La cigarette électronique sur ordonnance: la bonne idée?

Le Royaume-Uni ouvre la voie à la prescription médicale de cigarettes électroniques. La route à suivre pour endiguer le tabagisme? On décrypte.

homme avec sa cigarette électronique
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L’e-clope redore son blason. Accusée de tous les maux, même d’une nocivité semblable à celle du tabac et de ses 40 composants cancérigènes, la cigarette électronique aurait aujourd’hui valeur de… médicament. Selon les dernières études scientifiques, ce dispositif surpasse en effet les aides traditionnelles au sevrage tabagique. L’e-cig offre d’abord aux ex-accros à la clope la sensation de fumer, mais elle se révèle aussi plus efficace que les autres substituts pour soulager les symptômes de manque car elle permet de libérer des doses de nicotine personnalisées. Autant de raisons qui ont poussé les autorités sanitaires du Royaume-Uni à autoriser la prescription médicale de cigarettes électroniques. Une ­première mondiale. Et forcément une bonne ­initiative?

Je recommande d’abord les méthodes classiques d’aide au sevrage, comme le Champix ou le Zyban, prône le pneumologue Pierre Bartsch, président du Conseil scientifique interuniversitaire de gestion du tabagisme (CSIGT). Mais lorsqu’on a épuisé tous ces moyens de première ligne et que le patient continue de fumer, je suis pour la prescription d’une cigarette électronique car l’efficacité de ce mode de substitution de la nicotine ne fait plus aucun doute. Une étude britannique de 2019, correctement effectuée, montre que les fumeurs ont deux fois plus de succès d’abstinence avec la cigarette électronique par rapport à la combinaison traditionnelle de substituts nicotiniques.” Alors que de nombreux Belges uti­lisent déjà l’e-cigarette en automédication, une prescription médicale favoriserait le suivi thérapeutique. “L’aide psychologique, le soutien, est le premier traitement contre le tabagisme. Le simple fait de se rendre chez un médecin permet déjà à 2 % des fumeurs d’arrêter. Ce n’est peut-être pas énorme, mais ça ne coûte pas grand-chose non plus.”

Qu’en pense la Fondation belge contre le cancer, plutôt frileuse jusqu’ici à recommander la cigarette électronique? “C’est à mon sens une bonne initiative, juge Suzanne Gabriels, experte en prévention tabac auprès de la fondation. Car le potentiel de la cigarette électronique n’est pas pleinement exploité. Tant que ce dispositif reste un vulgaire produit de consommation, de nombreuses personnes n’essaient pas de se sevrer de leur dépendance à la nicotine.” Une situation dont se délectent les cigarettiers qui profitent des nombreuses rechutes, mais aussi de cette nouvelle addiction puisqu’ils commercia­lisent eux aussi des cigarettes électroniques. “En consultant un tabacologue, on s’attaquera à cette dépendance physique, mais aussi psychique et comportementale. À l’heure actuelle, même si l’on sait que l’e-cigarette est moins nocive que le tabac, beaucoup de médecins sont encore réticents à la recommander comme outil de sevrage car on a peu de standards de sécurité. Notamment concernant les arômes dont certains semblent plus nocifs que d’autres. Des produits dotés d’une licence médicale rassureront donc ces addictologues.”

cigarette électronique

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Dilemme éthique

Pour que leurs produits soient prescrits par les médecins du Royaume-Uni, les fabricants devront en effet demander une licence médicale et faire approuver leurs produits auprès de l’agence britannique des médicaments. “Ce ­contrôle qualité me paraît indispensable, renchérit le pneumologue. Ces arômes jouent en effet un rôle important, peut-être même dans la dépendance car certaines personnes sont visiblement accros à telle ou telle saveur. Il faut donc poursuivre le suivi de la toxicité des arômes.”

Une prescription médicale de la cigarette ­électronique aurait donc au moins deux impacts positifs: fournir aux fumeurs un substitut sûr et assortir cette aide d’un suivi thérapeutique. Si ce dispositif est remboursé par l’assurance maladie, il sera par ailleurs beaucoup plus accessible. Car la cigarette électronique est moins coûteuse que le tabac, mais elle est n’est pas non plus très abor­dable. Et l’on sait que le tabagisme fait encore plus de ravages chez les personnes économiquement les plus vulnérables. Mais les législateurs se retrouvent alors face à un solide dilemme éthique. Si la sécurité sociale prend en charge ce dispositif, les fabricants de cigarettes électroniques liés de près ou de loin à l’industrie du tabac pourraient également en bénéficier. “Alors que les cigarettiers sont respon­sables de cette addiction, il me paraît inacceptable que cette industrie bénéficie de la moindre aide”, avertit Suzanne Gabriels.

Récemment, l’Australie a adopté une politique encore plus stricte en interdisant la vente libre de cigarettes électroniques. Impossible désormais de s’en procurer sans une ordonnance. “Je pense qu’il ne faut pas trop en restreindre l’accès”, poursuit Suzanne Gabriels. Pour le ­pneumologue Pierre Bartsch, l’efficacité de cette restriction pose aussi question. “Cette mesure aurait le mérite d’obliger à un suivi thérapeutique, mais qui empêchera les gens d’en acheter sur ­Internet? Un cadre trop restrictif donnera naissance à un marché noir.

La nouvelle arme des tabacologues

Le succès colossal de la cigarette électronique JUUL aux États-Unis a fait couler beaucoup d’encre. Notamment pour sa popularité auprès des jeunes, souvent non-fumeurs. Mais la JUUL initie également une petite révolution car c’est le premier “pod” à avoir conquis le marché. Concrètement? Le pod est une cigarette électronique “tout en un”, ultra-compacte et dont la particularité est de diffuser des sels de nicotine, la forme la plus proche de la nicotine naturelle. Alors que les cigarettes électroniques traditionnelles peinent à diffuser ce principe actif dans le sang, les pods à sels de nicotine agissent presque aussi rapidement qu’une clope. “Les pods sont des cigarettes électroniques très efficaces”, confirme le pneumo­logue Pierre Bartsch.

Mais qu’en est-il des risques liés à ces hauts taux de nicotine? “A priori, la toxicité de ce produit ne représente pas de grand danger. Une étude montre même que ces pods seraient moins toxiques qu’une cigarette électronique.” Entre autres parce que les utilisateurs de pods n’ont pas besoin de tirer de grosses bouffées pour recevoir leur dose de nicotine. Or, on pense que la toxicité d’une cigarette électronique réside surtout dans ses arômes. Vu que de nombreux pods utilisent des cartouches scellées, le choix de ces saveurs est lui aussi limité. “En revanche, plus un dispositif libère rapidement de la nicotine, plus il est addictif. Et on ne connaît pas les risques à long terme, notamment cardiovasculaires, de l’utilisation de nicotine à forte dose.” Les pods sont donc très efficaces pour arrêter de fumer – ce qui devrait déjà sauver la vie de nombreuses personnes – mais peu propices au sevrage de la nicotine. Les vapoteurs devraient donc se faire aider par leur médecin pour diminuer progressivement les doses. “Mais dans la pratique, si on raisonne en termes de réduction des risques, je n’embêterais pas trop les vapoteurs longue durée pour qui la cigarette électronique est le seul moyen de ne pas recommencer à fumer.

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