Médecine fonctionnelle: faut-il tout avaler?

Des médecins proposent à leurs patients d’explorer leur patrimoine génétique et leurs habitudes alimentaires pour améliorer leur santé globale. Vrai bienfait ou effet de mode?

médecine fonctionnelle
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Quand notre amie évoque son docteur spécialisé en médecine fonctionnelle, notre sourcil se lève. La méthode prend en considération l’ensemble du corps et notre mode de vie, nous explique-t-elle en ­substance, devant notre air interrogatif. On se renseigne. Cette pra­tique, encore assez marginale en ­Belgique, est aussi connue sous le nom de médecine intégrative ou personnalisée. Au cœur du sujet, la nutrition… Et un petit business.

Ancienne chirurgienne orthopédique, Isabelle Graux est spécialisée en médecine nutritionnelle et fonctionnelle depuis 2007. Elle définit sa pratique comme une médecine visant plus à restaurer la santé qu’à soigner la maladie. “C’est une approche globale du patient. En quelque sorte, si le lait bout et déborde, on va généralement mettre un couvercle. Moi, je règle le gaz sous la casserole. Hippocrate disait déjà à son époque: “D’abord ne pas nuire”. Mon réflexe face à un rhume par exemple, ce n’est pas de donner des antibiotiques, mais d’en chercher la cause et d’apporter à l’organisme ce dont il a besoin. Évidemment, si les patients nécessitent des médicaments dans l’immédiat, je leur en prescris, mais contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas normal d’avoir un rhume deux fois par an.” En écoutant et en réalisant des tests biologiques, la docteure va donc chercher ce qui coince chez le patient, en particulier au niveau… des intestins, qui “abritent 80 % de nos défenses immunitaires”.

Soigner la dépression… par le ventre

Médecin généraliste à Bruxelles, Elvira Baneth a aussi rajouté le mot “fonctionnelle” sur sa plaque. “La plupart de mes patients ont été voir plusieurs ­spécialistes avant de venir ici, mais ceux-ci n’ont pas regardé la globalité, alors le problème persiste. Le corps fonctionne comme un système global.” Même les problèmes mentaux, comme la dépression, peuvent avoir des causes et des remèdes alimentaires, pointe la spécialiste. Un manque de sérotonine, produite notamment par les intestins, est ainsi reconnu comme étant un motif possible de troubles dépressifs. Pour Elvira Baneth, il importe donc autant de corriger l’alimentation que de conseiller au patient d’aller consulter un psychologue. “Il n’y a jamais une seule solution et les facteurs sont multiples, mais mettre quelqu’un sous antidépresseurs pendant vingt ans, ce n’est pas acceptable. On peut donner des médicaments, mais à long terme, ce n’est pas ce que je ­conseille.

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L’intestin, qu’on surnomme parfois notre “second cerveau”, abriterait 80 % de nos défenses immunitaires. © Adobe Stock

Au bout du fil, Nathalie Delzenne nous laisse à peine le temps de poser des questions. “Désolée si je parle beaucoup, mais c’est un sujet qui m’anime.” Professeure en métabolisme et nutrition à l’UCLouvain, elle lâche d’emblée: “Il existe des aliments fonctionnels, oui, comme le safran dont des études ont démontré les bienfaits sur le stress, mais le terme de médecine fonctionnelle en tant que tel, ça ne veut rien dire.” Ceux qui accolent ce mot à leur titre ne feraient que “s’emparer de quelque chose qui est la définition même de la médecine”. Autrement dit, la prévention par la nutrition et la prise en compte du patient dans sa globalité sont des lignes directrices que chaque médecin généraliste doit normalement suivre, selon Nathalie Delzenne. En théorie, en tout cas.

Isabelle Graux reconnaît un phénomène de mode. “Mais c’est une évidence, ce n’est pas quelque chose que nous avons inventé.” Ce qui change, au-delà de l’approche centrée sur la prévention, c’est surtout le temps des consultations. Retracer le patrimoine génétique du patient, comprendre son mode de vie et pointer ce qui peut clocher ne se fait pas en cinq minutes.

100 euros la consultation

Chez les deux spécialistes interrogées, les rendez-vous durent une heure. C’est trois fois plus que la durée moyenne d’une consultation chez un généraliste. La différence se voit aussi sur la facture. Pour se faire soigner dans le cabinet d’Elvira Baneth, il faut sortir 100 euros, remboursés à hauteur d’une ­consultation habituelle. Le docteur de l’amie qui nous a fait découvrir le terme de médecine fonctionnelle demande, lui, 200 euros. “Parce que c’est un vrai suivi à long terme”, dit-elle en haussant les épaules. “Ces médecins font payer cher et vilain, il y a un vrai business derrière”, estime plutôt Nathalie Delzenne. Du côté de l’Académie royale de médecine, aucun avis n’a encore été rendu sur la médecine fonctionnelle, précise le secrétaire perpétuel de l’organisation, Georges Casimir. “Nous n’avons pas reçu de demande à ce sujet.” Logique, pour la professeure Nathalie Delzenne, puisque “ça n’existe pas”. “C’est pertinent de s’intéresser à la biologie, mais ce sont les dérives qui me font peur. Il n’y a pas de reconnaissance de ce titre-là. La médecine fonctionnelle s’empare de choses réelles mais propose de la poudre de perlimpinpin. Il faut rester scientifique.” Les analyses biolo­giques demandées par ces médecins sont coûteuses et donneraient des résultats aux paramètres pas toujours validés. Isabelle Graux affirme pour sa part davantage écouter ses patients qu’envoyer des tests au labo. “Les critiques viennent surtout d’un manque d’information…” Sa consœur, Elvira Baneth, observe que de toute façon, “dans la médecine, il y a une ­multitude d’avis”.

Les trois femmes s’accordent aussi sur la nécessité de (re)mettre la nutrition et la prévention au cœur de la pratique médicale, chose parfois aujourd’hui oubliée dans le flux continu de patients que ­reçoivent les médecins. “Il est vrai que la formation médicale actuelle devrait inclure davantage d’aspects sur la nutrition, souligne Nathalie ­Delzenne. De même, chaque personne devrait recevoir des conseils de son médecin ou de son pharmacien. Quand on dit qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour, ça peut paraître niais, mais c’est utile.” Comme de se rappeler le vieil adage “Mieux vaut prévenir que guérir”.

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