Buddy Deal, l’action originale pour inciter à arrêter de fumer

Le gouvernement De Croo veut voir émerger une génération sans tabac. Pour y parvenir, deux campagnes sont lancées pour aider les fumeurs à arrêter.

cigarette
© Unsplash

Un peu moins d’un Belge sur cinq (19 %) est toujours fumeur. L’évolution au cours des dernières décennies est positive puisque le nombre de fumeurs était de 25,5 % en 1997. Cette tendance à la baisse est également observée chez les jeunes: 15 % des 15/24 ans sont fumeurs contre 22 % en 2013. Les ­dernières statistiques de Sciensano remontent cependant déjà à 2018. Or, les enquêtes menées à plus petite échelle par la Fondation contre le cancer font malheureusement état de chiffres plus élevés. “Avec nos enquêtes, on constate une augmentation ces dernières années. En tout cas, ça ne diminue plus. Pendant la crise du Covid, une partie des anciens fumeurs ont rechuté. D’autres ont augmenté leur consommation”, indique Suzanne Gabriels, experte en prévention tabac à la Fondation contre le cancer.

Buddy Deal, nouveau souffle

Quoi qu’il en soit, le gouvernement De Croo souhaite, à l’horizon 2028, diminuer la consommation quotidienne de produits du tabac à 10 % de la population générale et 6 % dans la tranche d’âge des 15-24 ans. L’objectif défendu par le ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit) est d’atteindre une génération sans tabac. Pour y arriver, l’idée est de supprimer – enfin – l’interférence de l’industrie du tabac dans la définition et la mise en œuvre des politiques de santé publique. Ce n’est pas gagné.

Alors que ce sont les populations les moins favorisées qui fument le plus, fumer deviendra un luxe avec une augmentation supplémentaire et significative du niveau général des prix et la suppression de l’écart des prix entre les différents types de produits de tabac. Rouler ses cigarettes pour fumer à moindre coût ne fonctionnera plus. Des dispositions réglementant la composition des produits de tabac devraient être prises ainsi qu’une réduction du nombre de points de vente et une moins grande visibilité des paquets dans les comptoirs. L’interdiction de la vente par des automates et le renforcement du contrôle de la vente de produits de tabac par Internet sont prévus. Notamment. L’amélioration de l’aide au sevrage est aussi au programme pour réduire le nombre de fumeurs. Et c’est précisément ce que proposent deux cam­pagnes en cours actuellement.

Le Fonds des affections respiratoires (FARES) a lancé la campagne “Ensemble vers un nouveau souffle” jusqu’au 12 juin, qui mise essentiellement sur des activités de bien-être. La Fondation contre le cancer a lancé le “Buddy Deal” qui propose d’arrêter en duo durant le mois de mai. Et ­matraque la dure réalité: un ­cancer sur cinq est causé par le tabagisme, qui provoque également des maladies cardiaques et de multiples affections. Chaque année, en Belgique, environ 14.000 fumeurs meurent prématurément, le tabac réduisant en moyenne de sept années la durée de vie. “Il faut dénormaliser le fait de fumer et aussi de vapoter pour que les jeunes ne com­mencent pas à vapoter, appuie Suzanne ­Gabriels. C’est une addiction. Ce n’est pas un libre choix. C’est un piège. Certains fumeurs ont peur de passer leur vie en situation de craving (littéralement “crever d’envie” – NDLR).” En ce sens, des ­mesures qui interdisent de fumer sur le lieu de travail ou dans l’Horeca – ou bientôt sur les quais de gare – sont efficaces pour affronter le craving, ­plaide-t-on à la Fondation contre le cancer.

tabac

© Unsplash

Au Fares, on a choisi une approche plus optimiste en misant sur les bénéfices de l’arrêt du tabac plutôt que sur la peur de mourir et souffrir. “L’idée n’est pas de diaboliser et stigmatiser. Il faut prendre le consommateur où il en est et partager avec lui des ressources”, estime Cédric Migard, chargé de projet. En développant les ressources des personnes comme l’empathie, la créativité, l’esprit critique, la gestion du stress, on consolide les capacités à changer chez le fumeur. “La pleine conscience est une belle stratégie pour ­travailler sur les compétences qui aident à gérer son stress et ses émotions. Beaucoup de personnes ont peur d’arrêter de fumer parce que le tabac leur permet justement de gérer leur anxiété. La pleine conscience permet de gagner de la confiance en soi”, défend Bérengère Janssen, tabacologue et ­psychologue au Fares. “Nous faisons valoir que vingt minutes après avoir écrasé sa dernière ­cigarette, l’ex-fumeur voit son rythme cardiaque revenir à la normale. Au bout de quelques jours, le sommeil est meilleur et le goût et l’odorat ­reviennent. La qualité de vie s’améliore avec une meilleure sexualité et un regain d’énergie. Celui qui arrête de fumer obtient aussi une meilleure estime de lui”, énumère Cédric Migard.

Manger ou fumer

Parmi les candidats à l’arrêt, différents profils se côtoient. Certaines personnes n’ont jamais arrêté et se trouvent très démunies. Leur tabagisme est ancré de longue date, fumer fait partie de leur identité. D’autres ont déjà tout essayé pour arrêter et ne savent plus quoi faire pour y arriver. “Dans ce cas-là, on essaie de positiver les expériences passées”, explique Bérengère Janssen. Les inquiétudes les plus fréquentes des fumeurs concernent la nervosité, le fait d’être obnubilé par la cigarette et la prise de poids. Pour certains, c’est la perte d’un plaisir, d’une détente, d’une bulle, d’une intimité. “Beaucoup ont peur d’être un peu perdus sans cigarette. Arrêter de fumer implique de revoir complètement son mode de vie, témoigne encore Bérengère Janssen. La plupart du temps, les candidats à l’arrêt font valoir leur santé comme argument pour arrêter, mais j’entends de plus en plus ces ­derniers temps l’argument du gouffre financier. ­Certains doivent choisir entre fumer et manger. Les parents sont aussi inquiets de donner un mauvais exemple à leurs enfants.

Preuve que l’arrêt du tabac est rude, certains alors qu’ils sont au pied du mur reculent encore l’échéance. Ainsi, Bérengère Janssen a reçu récemment une jeune femme trentenaire atteinte d’emphysème pulmonaire qui a pourtant mis un an à se motiver à arrêter. D’un autre côté, les chiffres de réussite ne sont pas très réjouissants, puisqu’ils dépassent rarement les 40 %. En moyenne, un fumeur passe par six cycles d’arrêt. Deux personnes sur trois ­rechutent. “Mais chaque expérience d’arrêt en vaut la peine, assure la tabacologue. Se faire aider par un professionnel est important pour maintenir la motivation et déculpabiliser. Les proches ont parfois du mal à comprendre. L’affaire n’est pas réglée en deux ou trois semaines. Cela prend des mois.”

En revanche, si la Fondation a lancé cette action d’arrêt du tabac en duo, c’est parce que nombre de fumeurs ne souhaitent pas se faire accompagner par des professionnels. À travers le “Buddy Deal”, les fumeurs et leurs proches sont appelés à unir leurs forces. L’objectif est de mettre le tabac sur pause au cours du mois de mai, avec le soutien d’un “binôme”. En arrêtant de fumer un mois, on aurait cinq fois plus de chances d’arrêter définitivement. “Hier, un fumeur me demandait encore ce qui marche le mieux. Il n’y a pas de baguette magique. C’est toujours un challenge et un défi personnel. Il y a également des aides complémen­taires comme l’hypnose ou la sophrologie. La base, c’est de gérer la dépendance physique et de réfléchir au comportement”, conclut la tabacologue.

La nicotine plus forte que l’héroïne

Les recherches montrent que la nicotine laisse des traces durables et agit même de manière paradoxale. “Pour d’autres drogues, les récepteurs dans le cerveau se désensibilisent au fil de la consommation. Mais avec la nicotine, la densité des récepteurs augmente, explique Vincent Seutin, professeur et membre de la Cellule Drogues à l’ULiège. Et cette densité accrue des récepteurs persiste pendant une longue période, ce qui explique peut-être qu’un fumeur abstinent qui reprend une cigarette va rapidement reprendre le niveau de consommation antérieur à son arrêt. La dépendance à la nicotine est ainsi plus forte qu’à l’héroïne.” Cet aspect vicieux a été accentué par certains industriels du tabac. Ainsi, la nicotine existe sous deux formes. L’une est chargée et active “simplement” le récepteur sur la membrane des neurones, l’autre est une forme non chargée qui rentre dans la cellule et modifie durablement la machinerie intracellulaire. Dans ce second cas, en plongeant le tabac dans un pH plus basique, on rend le fumeur encore plus dépendant parce que la forme non chargée prédomine.

Sur le même sujet
Plus d'actualité