Violences conjugales: "En Belgique, on ne protège pas ces femmes"

Une femme sur trois est victime de violences conjugales au cours de sa vie. Un chiffre noir qui illustre un problème de santé publique et de société.

manifestation contre les violences conjugales
© BelgaImage

Luca a été tué à coups de couteau dans le quartier de Jupille, à Liège, par l’ancien compagnon de sa mère. L’agresseur présumé était déjà connu de la justice pour des faits de violence. Luca avait 22 ans. Passionné de breakdance, il était suivi par 1,6 million de personnes sur TikTok. Ce drame met en lumière combien les enfants sont aussi les victimes des vio­lences exercées sur leur parent, le plus souvent leur maman alors qu’un féminicide a lieu tous les sept jours en Belgique. “On a encore du chemin à faire côté francophone. La dimension familiale du problème des violences est plus prise en compte en Flandre qui a une autre définition du problème en parlant de violences intrafamiliales et entre parte­naires intimes”, explique la socio­logue de l’ULiège Aline Thiry. Les termes de “violences conjugales” sont souvent ­inappropriés, notamment parce qu’elles s’exercent dans de multiples cas de figure et pas nécessairement entre conjoints mariés. Il n’existe pas de statistiques officielles du phénomène mais plutôt un chiffre noir qui estime qu’au moins une femme sur trois sera confrontée au cours de sa vie à de la violence intime. “C’est un phénomène extrêmement fréquent. C’est un problème de santé publique et de société. Dans presque tous les cas de féminicide, la femme a porté plainte avant. En Belgique, on ne protège pas ces femmes. Ça ne fonctionne pas, dénonce Adélaïde Blavier, ­professeure en psychologie à l’ULiège. En Espagne, les hommes violents portent un bracelet qui signale s’ils s’approchent de leur victime, par exemple.

Cette violence n’est pas que physique. Elle peut être économique, la victime étant privée de toute autonomie. Elle est le plus souvent psychologique. La plupart des auteurs fonctionnent à l’économie et n’exercent pas de coups mais de l’intimidation qui permet beaucoup plus facilement de culpabiliser sans trace. La victime est constamment mise sous tension dans un climat d’insécurité. Un phénomène d’emprise s’exerce où le ­partenaire exige que toute l’attention soit sur lui, ne supportant pas que l’autre s’occupe de ses propres besoins. “On voit des situations où toute l’organisation tourne autour du père de famille, avec des enfants et une épouse qui ne s’occupent que des désirs et du confort de l’homme. C’est un modèle qui n’est en fait pas très éloigné de ce que beaucoup ont connu par le passé à une époque où une bonne épouse était conditionnée pour répondre aux besoins de son mari”, développe Jean-Louis Simoens, responsable de la ligne “Écoute violences conjugales”. “C’est d’une grande complexité. Des personnes impulsives ne gèrent pas leur colère. D’autres sont ­manipulatrices. Et on sait qu’un homme violent avec une femme a tendance à recommencer avec d’autres femmes. Derrière tout cela, il y a la place de la femme qui évolue mais avec une égalité qui n’est pas encore là et une grande impuissance de la société”, conclut Adélaïde Blavier.

Luca victime de violences conjugales

Luca, 22 ans, victime de “violences conjugales”. À moins que ces termes ne soient plus appropriés. © Capture d’écran Instagram

Pernicieux

Ce qui est extrêmement complexe à dénouer pour les victimes, c’est que plus elles s’éloignent de leur partenaire violent, plus elles se mettent en danger, l’auteur ne supportant pas qu’elle leur échappe. 80 % des féminicides ont ainsi lieu après une séparation. Cette violence est aussi difficile à gérer car elle vient de là où on ne s’y attend vraiment pas, de la personne aimée, chez qui on recherche de la sécurité et de la confiance. “Cela provoque une dissonance cognitive chez les victimes”, définit Jean-Louis Simoens. Et de la honte. “Plutôt que de dire que le conjoint qu’elle s’est choisi se comporte mal, la victime va cacher le problème, s’éloigner de sa famille et de ses amis, ce qui arrange l’auteur. Les victimes n’ont pas forcément envie de quitter leur partenaire, certaines retournent auprès de lui. Cette ambivalence n’est pas toujours comprise”, expose ­Adélaïde Blavier.

Engrenage

Le premier coup, la première gifle, la première bousculade, c’est l’engrenage? “Cela peut arriver à tous d’être violents, estime Jean-Louis Simoens. Ce qui est déterminant, c’est l’attitude que l’auteur adopte par après.” Si ce dernier se sent responsable, il cherchera à réparer tandis que l’auteur à répétition cherche des causes extérieures pour justifier son comportement. Il culpabilise en particulier la ­victime. “Ce qui amène la violence est souvent lié à sa propre histoire, la manière dont on s’attache, dont on garantit sa sécurité en prenant le contrôle sur l’autre. Il n’y a pas un profil des victimes mais elles ont souvent des facteurs de fragilisation dans leur parcours.

Visibilisation

La crise sanitaire a mis un focus particulier sur la ­problématique. Le confinement a enfermé des per­sonnes dans la spirale infernale de la violence au cœur de leur foyer. “On constate une augmentation des appels depuis le Covid et la nature des appels montre que les victimes sont encore plus isolées”, témoigne Jean-Louis Simoens. Il n’y a pas forcément eu une ­augmentation des faits. Mais les situations qui préexistaient ont été exacerbées et les victimes vulnérabilisées. “La crise sanitaire a eu la vertu de visibiliser la violence qui est devenue la préoccupation de tous alors que le terrain avait été préparé par les mouvements féministes. Un quart des appels provient aujourd’hui des proches qui sont préoccupés par leur sœur, leur amie, leur voisine… Ce n’était pas le cas avant.”

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