d’un emploi, de son compagnon ou un déménagement peuvent fragiliser tout le tissu social. Depuis que son mari est décédé, Maria a vu la solitude s’immiscer dans son quotidien. “La vie change quand on est seule. Les journées sont longues. Je mets la télévision ou la radio pour qu’il y ait du bruit mais j’ai aussi besoin de sortir pour voir du monde.” Elle n’ose pas déranger ses grands enfants pour casser son isolement. “Moi non plus je n’aime pas qu’on me téléphone tout le temps”, dit-elle avec un haussement d’épaules. À côté d’elle, ­Micheline secoue la tête. “La solitude, quand c’est très fort, ça rend malade.

La peur de n’avoir rien à dire

Au-delà de fragiliser la santé mentale et d’augmenter les risques de dépression, l’isolement social non choisi joue aussi sur la santé physique. Au fil des années, diverses études ont démontré des effets sur le système immunitaire ou des risques accrus de crise cardiaque. Ces constats ont d’ailleurs poussé certains politiques à accélérer la lutte contre la solitude subie dans la population. Début 2018, l’ancienne Première ministre britannique Theresa May nommait ainsi une “ministre de la Solitude”. Un an après, près de Liège, la ville de Saint-Trond créait un échevinat du même nom, une première en Belgique.

À Liège justement, une devanture rue de la Cathédrale accroche le regard: “La Porte ouverte ASBL – lieu d’écoute”. À l’intérieur, deux petites pièces avec chacune deux sièges qui se font face attendent d’être utilisées. Au fond du couloir, Jacques Mathy et José Levaux patientent autour d’un café. Ils sont tous deux membres du comité d’administration de l’association, qui existe depuis 1983. “Ce lieu a été créé suite au constat qu’il y avait beaucoup de solitude à Liège. Les personnes qui poussent la porte ici ont souvent un tissu social inexistant ou quasiment inexistant.” Chaque année, La Porte ouverte reçoit en moyenne 1.500 visites de personnes qui cherchent une écoute, une interaction sociale, sans jugement ni conseils à la clé. Différent d’une thérapie, l’accueil est gratuit et anonyme. “Il s’agit autant d’hommes que de femmes, généralement entre 40 et 60 ans. Certains viennent le midi, entre deux rendez-vous.

porte ouverte asbl contre la solitude à Liège

© DR

Si des personnes se retrouvent seules de manière ponctuelle, après un changement important dans leur vie quotidienne, pour d’autres la solitude traîne. Depuis un épisode dépressif et une rupture ­sentimentale, Fabien s’est retrouvé éloigné des ­quelques connaissances amicales qui lui restaient. Aujourd’hui, retrouver des relations lui semble ­chaque jour plus compliqué. “Je ne suis pas timide pourtant, mais parfois je me demande si je sais m’y prendre.” La psychologue Monique Castelain-Foret pointe chez certaines personnes souffrant d’isolement une peur de ne pas savoir quoi dire, ou un caractère parfois trop directif. “Dans ce dernier cas, les personnes peuvent avoir une vision d’autrui faussée, se dire que les autres “n’en valent pas la peine”.”

Le poids des normes sociales

Pour Fabien, il y a quelque chose d’un peu honteux à ne pas avoir de véritables amitiés à proprement parler. “Parfois j’ai envie de partir à l’étranger, pour tout recommencer.” Dans une société où les relations et le groupe sont très valorisés, la solitude fait presque peur. “L’idéologie sous-jacente est que ce qu’on partage a plus de valeur que ce qu’on peut vivre seul, souligne Monique Castelain-Foret. Ce qui fait souffrir avec la solitude subie, c’est de ne pas être dans la norme. Cela dépend donc de l’âge: des amies avec qui sortir quand on a la vingtaine, un compagnon à la trentaine par exemple… L’idée que l’on peut s’épanouir seul n’est pas si évidente que ça dans notre société.” Selon le sociologue Bernard Fusulier, l’injonction à l’épanouissement personnel dans notre société est “particulièrement insidieuse”. “C’est une quête quasi illusoire qui crée beaucoup de mal-être puisqu’on a l’impression de ne pas y parvenir.

Au Babbelkot, Maria repose son journal d’un air entendu. “Je viens ici pour passer un bon moment et ne pas trop penser. J’accepte ma solitude, sinon c’est encore pire.” En face, Micheline la regarde avec des yeux ronds. Elle, elle n’y arrive pas, à accepter la situation. Pour Monique Castelain-Foret, il faut apprivoiser cette solitude, pour comprendre ce qu’elle peut apporter. “Une jeune patiente qui souffrait de vivre solo en appartement m’a dit récemment qu’elle se sent désormais moins seule lorsqu’elle est seule.

La psychologue souligne ce côté positif de la solitude, qui permet de se retrouver soi. “Il faut alterner les moments en groupe et seul. Si on n’est jamais seul, on ne se rencontre jamais soi. Il faut faire avec son tempérament, c’est difficile de faire l’apologie de la solitude aux extravertis. Si la solitude subie tient à la difficulté de créer du lien, il faut définir ses besoins et ce qu’on attend des autres. Des tas d’activités aujourd’hui permettent d’être en relation, il faut prendre le risque de rencontrer l’autre et d’être déçu.” Bernard Fusulier conclut: “Si l’isolement social est manifestement un problème de société, les solidarités intergénérationnelles et familiales restent encore fortement activées et il existe de nom­breuses initiatives, privées et publiques, qui tentent de nourrir les liens sociaux”. Peut-être est-ce l’occasion d’aller proposer un café au jeune voisin ou à cette collègue discrète…

Sur le même sujet
Plus d'actualité