Faut-il s’inquiéter du boom de la télémédecine?

Boostées par la pandémie, les téléconsultations médicales, par vidéo ou téléphone, se généralisent. Progrès inéluctable ou risque de dérive?

un médecin en téléconsultation
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C’est un grand pas en avant pour la télémédecine. Mais pour la santé des Belges? Durant la crise du Covid-19 et ses lockdowns, les cabinets médicaux ont dû fermer. Les téléconsultations se sont donc naturellement imposées. Si les chiffres de l’ABSyM, l’Association belge des syndicats médicaux, diffèrent légèrement de ceux fournis par l’Agence intermutualiste (IMA), environ 10 millions de téléconsultations ont eu lieu en 2020. “Globalement, cela s’est très bien passé, affirme le Dr Luc Herry, président de l’ABSyM. Même si certains médecins en ont sans doute abusé et n’ont pas bien compris que ces téléconsultations devaient se faire uniquement dans le cadre du Covid-19.

À présent, retour à la normale? Non. Depuis ce 1er août, ces rendez-vous médicaux à distance s’offrent un nouveau cadre légal. Désormais, les téléconsultations par vidéo seront facturées 23,06 euros et celles par téléphone coûteront 10,38 euros. Si la mutuelle intervient, le patient devra débourser respectivement 4 euros et 2 euros. Plusieurs conditions devront être remplies pour pouvoir bénéficier de ce remboursement. S’il s’agit d’un généraliste, le malade devra déjà l’avoir consulté au préalable. Dans le cas d’une téléconsultation chez un spécialiste, il devra opter pour le praticien recommandé par son médecin de famille. En outre, la demande devra émaner du patient et avoir reçu l’aval de son médecin. Enfin, la plateforme utilisée pour la visioconférence devra être sécurisée et ­conforme en matière de protection des données.

Depuis Tombouctou

Reste que ces téléconsultations sont présentées comme un outil complémentaire aux rendez-vous en présentiel et n’ont donc pas pour vocation de les remplacer. N’appelez donc pas votre ophtalmologue pour lui parler d’une nouvelle douleur à l’œil ou votre généraliste pour un mal de ventre inconnu. À distance, et sans examen, ils ne pourront rien faire. “Ces téléconsultations sont surtout indiquées pour des patients chro­niques, comme des diabétiques, des insuffisants rénaux, des cardiaques ou des cancéreux que l’on connaît bien, et qui ont une nouvelle interrogation, un nouveau symptôme, poursuit le Dr Herry. Grâce à ces consultations à distance, ils ne doivent plus se déplacer. Une très bonne chose pour ces malades chroniques qui ont déjà des difficultés en temps normal pour se rendre chez leur médecin. Ces téléconsultations sont également très pratiques ­pendant les vacances. Le patient peut se trouver à l’autre bout du monde et quand même contacter son médecin.

Mais les patients partagent-ils le même enthousiasme? “Franchement, l’informatique ce n’est pas trop mon truc, reconnaît Jérémy, 32 ans, de ­Fontaine-l’Évêque. J’ai suivi une formation par visioconférence pendant la crise sanitaire et c’était déjà le bordel. Et je ne vous parle pas de mon père qui serait incapable d’installer Zoom sur son ordinateur. Je ne suis pas sûr que les personnes qui vivent dans des villages désertés par les médecins trouveront cette solution pratique. Je crois surtout qu’elles vont venir encombrer les urgences des hôpitaux.

un médecin en téléconsultation

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C’est pour une fracture numérique, docteur

Le dernier baromètre de l’inclusion numérique, réalisé à l’initiative de la Fondation Roi Baudouin, laisse en effet perplexe: “Près d’un ménage sur trois avec des faibles revenus ne dispose pas de connexion Internet. 40 % de la population belge a de faibles compétences numériques et ce chiffre monte à 75 % chez les personnes avec des faibles revenus et un niveau de diplôme peu élevé”. La fracture numé­rique risque-t-elle de peser sur ce nouveau ­système? “Mettre en place une visioconférence met plus de temps, il faut le matériel adéquat et savoir l’utiliser, confirme l’ABSyM. C’est pour cela qu’on a également défendu la téléconsultation par téléphone. Au départ, le gouvernement ne voulait que la vidéo! Mais on leur a dit qu’ils allaient priver de nombreux Belges de cet accès, et en particulier les malades chroniques qui sont souvent âgés et non numérisés. Cela aurait été une catastrophe.

En revanche, les syndicats et le gouvernement ne sont pas tombés d’accord sur la rémunération. “Pour les rendez-vous en vidéo, facturés 23,06 euros, cela nous convient, tempère Luc Herry. Mais les honoraires des consultations par téléphone sont sans doute trop justes. Il faudra voir en pratique. Ce régime sera de toute façon réévalué dans un an.” Même son de cloche du côté du Groupement belge des omnipraticiens (GBO). “Est-ce que cette solution par téléphone a été envisagée par les autorités comme une sorte de fourre-tout pour n’importe quel appel?, s’interroge Ariane Peters, chargée de communication au GBO. Je ne sais pas. Mais les médecins ne vont même pas ­toucher 10 euros alors que leur responsabilité médico-légale est tout autant engagée et que la durée de ces ­téléconsultations ne sera pas réduite par rapport aux rendez-vous dans les cabinets. C’est ridicule.

Cette généralisation de la télémédecine est-elle réellement un progrès? “Je suis outré par cette décision qui dénigre notre profession!, s’étrangle un généraliste. Quel beau geste de reconnaissance des efforts accomplis durant la pandémie… Tous les médecins savent que le contact physique avec le patient est indispensable. Et je me demande bien par ailleurs quelle sera la position des compagnies d’assurances qui couvrent les médecins en responsabilité. En cas d’erreur de diagnostic sans examen clinique, ce sera considéré comme une faute. À tous les coups, ce sera pour notre gueule. Bientôt, les patients n’auront plus droit qu’à un ersatz de médecine.

Laissez la médecine aux médecins

En tout cas, l’appli de téléconsultation vidéo Doktr développée par Proximus dérange certains syndicats. “Au départ, enchaîne l’ABSym, cette plateforme permettait de contacter n’importe quel médecin alors que cela nous paraît primordial que ces téléconsultations se déroulent dans le cadre d’une relation thérapeutique existante. Car on ne peut pas faire de la médecine de qualité sans connaître son patient, ses antécédents, son traitement. Que cet opérateur développe une plateforme vidéo sécurisée, c’est une très bonne chose. Mais qu’ils laissent la médecine aux médecins.” Là aussi, ces deux syndicats franco­phones partagent le même diagnostic. “D’après ce que je sais et ce que me rapportent des médecins ­contactés par l’opérateur, confie Ariane Peters, cela serait gratuit pour les patients mais payant pour les médecins. Proximus semble encore hésiter entre une formule d’abonnement ou à l’acte mais cela devrait coûter aux médecins 2 euros par téléconsultation. C’est donc clairement un modèle économique et une tentative d’ubériser la médecine. Voilà pourquoi nous prônons la mise en place d’une plateforme développée et gérée par l’État pour assurer ces téléconsultations.

Si Proximus préfère rester discret sur le nombre de médecins connectés à l’appli Doktr et sur le montant payé par les praticiens pour l’utiliser, il tient néanmoins à apporter plusieurs précisions. “Cette application respecte évidemment le cadre normatif, ­rassure Jan Van Wijnendaele, le responsable de la plateforme. Elle est très sécurisée, couplée au service d’identification Itsme et à l’appli de paiement Payconiq, facile à utiliser, et proposée avec un support technique. Une fonction permet également de contacter en priorité son médecin de famille. Et comme lorsque vous joignez un service de garde ou que vous vous rendez dans un hôpital, vous pouvez effectivement tomber sur un médecin stagiaire. Mais celui-ci a bien le droit de prescrire sous la responsabilité de son maître de stage. Rien de différent, donc, des consultations non virtuelles.”

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