Pourquoi le Blue Monday n’est pas le "jour le plus déprimant de l’année"?

Basé sur un calcul pseudoscientifique, le concept de Blue Monday va même à l’encontre des campagnes de sensibilisation sur la dépression.

Illustration d'un chien triste
Illustration d’un bouledogue français triste @BelgaImage

Ce 17 janvier 2022, comme chaque troisième lundi de janvier, c’est Blue Monday, réputé jour le plus dépriment de l’année. A priori, quoi de plus logique? La joie des fêtes de Noël et du Nouvel An appartient au passé. Au revoir les illuminations et le sapin! Le ciel est gris, il fait froid, on est cloîtré à la maison et pour couronner le tout, le week-end est fini. La date du Blue Monday serait même établie selon un savant calcul tout à fait scientifique et sérieux. Sauf qu’il s’agit d’une supercherie, comme l’avoue lui-même celui qui est à l’origine de ce concept.

Du Blue Monday au Yellow Day: une arnaque

Le nom de cet individu est le docteur Cliff Arnall, qui se présente comme psychologue à l’université de Cardiff, au pays de Galles. Une aura scientifique qui a tout pour faire de lui une personne digne de confiance. C’est lui qui, en 2005, a créé la formule mathématique pour déterminer quand serait ce fameux jour de la déprime. Il prend en compte la météo (dégueulasse), la motivation (en berne), les dettes (héritées des fêtes de Noël), etc. Résultat: le troisième lundi de janvier serait le pire de tous.

Pendant des années, le Blue Monday fait mouche. En 2009, une campagne britannique est même lancée pour "battre le Blue Monday". Sauf qu’en 2010, tout s’écroule. Lors d’une interview à The Telegraph, Cliff Arnall révèle que son calcul est en réalité une commande publicitaire de l’agence de communication Porter Novelli, au service du voyagiste Sky Travel. "On m’avait demandé de réfléchir au meilleur moment pour réserver des vacances", racontait-il. Et évidemment, puisque les ventes sont en berne en janvier dans le secteur, le choix s’est tourné logiquement sur cette période. Depuis, Cliff Arnall critique l’utilisation faite de sa soi-disant découverte qui fait office de "prophétie auto-réalisatrice".

Malgré son mea-culpa, cette histoire a mis en lumière d’autres éléments troublants à propos de Cliff Arnall. Comme le fait savoir Libération, le psychologue a ainsi créé juste après le Blue Monday un autre concept: le jour le plus heureux de l’année. Surnommé le Yellow Day, il a été établi un 20 juin, lorsque l’arrivée des vacances se conjugue avec le retour de l’été (du moins pour l’hémisphère Nord). Une découverte qui a dû faire très plaisir à la marque de glaces qui l’a sponsorisé.

Un concept délétère à plus d’un titre

Autre problème: le lien que Cliff Arnall revendique avec l’université de Cardiff. Comme le fait remarquer au Guardian un docteur en neurosciences de cet établissement, Dean Burnett, Arnall y a fait un service a minima: quelques cours du soir à mi-temps. Burnett ne manque par ailleurs pas de critiquer les "assertions idiotes" de son collègue. "Il est extrêmement improbable, pour ne pas dire impossible, qu’il existe une série de facteurs externes fiables, qui entraîne des dépressions chez une population entière à la même période chaque année", fulmine-t-il. "C’est également irrespectueux envers ceux qui souffrent de vraie dépression, car cela sous-entend qu’il s’agit d’une expérience temporaire et mineure, dont tout le monde souffre".

En plus de verser dans la pseudoscience, le calcul d’Arnall a bel et bien des effets délétères. C’est ce que montre un sondage publié en 2021 par l’agence d’intérim Qapa. Cette dernière a demandé à 4,5 millions de personnes pour savoir si le fait de connaître l’existence du Blue Monday influençait leur état. 48% des sondés ont répondu par l’affirmative. Autre étude éclairante sur le sujet: celle du Money and Mental Health Policy Institute menée en 2016 sur 5.500 personnes souffrant de troubles mentaux. Il s’avère que près de 90% de ces personnes dépensent plus. Il en ressort que 93% des individus avec une santé mentale fragile sont plus enclins à dépenser plus que d’habitude. En tout cas, il n’existe aucune étude pour déterminer la date la plus déprimante ou réjouissante de l’année. Pas de Blue Monday donc, ni de Yellow Day.

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