"L’obésité, c’est aussi ce qu’on ne mange pas"

Les chiffres de l’obésité et du surpoids continuent de croître en Belgique. On pourrait en faire plus pour la prévention et l’éducation. Ou contre l’industrie alimentaire. Mais il s’agit aussi d’une démarche personnelle.

femme obèse mangeant de la malbouffe
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Vous la voyez, cette famille américaine obèse en train de s’empiffrer de burgers, frites, nuggets et autres sodas? Sauf que selon les derniers chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, publiés ce mardi, l’obésité est loin d’être un problème propre aux Etats-Unis. Sur la deuxième marche du podium se trouve l’Europe, avec près de deux tiers des adultes (59%) et un enfant en âge scolaire sur trois (29% des garçons et 27% des filles) en surpoids. Inquiète, l’OMS parle même d’une " épidémie " dans toute la région, responsable de plus de 1,2 million de décès par an. Un phénomène qui pourrait s’aggraver à cause de la pandémie de Covid-19, notamment à cause des confinements et des fermetures des classes.

La Belgique n’est évidemment pas épargnée, que du contraire. Les problèmes de surcharge pondérale touchent principalement les pays industrialisés comme le nôtre. D’ailleurs, le coronavirus nous a tristement rappelé qu’un Belge sur dix souffre d’une comorbidité pouvant aggraver le Covid-19 et l’obésité figurait sur la fameuse liste. Les der­nières statistiques sur le poids des Belges indiquent qu’environ trois adultes sur cinq sont en surpoids, contre 25,5% des enfants âgés de 5 à 9 ans.

Plus inquiétant encore, le nombre de personnes en surpoids ne diminue pas, au contraire. Chez les hommes, il n’a fait que croître en 1997 et 2013, puis s’est stabilisé jusqu’en 2018. Le nombre de femmes a, lui, doucement augmenté tout du long. Idem pour l’obésité chez les hommes, une ­augmentation légère, mais continue entre 1997 et 2018. Côté féminin aussi, mais le chiffre s’est ­stabilisé entre 2013 et 2018. En somme, soit il augmente, soit il se maintient, mais n’a pas baissé en quasi 20 ans. Difficile d’imaginer que ces ­chiffres aient chuté avec la pandémie et la sédentarité liée aux confinements.

Bâtis pour grossir

Comme pour le tabagisme, les conséquences néfastes du surpoids semblent connues de tous: problèmes cardiovasculaires, diabètes, cancers… Soit les principales causes de mortalité. Alors ­comment expliquer que la part d’adultes belges souffrant d’obésité n’ait jamais baissé? “Parce que l’obésité n’est pas quelque chose qui se raisonne. Le comportement d’un individu n’est pas que dicté par une analyse rationnelle des risques encourus par sa santé, particulièrement chez les jeunes”, indique Nicolas Guggenbühl, professeur de nutrition et diététique à la Haute École Léonard de Vinci. Il rappelle aussi que nos corps sont conçus pour engranger un maximum de calories. “Ils sont même très bien dotés pour les stocker, pour faire des réserves. Mais nous en ingérons plus que ce que nous en ­dépensons.

prise de poids

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Historiquement, l’humain, comme les autres animaux, devait se dépenser pour cueillir des fruits ou chasser des animaux, créant une sorte d’équilibre. “Aujourd’hui, on peut commander 3.000 calories de nourriture en un clic, sans bouger. De plus, cela stimule le circuit des récompenses dans le cerveau, qui est ravi. Surtout qu’il est aguiché en permanence par la publicité, les odeurs, les vitrines…” Le nutritionniste ne veut pas pointer l’industrie agroalimentaire du doigt. “Chacun a sa part de responsabilité. L’industrie vend ce que les gens veulent manger. Il y a des salades dans les fast-foods, mais personne n’y va pour ça.” Difficile également de tout rejeter sur la génétique. “Il est clair que dans certaines familles, le risque d’obésité est plus élevé. Mais ce n’est pas un ­facteur dans l’évolution de ces dernières années. La proportion de familles concernées n’a pas augmenté. La génétique ne change pas en trente ans.

L’énorme et la norme

Même si cela va à l’encontre de ce pour quoi nos organismes sont prévus, maintenir un poids idéal nécessite de manger sainement et de maintenir une activité physique régulière. Manifestement, environ trois Belges sur cinq ne font ni l’un ni l’autre. Et à l’échelle de la planète, notre pays ne se ­démarque pas, au contraire. “Je ne trouve pas que nous fassions partie des bons élèves, analyse le diététicien. Nous ne sommes pas les pires pour autant. Nous avons les mêmes travers que la plupart des contrées où la nourriture abonde. Nous sommes dans la moyenne des pays de l’OCDE. C’est bien pire aux États-Unis, un peu mieux en France…

Avec près de la moitié des adultes en surpoids, le danger serait que l’embonpoint devienne la norme. Il faut donc sensibiliser la population à ce phénomène pour l’endiguer. Le problème: il n’y a pas de solution miracle applicable à tous. Il n’existe pas de façon unique de s’alimenter et ­chaque corps est différent. Pour Nicolas ­Guggenbühl, il faut miser sur la prévention et l’éducation pour modifier les comportements, ce qui ne se fait pas assez chez nous. “Nous manquons d’un plan national Nutrition et Santé pour le très long terme. C’est un travail de longue haleine, dont on ne voit pas les résultats rapidement. C’est peut-être pour ça que cela n’intéresse pas assez nos politiciens.”

Comment nos gouvernements devraient-ils agir? Faudrait-il obliger la population à faire du sport, à manger mieux? Taxer la malbouffe? Plutôt l’inverse. “On doit changer les habitudes, sans imposer. Toucher et intéresser ceux qui ne s’y intéressent pas. Rendre les fruits et légumes plus accessibles en taxant moins. Pousser à l’activité par le jeu. Faciliter l’accès aux infrastructures sportives. Créer plus de ­pistes cyclables.” On en revient donc à la volonté, aux choix de chaque individu. L’important serait de montrer que manger mieux et bouger plus est facile, accessible, agréable… “Il n’y a que comme ça que ces modifications de comportement seront ­durables, que nous rentrerons en confrontation avec notre physiologie, ses envies, ses pulsions…

femme en surpoids

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Sensibiliser

Même si la Belgique pourrait faire plus d’efforts sur le sujet, on ne peut pas dire non plus qu’elle ne fait rien. Dernièrement, le Nutri-Score a été imposé dans l’alimentation, même si ses critiques sont nombreuses. “C’est positif, commente le diététicien. Il résume les informations nutritionnelles auxquelles personne ne comprend rien. Malheureusement, ce système n’a pas été assez bien expliqué à la population. Mais le problème pour moi est au moins autant ce qu’on ne mange pas en suffisance que les crasses qu’on ingère.” Il y a quelques années, la Wallonie a aussi publié le Plan wallon de prévention et de promotion de la santé (WAPPS) qui comprend la promotion de modes de vie favorables à la santé, incluant l’alimentation et l’activité physique. L’Agence pour une vie de qualité travaille actuellement à la concrétisation de cette stratégie. “Une méthodologie visant à opérationnaliser le WAPPS est en cours de préparation afin de ­communiquer vers les professionnels pour qu’ils s’en saisissent et participent au mieux à l’accomplissement des objectifs du WAPPS”, indique l’Aviq.

Parmi les initiatives qui essaient de faire bouger les choses dans le pays, on peut également mettre en avant l’ASBL ViaSano qui travaille à la sensibilisation via les pouvoirs locaux. “L’objectif est de créer un environnement qui facilite les comportements sains pour toutes les familles, les parents et les enfants”, explique l’administratrice déléguée Mireille Roillet. ViaSano travaille avec les administrations communales dans lesquelles elle désigne un délégué qui est formé afin d’intégrer plus d’actions pour la promotion d’une alimentation saine et d’une activité physique régulière dans les écoles, via les associations culturelles, sportives… “Il faut rappeler que l’obésité touche plus les personnes fragilisées, d’où l’importance d’agir via les CPAS, les ASBL sociales…

Petits miracles

Sensibiliser parents et enfants pour manger mieux et bouger plus via les acteurs locaux, donc… La méthode ViaSano a été évaluée à plusieurs reprises et à chaque fois, on a pu noter une diminution du surpoids chez les enfants étudiés dans les villes participantes alors que le taux moyen de la région restait le même sur une même période. Ce serait donc à l’échelle locale qu’il faudrait agir? “ViaSano montre qu’on doit bel et bien essayer de modifier les comportements de toute la famille, adultes et enfants, via des actions judicieuses et cohérentes. Et même si, idéalement, tous les niveaux de pouvoir devraient être impliqués, cela montre que le travail de terrain est décisif”, ­commente Nicolas Guggenbühl.

Et pour les autres? Pour ceux dont l’obésité est devenue trop grave pour revenir en arrière, que reste-t-il comme solution? Les opérations chirurgicales. Des interventions à ne pas prendre à la légère. “C’est très rigoureux. Il ne faut certainement pas banaliser ces interventions. Ce n’est pas trois petits trous et on s’en va”, assure Dominique Herman, chirurgien digestif et bariatrique à la Clinique du poids de Libramont. Cet établissement, comme les autres du même type, reçoit des milliers de patients. Seul un faible pourcentage d’entre eux est dirigé vers une opération. Pour certains, il ne s’agira que d’un parcours ­diététique, ou, quand c’est nécessaire, de tech­niques non invasives, de médicaments… En ­Belgique, la chirurgie est réservée aux personnes souffrant d’obésité morbide, avec un BMI supérieur à 40 (ou 35 si autres comorbidités). Un adulte d’1 mètre 80 m doit peser au moins 130 kilos pour atteindre ce score.

Il faut ensuite que psychologues, endocrinologues et diététiciens jugent si le candidat est apte à être opéré. En effet, après l’intervention, il faut ­réapprendre à vivre différemment, à manger autrement. “Une nouvelle hygiène de vie, c’est difficile à intégrer. Éviter la récidive demande un suivi médical régulier à vie. Certains ne sont pas prêts à ça et reboiront des litres de Coca immédiatement. Ceux-là, ce serait même dangereux de les opérer.” Mais pour ceux qui maintiennent leurs efforts, c’est une nouvelle vie qui commence. “Parce qu’il ne faut pas oublier que la société n’est pas faite pour les obèses. C’est injuste et anormal, mais de nos jours, c’est comme ça, commente le chirurgien. Les gens qui perdent 60-70 kilos, ils sont hyper-contents, certains deviennent très sportifs, gagnent parfois 12 ans d’espérance de vie. Puis il y a beaucoup de répercussions sociales positives sur leur quotidien, le travail, les relations… Ces opérations sont souvent de petits miracles.” Entre 2007 et 2017, 106.679 Belges ont bénéficié d’une intervention de chirurgie baria­trique, soit environ 1 % de la population.

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