Big Pharma: quand l’industrie nous a trompés

Médiator, Vioxx, opioïdes... Autant de scandales qui désignent une industrie pharmaceutique devenue malade de sa cupidité. Sauf que la fraude et la tromperie seraient aussi vieilles que les sciences médicales elles-mêmes.

victimes du Softenon, scandale de l'industrie pharmaceutique
Le Softenon prescrit aux femmes enceintes a causé de graves malformations congénitales. © Photonews

Le Softenon. Voilà le premier médicament qui vient à l’esprit de l’historien de la santé Michel Dupuis, également philosophe. Certainement en Belgique, où son évocation provoque le malaise, car de trop nombreuses victimes subissent encore aujourd’hui les répercussions de ce scandale sanitaire survenu à partir des années 50. Ce produit a provoqué chez les nouveau-nés des malformations congénitales graves, des paralysies faciales, de la surdité, des anomalies cardiaques… Initialement, la thalidomide (son nom chimique) avait été vendue comme un remède miracle capable de soigner la grippe et la lèpre. Mieux: aucun effet secondaire n’était notifié par la société Grünenthal. Très vite, les médecins ont surtout remarqué qu’elle permettait par ailleurs de calmer les nausées, et l’ont administrée aux femmes enceintes. Aux premières naissances, les doutes apparaissent et, dans les années 60, le scandale éclate. Le produit est interdit. Trop tard: 20.000 enfants en ont été victimes. La moitié sont décédés avant leur premier anniversaire.

Une vigilance accrue

La firme, qui s’est excusée en 2012, avait en réalité bâclé les essais cliniques et distribué trop largement le médicament, parfois sans aucune notice. Au point que le président Kennedy a demandé à la télévision à chaque Américain de vérifier son armoire à pharmacie alors que le médicament n’a jamais été commercialisé légalement aux États-Unis… Cette affaire a servi de base aux législations européennes visant à renforcer les contrôles sur les ­produits pharmaceutiques. D’autres scandales ont malgré tout suivi. On pense à l’OxyContin, un antidouleur à base d’opioïdes particulièrement addictif. Depuis les années 90, le médicament aurait fait plus de 400.000 morts. Le groupe ­Purdue Pharma connaissait son caractère très addictif, mais a malgré tout lancé une campagne de promotion très agressive, notamment via l’usage de visiteurs médicaux pour approcher les médecins. L’an dernier, un juge américain a ­condamné le groupe à verser 4,5 milliards de ­dollars aux victimes et institutions affectées en échange de l’immunité pour ses propriétaires.

Manifestation contre Purdue Pharma et l'OxyContin

Manifestation contre Purdue Pharma et l’OxyContin en 2019. © BelgaImage

Les exemples comme ceux-ci sont malheureusement trop nombreux depuis la Seconde Guerre mondiale. En France, on peut citer le Mediator, un médicament contre la fatigue et la faim (2.000 morts et la condamnation du groupe pour tromperie aggravée, homicides et blessures involon­taires), le Distilbène, censé prévenir les fausses couches (épidémie de cancers génitaux chez les femmes en France), l’anti-inflammatoire Vioxx (160.000 crises cardiaques et attaques cérébrales ainsi que 40.000 décès aux USA), etc.

Tout cela fait peur, on vous l’accorde. C’est pourquoi Michel Dupuis commence par rassurer: en ­réalité, ces affaires sont des cas particuliers qui font énormément de bruit. Un peu comme un accident d’avion. Et si ces tromperies éclatent au grand jour, c’est plutôt bon signe. De plus en plus, la vigilance est au rendez-vous. En tout cas, soutient l’historien, elle n’a jamais au cours de l’histoire été aussi sérieuse qu’aujourd’hui.

L’explication dans Lucky Luke

Michel Dupuis constate que les sciences pharmaceutiques suscitent beaucoup d’émotions dans l’opinion publique. Pour l’expliquer, il se réfère aux aventures de Lucky Luke et à l’élixir du Dr Doxey, soi-disant capable de tout guérir en donnant en plus force et vigueur. Autant dire que le sentiment de se faire avoir et parfois la fraude délibérément malhonnête de l’industrie seraient aussi anciens que les sciences médicales. “C’est pour cette raison qu’on a instauré le serment d’Hippocrate au VIIIe ­siècle avant notre ère”, précise encore l’historien.

Pourquoi cette tendance au charlatanisme a-t-elle toujours existé ? “Du point de vue historique, il y a une méfiance et un grand espoir en la science pharmaceu­tique. Ce cocktail crée de l’ambivalence vis-à-vis des charlatans pharmaciens inventeurs. Des “soft drinks” ont été inventés par des apprentis chimistes, des gens qui avaient le sens de l’expérience. Il faut cependant distinguer deux choses. D’un côté, l’industrie a toujours été du côté de l’essai-erreur. Il arrive encore aujourd’hui que des médicaments produisent des effets secondaires ­inattendus. C’est le revers de la médaille du progrès.” Plusieurs garde-fous évoqués dans la première partie de ce dossier limitent heureusement les risques sanitaires. “Malheureusement, après la vérification des agences nationales ou supranationales, des produits peuvent s’avérer décevants. C’est pourquoi il existe une agence de veille qui au bout de dix ou quinze ans peut suggérer le retrait du marché d’une molécule.”

médicaments pharmaceutiques

© Unsplash

Nature humaine

De l’autre côté, il y a donc la fraude. “À une époque, on a clairement fait de la science à n’importe quel prix. Durant la Seconde Guerre mondiale, bien sûr, avec des expériences sur l’hypothermie de patients. Dans les années 70 aux USA, on a exposé des prisonniers à des traitements placebo alors qu’ils étaient atteints de syphilis tertiaire. Depuis un siècle, on a constaté, par tous ces exemples, que l’industrie pharmaceutique n’échappe pas à la tentation des fraudes. Non seulement diverses molécules sur le marché sont inefficientes, ne servent à rien, mais en plus certaines ont eu par le passé des effets délétères comme le Softenon.”

Finalement, interroge-t-il, peut-on réellement attendre un autre comportement d’une industrie… comme les autres? “On retrouve dans ce secteur les pratiques du monde automobile qui a utilisé des logiciels capables de diminuer les émissions de CO2. C’est le Dieselgate. Ça ne touche pas directement la santé, donc ça émeut un peu moins, mais c’est tout de même l’environnement. L’industrie pharmaceutique, comme les autres, vit avec des pressions financières. Cela la pousse à mettre sur le marché de la poudre de perlimpinpin ou à cacher des effets secondaires.

Vu les bénéfices déjà engrangés en respectant l’éthique, un autre modèle n’est-il pas envisa­geable? Michel Dupuis répond, sceptique: “C’est peut-être la nature humaine: une industrie qui réalise de gros bénéfices se demande comment en générer plus encore, et par quels moyens. Parfois, ces moyens sont frauduleux.

Retrouvez notre dossier de la semaine Big Pharma en questions

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