Le syndrome Takotsubo, ou comment mourir d’un "cœur brisé"

Il est possible de mourir d'un «cœur brisé», comme le montre le cas d'un homme suite à la tuerie du Texas. Un phénomène de mieux en mieux connu.

Représentation d'un «cœur brisé»
Représentation d’un «cœur brisé» @BelgaImage

Ce jeudi, le massacre d’Uvalde aurait fait une 22e victime. Joe Garcia, le mari d’un des deux enseignants tués dans l’école texane, Irma Garcia, est lui aussi décédé à l’âge de 50 ans, indirectement cette fois. Bien que la cause de sa mort n’ait pas été officiellement confirmée, sa famille n’a aucun doute sur le sujet. "Il était dans la cuisine lorsqu’il a été pris d’une crise [cardiaque] et s’est effondré", explique le neveu d’Irma, John. "Je suis convaincue que Joe est mort d’avoir eu le cœur brisé. Perdre l’amour de sa vie après 25 ans (de vie commune, ndlr) était trop difficile à supporter", a écrit un autre membre de la famille. "Cela me fend le cœur et m’emplit de désespoir que d’annoncer que le mari de ma tante Irma, Joe Garcia, est mort de chagrin", ajoute John sur Twitter. Si leur présentiment doit être confirmé, il est en tout cas certain qu’il est possible de mourir d’un choc émotionnel. Cela porte même un nom: le syndrome Takotsubo.

Risque de crise cardiaque multiplié par 21 dans les 24 heures suivant le décès d’un proche

Cette pathologie a été pour la première fois décrite par des Japonais vers 1990. Ils sont notamment frappés par la forme du ventricule gauche de leurs patients, qui leur fait penser à un "takotsubo" (un "piège à pieuvre", doté d’un col étroit et d’un fond rond qui permettent à l’animal d’y rentrer mais pas d’en ressortir). Les symptômes sont similaires à ceux d’un infarctus du myocarde (essoufflements et douleurs thoraciques) mais il ne s’agit pas de cela, les artères coronaires n’étant pas bouchées. Il se révèle que ces personnes ont véritablement le "cœur brisé" suite à une trop grande émotion.

Un rapport détaillé de l’American Heart Association confirme cette hypothèse en 2012 en montrant que le risque de crise cardiaque est bien plus élevé après le décès d’un être cher: 21 fois plus élevé dans les 24 heures qui suivent et 6 fois plus élevé durant une semaine. En 2015, un article du New England Journal of Medicine montre que plusieurs événements marquants peuvent être à l’origine de ce syndrome: perte d’un proche mais aussi rupture amoureuse, accident, agression, fatigue intense, annonce d’une maladie grave, etc. "Cela peut aussi être causé par un immense bonheur", déclare la cardiologue Nathalie Meyten sur Radio 2 Antwerpen.

Agir tout de suite car chaque minute compte!

Cette déformation du ventricule gauche est directement liée aux hormones du stress, comme le décrit au Figaro le Dr Jelena Templin-Ghadri, qui a mené une étude sur le syndrome Takotsubo en 2019 et publiée dans l’European Heart Journal. "Si trop d’hormones de stress sont libérées, les cellules du muscle cardiaque sont tellement surstimulées qu’elles ne pompent pas mieux, au contraire", explique le cardiologue Bruno Schwagten à la VRT. "Comparez-le à un élastique trop étiré et qui perd de son élasticité".

Arrive alors l’insuffisance cardiaque. "C’est souvent quelque chose de très brutal, de très douloureux. Dans tous les cas, même si on ne pense pas immédiatement à un problème cardiaque, il faut appeler les services de secours. Il s’agit d’une urgence cardiovasculaire et il faut la traiter comme un infarctus du myocarde jusqu’à ce qu’on ait réalisé un examen des coronaires, c’est-à-dire une coronarographie", alerte auprès de France 5 Claire Mounier-Vehier, cardiologue au CHU Lille et co-fondatrice de l’association "Agir pour le Cœur des Femmes". Une échographie peut être également réalisée pour observer la forme du cœur, ainsi qu’un dosage des hormones du stress.

Pour Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie à UCLouvain, "l’accident vasculaire lié à un événement émotionnel n’est pas du tout quelque chose d’exceptionnel". "Cela produit des modifications cardiovasculaires de très grande importance. […] Je pense qu’il y a des métaphores qu’on utilise dans la pensée commune, dans la pensée populaire mais qui n’ont pas de correspondant empirique, comme l’expression ‘mourir de chagrin’, souvent utilisée dans les médias", dit-il à La Libre.

Les femmes ménopausées et anxieuses, premières concernées

Comme le précise Claire Mounier-Véhier à la RTBF, certaines populations sont plus à risque de développer le syndrome du Takotsubo: "la femme plutôt anxieuse, plus particulièrement au moment de la ménopause et chez les personnes en situation de précarité". "Le syndrome du cœur brisé est aussi en partie expliqué par le taux de mortalité lié au suicide, particulièrement chez les personnes âgées", ajoute Emmanuelle Zech, docteure en psychologie et professeure à l’UCLouvain. "Une personne âgée qui perd son conjoint, c’est jusqu’à 80 fois plus de décès par suicide dans la semaine qui suit".

Les spécialistes se sont notamment inquiétés de la survenue de cas Takotsubo pendant la crise du Covid et les confinements successifs, comme le faisait savoir en mars 2021 le centre médical Cedars-Sinai, à Los Angeles. Mais il s’avère que même avant la pandémie, ce phénomène était déjà bien présent. C’est ce que montre une étude publiée en octobre 2021 dans le JAHA (Journal of the American Heart Association), réalisée à partir des données hospitalières de 135.000 femmes et hommes ayant reçu un diagnostic de Takotsubo de 2006 à 2017 aux USA. Résultat: 83% des personnes concernées par ce mal sont des femmes. Durant cette période, celles âgées de 50-74 ans ont vu leur représentativité s’accroître bien plus que pour tous les autres groupes. Un indice qui montrerait que l’apparition de cette pathologie est devenue particulièrement courante chez ces femmes et ce déjà avant l’arrivée du Covid. "Il semble y avoir un point de basculement, juste après la quarantaine, où une réponse excessive au stress peut avoir un impact sur le cœur. Les femmes dans cette situation sont particulièrement vulnérables, et le risque a l’air d’augmenter", explique l’une des auteures de l’étude, Susan Cheng.

Limiter les facteurs de risque

Heureusement, si les secours interviennent à temps, il est possible de survivre à un Takotsubo. "Habituellement, nous voyons une récupération complète de la fonction de pompage du cœur. Soit spontanément, soit avec l’aide de médicaments", explique Bruno Schwagten. Par contre, il n’y pour l’heure pas de parade miracle pour éviter ce syndrome. "Je pense que la manière avec laquelle on annonce les choses, avec laquelle on accompagne les personnes peut réduire les risques", juge Emmanuelle Zech. "Ce n’est pas pour rien qu’on a mis des rites en place après le décès de quelqu’un: d’entourer les proches, de veiller le défunt, de pouvoir d’une certaine manière s’habituer au décès de la personne".

Il peut également s’avérer judicieux de surveiller la personne bouleversée, de la mettre en sécurité et de l’apaiser le plus possible. "Si elle est soutenue, entourée de manière forte et chaleureuse et si elle sent autour d’elle une coalition de bonne volonté et de soutien, elle est plus susceptible de tenir le coup et de franchir la difficulté que si elle est isolée, exposée toute seule au problème. Le soutien social est l’arme absolue dans ce genre de choses", conclut Bernard Rimé.

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