Nos enfants vivent avec des polluants: quels risques pour leur santé?

Une étude de Test Achats révèle que 100 % des enfants testés présentent des traces de contamination. Une prise de conscience est nécessaire, sans pour autant exagérer les risques réels révélés par ces résultats.

Nos enfants vivent avec des polluants: quels risques pour leur santé?
Parmi les 261 polluants identifiés sur les enfants belges testés, plus de 60 % sont des pesticides. © BelgaImage

En juin, 101 enfants entre trois et quinze ans ont offert une petite mèche de leurs cheveux à Test Achats. L’association de défense des consommateurs les a analysées pour tenter d’y déceler une éventuelle présence de produits polluants. Pas si éventuelle que cela finalement puisque tous les enfants présentaient des traces de contamination. Les 101. Une conclusion édifiante qui s’entoure d’autres résultats spectaculaires. Au total, 261 polluants ont été retrouvés dans leurs cheveux, avec parfois de fortes disparités au sein d’une même famille. “Le laboratoire a détecté une moyenne de 5,5 polluants par enfant, mais certains en comptaient bien davantage. Ainsi, près d’un tiers (31 %) des enfants testés font montre d’une toxicité chronique élevée puisque leurs cheveux ­contiennent plus de 7 polluants et pour certains jusqu’à 12”, signale Test Achats dans un dossier paru en novembre. Avant de préciser que ce taux n’atteint heureusement pas le seuil d’alerte de vingt polluants. “L’un des risques majeurs de cette pollution réside dans “l’effet cocktail”: en s’associant, des molécules, même a priori inoffensives, peuvent par synergie s’avérer délétères pour notre organisme.” Test Achats exhorte les autorités à plus de contrôles des produits destinés au marché belge et à une réflexion plus rigoureuse sur l’autorisation de certains pesticides. Mais demande aussi de réelles recherches sur ce fameux “effet cocktail” et, dans le doute, le recours au principe de précaution.

Taux acceptables

Les résultats de cette enquête ont de quoi inquiéter. Mais Carine Deschamps, experte environnement de Test Achats, le signale elle-même: “Pas de catastrophisme, cela ne veut pas dire qu’il y a des effets directs sur la santé”. Elle précise ensuite qu’il est encore très compliqué de mesurer les risques sanitaires de ces contaminations. Elle est suivie par Alfred Bernard, toxicologue et professeur émérite à l’UCLouvain. Il appelle à un certain recul. Pour lui, Test Achats se prête à une interprétation un peu abusive des données. “On retrouve vraiment des traces infimes, souvent à la limite de la quantification. Même en zone agricole, on a des chiffres extrêmement faibles. À ce stade-ci, je pense qu’il faut être prudent, ces niveaux d’exposition sont très largement inférieurs aux taux journaliers acceptables définis par les réglementations européennes.” Tant mieux. Mais peut-on faire confiance aux seuils européens? “Ces normes sont établies sur la base d’expérimentation sur les animaux. Pour la population générale, on part de ces données animales et on y ajoute une marge de sécurité de facteur 100 par rapport à la dose la plus élevée que l’on peut ­donner à un animal sans qu’il y ait d’effet toxique. Ici, on est largement en dessous.

Les risques pour les enfants sont régulièrement associés à des expositions professionnelles ou para-professionnelles. C’est-à-dire en milieu agricole. “Si le père manipule ces produits sans ­protection ou si la maman y est exposée durant la grossesse, on rapporte des troubles notamment cognitifs chez l’enfant. Chez l’agriculteur, on retrouve des troubles beaucoup plus significatifs: cancers, problèmes au niveau reproducteur… Dans ce groupe, il faut être prudent. En dehors de cela, pour la population générale, on n’a pas de résultats probants. Sur la base des connaissances actuelles, on peut donc faire confiance aux normes européennes. Les produits les plus dangereux, avec des propriétés cancérogènes, ont été éliminés.

masque anti pollution

© Adobe Stock

Cinq fruits et légumes traités par jour

Ces analyses ont été réalisées sur des cheveux parce qu’ils intègrent l’exposition durant toute leur croissance. Le cheveu accumule la substance et permet donc d’évaluer une exposition sur une période plus longue, contrairement à l’urine ou au sang. C’est à la fois une force et une faiblesse de l’étude de Test Achats. “Cette accumulation durant la croissance est un avantage considérable. Mais actuellement, les scientifiques considèrent qu’il s’agit d’un instrument de recherche qui ne permet pas d’évaluer les risques. On ne trouve pas de corrélation entre les données récoltées via l’urine ou le sang et via les cheveux. Alors que toutes les études qui rapportent des troubles chez les enfants utilisent l’urine ou le sang comme marqueurs d’exposition. Il n’est pas impossible non plus que dans certains cas, les cheveux soient contaminés par l’air ambiant et non par l’organisme.

Parmi les substances observées dans les cheveux des enfants, on retrouve des médicaments, destinés aux animaux ou aux êtres humains. Ainsi que des intermédiaires chimiques de synthèse, présents notamment dans les textiles et les produits ménagers. Mais les grands gagnants des analyses de Test Achats, ce sont les pesticides (herbicides, insecti­cides, fongicides…). Ils constituent plus de 60 % des polluants identifiés. L’association rappelle que ce n’est pas vraiment une surprise, la Belgique étant parmi les principaux utilisateurs de pesti­cides agricoles en Europe. Là aussi, Alfred Bernard relativise. “La principale source d’exposition aux ­pesticides, et notamment pour les enfants, ce sont les fruits et les légumes. Et il est extrêmement important de comprendre que la consommation de fruits et ­légumes est associée à une réduction très importante des risques de cancers et maladies cardiovasculaires.” Autrement dit, les bénéfices dépassent largement les risques. “Que vous consommiez des produits bio ou non, il faut manger des fruits et des légumes, et ce malgré les traces de résidus de produits phytosani­taires.” Une nuance qui nous inviterait à mettre en veilleuse la lutte contre les pesticides? “Non, le combat doit être mené pour protéger l’environnement. L’impact des pesticides est d’abord environnemental, avec une atteinte à la biodiversité et aux nappes phréatiques. Les plus nocifs, ce sont les insecticides, autant pour l’homme que pour la nature et les animaux. Se passer des pesticides et privilégier les alternatives ne serait que bénéfique pour l’environnement et les générations futures. Mais encore faut-il qu’elles existent.

Chute de spermatozoïdes

Dans les cheveux de la centaine d’enfants testés, 23 substances interdites depuis plus de vingt ans en Belgique ou en Europe ont été identifiées. C’est qu’elles sont persistantes. “C’est classique, beaucoup d’études retrouvent des produits interdits. C’est une pollution globale, historique, par des pesticides extrêmement persistants. Le pic d’exposition à ces substances se situait dans les années 60-70. L’avantage des pesticides actuels, c’est qu’ils disparaissent dans l’environnement, sauf au niveau des nappes phréatiques.

enfant se lavant les mains

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Autre terme à la mode: les perturbateurs endocriniens. Test Achats s’en inquiète. “De multiples ­polluants chimiques peuvent mimer nos hormones, explique l’association. Ils se substituent à la clé ­hormonale pour ouvrir certaines serrures cellulaires au cœur de nos organes et ainsi (dé)réguler des fonctions physiologiques aussi vitales que la reproduction ou l’immunité. Chez l’individu exposé, et parfois ­jusqu’à sa descendance.” Outre l’augmentation de certains cancers, la fertilité a effectivement fortement baissé à cause des perturbateurs endocriniens. Alfred Bernard estime à 50 % la chute du nombre de spermatozoïdes chez les jeunes garçons par rapport aux années septante. “C’est indubitablement lié aux perturbateurs endocriniens et à notre mode de vie. Des mesures sont prises, notamment au niveau des plastiques et plastifiants, qui sont les plus actifs chez les enfants. Limiter le bisphénol A et le dioxyde de titane est une bonne chose. On se débarrasse d’une série de produits, souvent sous la pression des médias et de la population.” Alfred Bernard insiste à nouveau: il faut cependant éviter de surinterpréter les données et amplifier risques. “On pense qu’en se débarrassant de quelques produits chimiques, on va résoudre la situation. Il y a d’autres facteurs bien plus importants qui ont un impact sur la santé de la population.

Parmi ces facteurs, Alfred Bernard pense d’abord à la pollution de l’air. C’est là le facteur de risque principal. Nous sommes quotidiennement exposés à des milliers de substances qui flottent dans l’air. Ce qui fait dire à Alfred Bernard que les résidus de pesticides retrouvés dans les cheveux des petits Belges sont peu de chose par rapport à l’immensité des crasses que l’on respire. “Les pesticides, c’est l’arbre qui cache la forêt en matière de santé publique. Les estimations sont de l’ordre de quatre à huit millions de décès par an à cause de la pollution de l’air.” Un autre facteur important est, évidemment, notre alimentation. “Dans le groupe des cancérogènes avérés, on trouve les charcuteries. Et dans le groupe “cancérogènes probables”, vous avez la viande rouge et les frites.

Pas tous égaux face aux polluants

Certains se demandent si les autorités prennent la mesure de ces dangers on ne peut plus quotidiens. Est-ce une priorité? “Quant à la pollution de l’air, je pense que oui. L’OMS vient de baisser drastiquement les normes pour les particules fines et le dioxyde d’azote. Et vous voyez qu’à Bruxelles, des mesures sont prises pour modifier le parc automobile. Pour l’alimentation en revanche… En Occident, les efforts ne sont pas optimaux.” Notre alimentation est caractérisée par l’excès et par la transformation. Qu’elle se caractérise par l’ajout d’additifs ou qu’elle soit thermique, via une cuisson à haute température qui favorise les résidus de combustion. “Je le répète: les fruits et légumes nous protègent. Si on n’a pas les moyens de se payer du bio, il faut en consommer, même s’ils sont contaminés par des pesticides. C’est très important.” Alfred Bernard met là le doigt sur des problèmes évidents qui se greffent sur celui de l’exposition aux produits polluants: la précarité et l’injustice sociale. “Si vous regardez les niveaux d’exposition aux pesticides, on remarque un gradient socio-économique. Et si on prend l’énergie, vu les prix qui augmentent, les plus précarisés se tournent vers le chauffage au bois. C’est le combustible le meilleur marché mais il contamine l’intérieur des maisons et l’environnement. Ce sont ces variations socio- économiques qui m’inquiètent le plus. Tout cela est assez complexe et le politique a du mal à trouver des alternatives. Il a du mal à offrir à la population une qualité de vie tout en réduisant les risques.

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