Burn-out, taux de suicide… L’urgence de soigner nos médecins en détresse

Une étude a récemment mis en lumière la détresse des médecins généralistes. Des initiatives se mettent en place pour leur venir en aide. Heureusement, car à terme, ce sont aussi les patients qui en souffrent.

médecins généralistes
Sept médecins sur dix parlent de stress, un quart, de détresse émotionnelle, un cinquième, de burn out. © BelgaImage

Les médecins sont au bout du rouleau. C’est ce que l’on pouvait lire la semaine dernière, lors de la parution d’une étude réalisée par l’éditeur de logiciels médicaux HealthOne. 86 % des médecins sondés estiment que les deux ans de pandémie ont eu un impact sur leur santé mentale. S’il n’est pas surprenant, le tableau dressé par l’enquête est particulièrement noir. Sept médecins sur dix parlent de stress, un quart de détresse émotionnelle, un cinquième de burn out. 35 % ont même pensé se reconvertir ou partir en retraite anticipée. “J’y ai effectivement pensé”, explique Julie. Cette jeune médecin est à son compte depuis 2020, de quoi commencer sa carrière en fanfare avec une pandémie mondiale. Une carrière qu’elle a donc déjà plusieurs fois remise en question. “Il y a des moments où je n’en pouvais plus. Je terminais à 21h30 et je ne pouvais plus rien faire d’autre.

Luc Herry est président de l’Absym, l’Association belge des syndicats médicaux. “Parmi les gens que je côtoie, je ne dirais pas que neuf sur dix sont au bout du rouleau. Mais il est clair que les médecins sont fatigués, ils en ont un peu marre.” Un euphémisme soufflé au travers d’un rire jaune. La tension est également palpable dans les hôpitaux. Comme le signale Alexia Argyrakis, chargée de projet bien-être du personnel au CHU Saint-Pierre de ­Bruxelles, les soignants ne parviennent plus à récupérer, même durant leurs vacances. “Ils se reposent au niveau physique mais très peu sur les plans psychologique et psychique. Cela entraîne de la lassitude, des mésententes. Et évidemment, pas mal d’absents. Mais le personnel était en souffrance avant la pandémie, et manifestait déjà pour une reconnaissance salariale et de pénibilité du métier. Cette crise n’a rien arrangé, que du contraire.” Une analyse confirmée par Luc Herry. “Ce n’est pas si simple de prendre en charge tout le temps des patients malades. D’ailleurs, en ­termes de taux de suicide par secteur, on se situe dans le haut du classement.

Noyés par la paperasse

Victor Fonze a quarante ans de pratique gynécologique derrière lui. Aujourd’hui, il est le vice­-président de la plateforme Médecins en difficulté. “En temps normal chez les généralistes, on est au-dessus des 20 % de burn out. Le Covid, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.” Sans grande surprise, le manque de clarté des mesures décidées par les différents gouvernements du pays revient dans les discours de nos intervenants. “S’informer, ça prend du temps, indique Luc Herry. Comprendre l’information, qui est souvent mal structurée, prend aussi du temps. Et puis on la met en place pratiquement. Et quinze jours après, ça change.

Gros point noir de l’enquête de HealthOne, la charge administrative. Ces deux dernières années, de nombreux médecins ont été noyés par la ­paperasse. C’est notamment le cas de Julie. “Aujourd’hui ça va un peu mieux. Mais mon travail était devenu très administratif: rédiger des certificats ou fournir des papiers pour que les patients aillent se faire tester. On faisait ça parfois deux heures après notre journée de travail.” Victor Fonze insiste lui aussi sur la place de l’administratif dans le quotidien des médecins depuis deux ans. “On sait que l’un des facteurs favorisant le burn out chez les médecins, c’est l’augmentation de la charge administrative par rapport au temps utile pour le contact patient.” Car l’état des médecins a évidemment, à terme, un impact sur les patients. “Quand on doit gérer les consultations, l’administratif et qu’en plus on reçoit 80 ou 100 appels en une journée, on n’est pas capable de répondre de la même façon à chaque patient, reprend Julie. On est fatigué, on essaie de faire vite, et cela peut provoquer des erreurs.

médecin

© BelgaImage

D’autres exigences de qualité de vie

On l’a dit, plus d’un tiers des médecins pensent à arrêter. Et ils ne sont pas les seuls. “La Belgique est un des pays qui compte le plus d’infirmiers par habitant, explique Alexia Argyrakis. Mais en réalité, elle compte de moins en moins d’actifs. Cela signifie qu’énormément de soignants changent de boulot, et ce chiffre tend à augmenter.” Pour Luc Herry, l’image du métier est écornée. Il craint que les jeunes se détournent de la vocation. “On risque de le payer durement dans les années qui viennent. C’est un danger.

Face à cette réalité, Victor Fonze met le doigt sur ce qu’il perçoit comme un changement sociétal. “Durant toute ma carrière, j’ai travaillé quinze à seize heures par jour pour répondre à la demande. Aujourd’hui, l’augmentation du niveau socio­économique de notre société s’est accompagnée d’un désir de vie privée de qualité. Mais cette évolution ne s’est pas faite de la même façon pour les médecins que pour le reste de la société. Ce gap est en lui-même une cause de la hausse de burn out et de dépressions.” Mais le problème est complexe. Pour augmenter la qualité de vie, il faudrait diminuer le temps de travail. “Alors, il faut plus de médecins. Et on ne les a pas. C’est pourquoi je suis très étonné d’entendre les autorités dire qu’il n’y a pas de pénurie. C’est parce qu’ils n’intègrent pas cette évolution.

Écoute, équipe et relaxation

Pour autant, la fatigue et la lassitude des médecins ne sont pas des fatalités. Des choses sont mises en place pour les accompagner quand ils sentent leur santé mentale commencer à flancher. Notamment la plateforme medecinsendifficulte.be. “Notre structure est une initiative du Conseil national de l’Ordre des médecins. Elle finance un système d’aide aux médecins qui souffrent de problèmes de santé mentale.” Mais encore faut-il d’abord le recon­naître. “On est formaté pour soigner les autres, et quand on a soi-même besoin de soins, on minimise, on ressent cela comme une défaillance ou une faiblesse, voire un manque de compétences. On ne s’autorise pas à être malade. C’est un paradigme à changer.” Concrètement, sur la plateforme, tout commence par un coup de fil. “Le médecin est reçu par l’une de nos chargées de mission. Il y a une première écoute, qui peut déjà soulager. En fonction, on lui propose d’être contacté par un médecin de confiance. Nous en avons 75 répartis dans le pays. C’est le médecin en souffrance qui va le choisir, selon ses besoins. Ils prennent contact dans les 24 heures, auront plusieurs entretiens prolongés, et puis le médecin de confiance va évaluer la situation et si besoin, orienter le médecin en souffrance vers le cadre thérapeutique.

médecins dans un hopital

De nombreux hôpitaux belges ont créé des cellules psy au bénéfice du personnel soignant. © BelgaImage

Solidarité entre collègues

De leur côté, de nombreux hôpitaux belges ont pris le mal-être de leurs soignants à bras-le-corps. Des cellules psychologiques ont notamment été mises sur pied, comme à l’hôpital Saint-Pierre. “Pendant la crise, on a mobilisé une cinquantaine de psychologues de l’institution, dispatchés dans toutes les unités, Covid ou non, explique Alexia Argyrakis. Ils faisaient des rondes tous les jours pour discuter. On a aussi organisé des permanences téléphoniques pour le soir ou pour les jours fériés. Lors de la ­deuxième vague, on a également travaillé avec des organismes externes pour éviter de s’adresser à des collègues.” L’hôpital a aussi pu profiter d’un élan de solidarité de la part de praticiens volontaires. “Ils ont offert des séances de méditation corporelle, de la sophrologie, du yoga… Ces avantages étaient offerts à tout le personnel mais on visait évidemment le ­personnel soignant. Ces ateliers ont assez bien fonctionné et ils ont fait du bien. On a également mis en place une salle de relaxation ouverte 24/7. On invite à couper les téléphones, pour qu’ils s’arrêtent durant minimum vingt minutes.”

Aujourd’hui, le bien-être du personnel est l’une des priorités. “Il y a un an, j’ai fait un énorme sondage pour voir ce dont ils avaient besoin. Suite à cela, on a continué les séances de yoga, d’atelier ­respiration, de gestion du stress… Apprendre au ­soignant à recharger sa batterie avant qu’elle soit totalement déchargée. Il y a aussi un changement culturel qui doit s’opérer au niveau de la hiérarchie. On doit faire comprendre aux managers qu’il faut laisser aux gens le temps de prendre une pause. Mais ça commence à prendre. Les médecins disent notamment que durant les nuits, parfois agitées, ça change tout de pouvoir se couper du reste durant vingt minutes. J’ai l’impression que c’est une tendance dans tous les hôpitaux.”

Pour se prémunir d’un stress extrême, Luc Herry, lui, s’est appuyé sur le travail en équipe. “L’avantage, c’est qu’on peut parler dès qu’on a un petit souci. Ça peut être une première thérapie efficace.” Pour Julie aussi, l’aide venait des collègues. “J’ai dit à une collègue que c’était difficile pour moi et elle a pris quelques-uns de mes patients. Je me suis sentie soutenue, parce qu’on parlait des mêmes problèmes.”

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