Soigner l’insomnie, l’autre épidémie

Depuis deux ans, le sommeil des Belges est plus léger en raison de l’anxiété ambiante et du changement de rythme au quotidien lié au télétravail. Mieux dormir requiert une certaine discipline.

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Pour certains, les insomnies sont quotidiennes. D’autres sont au contraire épuisés dès le début de soirée, voire le milieu de l’après-midi, et peinent à se lever au son du réveil. À moins que vous ne fassiez partie de celles et ceux qui soit enchaînent les cauchemars, soit ont l’impression de ne plus ­atteindre les phases de sommeil profond. Ce qui est certain, c’est que les nuits des Belges ont été perturbées par la crise sanitaire. Chez nous, l’étude la plus large a été menée au sein de l’hôpital Brugmann sous la tutelle du Pr Olivier Mairesse. “Le nombre de personnes souffrant d’insomnie clinique a augmenté lors de la première vague de confinement et a encore augmenté lors de la seconde”, commence-t-il. Avant le confinement, 7,04 % des participants à la première étude et 7,66 % des participants à la seconde souffraient d’insomnie clinique. Cette prévalence est passée respectivement à 19,22 % et à 28,91 %. Autrement dit, le nombre d’insomnies cliniques a été multiplié par trois ou quatre. En outre, la sévérité de l’insomnie était plus importante lors de la seconde vague que durant la première.

Olivier Mairesse a fait deux grandes observations: le coucher et le réveil ont été plus tardifs durant les deux premiers confinements, en raison du télétravail et des cours en ligne pour les étudiants. Le temps de sommeil a de son côté été réduit. “Cette diminution pourrait s’expliquer par un manque d’activité physique ou par l’augmentation du nombre de répondants présentant des symptômes d’insomnie, ce qui pourrait créer une perception subjective d’un temps de sommeil réduit”, précise le chercheur. Une augmentation de la latence d’endormissement a également été trouvée dans la majorité des études, ce qui pourrait être expliqué par l’augmentation de la détresse psychologique.

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Stress et déprime

Une analyse de réseaux de symptômes diurnes (stress et sentiments de déprime, insomnie, ­fatigue, ­somnolence…) effectuée en collaboration avec le Pr Briganti (ULB) démontre que le symptôme central durant la deuxième vague de Covid-19 était la sensation de déprime liée au confinement. “Ce sont donc surtout les sentiments de stress et de déprime, dus aux virus ou aux confinements, qui forment un réseau dense de symp­tômes qui s’influencent fortement mutuellement. Nous distinguons d’autres sous-réseaux de symp­tômes interconnectés comme la fatigue et la somnolence d’une part et la quantité de sommeil et la sévérité de l’insomnie d’autre part”, ajoute le chercheur de la VUB qui insiste: “Cette étude n’émet en aucun cas des doutes envers la pertinence des mesures de confinement durant la crise, elle se limite à observer les associations entre différents symptômes rapportés”.

1 million de somnifères par jour

L’enquête Covid de Sciensano menée en 2020 dévoile que la consommation des médicaments utilisés lors de troubles du sommeil est en augmentation. En 2020, 1,39 million de doses unitaires ont été délivrées chaque jour en Belgique. Un répondant sur cinq (21 %) déclare utiliser des somnifères ou des sédatifs (benzodiazépines, zolpidem, Xanax, Valium, etc.). Parmi ceux-là, deux personnes sur cinq disent avoir commencé à le faire ou à avoir augmenté leur utilisation depuis la crise sanitaire. Trois quarts des jeunes âgés entre 18 et 24 ans qui prennent des médicaments pour mieux dormir ont commencé après mars 2020. Précisons que la consommation de médicaments n’a rien d’anodin. Le projet Benzonet de l’université de Gand dévoile en plus que la ­majorité des patients sont mal informés sur leurs effets à long terme (les somnifères perturbent le cycle du sommeil), la date d’arrêt recommandée et les alternatives.

À ce stade, l’étude, qui se poursuit, ne dit pas si les effets de la crise sanitaire sur le sommeil ont continué jusqu’à aujourd’hui. Sur le terrain, le somno­logue clinicien Roland Pec observe encore cette réalité. “Il y a des personnes pour lesquelles la situation est pathogène, mais aussi certains pour qui la situation est salutogène, c’est-à-dire qu’ils dorment mieux depuis le confinement ou le télétravail, grâce à la diminution des contraintes socio-professionnelles, moins d’embouteillages le matin, moins de rapports sociaux. Mais la majorité est tout de même impactée négativement. Maintenant, sur la base de ma patientèle uniquement, c’est difficile de faire des généralités car l’échantillon est trop faible”, commence-t-il par nuancer.

Ce qu’il constate surtout, c’est un déphasage de l’horloge biologique. “Cette horloge est circadienne, car elle tourne en fait en moyenne sur 25 heures 20 minutes, et non pas 24 heures. Ça tombe mal, car ça signifie qu’on n’est pas tout à fait réglé avec le soleil.” Cette horloge est réglée par des facteurs externes comme la lumière du jour, l’activité physique, la prise des repas et ensuite les relations sociales et professionnelles. “Ces éléments permettent de remettre l’horloge à l’heure le matin. Le télétravail dérègle donc cette horloge biologique. Certaines personnes résistent bien à ce retard. Beaucoup d’autres personnes vont en souffrir. Voilà la cause des insomnies apparues avec la crise. Précisons: pour que ce soit une insomnie, il faut qu’il y ait des répercussions négatives le lendemain et que ce soit involontaire. Sinon, on peut simplement être un petit dormeur. Un autre mal est la difficulté à atteindre un sommeil ­profond en raison de la baisse d’activités physiques, et l’aspect psychologique.”

Les secrets du sommeil profond

Parmi les solutions, mieux se dépenser ou guérir ses troubles psychologiques est évidemment nécessaire pour mieux dormir. “On peut agir directement sur l’horloge biologique en se levant à heure fixe même le week-end, en sortant de la maison au moins 30 ou 40 minutes pour prendre la lumière du jour même si on est en hiver ou utiliser des dispositifs de luminothérapie.” Enfin, Roland Pec rassure concernant l’usage accentué des écrans: “L’usage des écrans la journée n’est pas forcément problématique. Par contre, le soir, c’est à éviter. Car le cerveau reçoit le message que le soleil est encore levé”.

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