Comment vont les pharmaciens, les oubliés de la crise sanitaire?

Ce sont les acteurs de première ligne le moins souvent placés sous les projecteurs. Ils jouent pourtant un rôle essentiel de conseil. Bien que débordés, ils ne demandent d’ailleurs qu’à être plus utiles.

Dans une pharmacie en temps de Covid
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Au début de cette crise sanitaire, alors que le pays était en confinement total, tous les types d’entreprises ont dû fermer leurs portes au public. Sauf trois: les supermarchés, les magasins d’articles pour animaux et les pharmacies. “On a très mal vécu d’avoir été associés aux commerces dans les déclarations gouvernementales alors que nous faisons partie de la première ligne de soins”, se souvient Antoinette Loise, pharmacien (“pharmacienne, c’est la femme du pharmacien”, rappelle-t-elle en souriant), dans la petite commune de La Bruyère. Si le monde politique et les médias se sont préoccupés de la saturation des hôpitaux et du surmenage des médecins, l’état de santé de nos pharmacies a moins été au centre des attentions. Pourtant, de mars 2020 à décembre 2021, ces spécialistes des médicaments et du conseil n’ont pas arrêté un instant de travailler. Aujourd’hui, le moral reste bon, mais l’épuisement est bel et bien là. “Il y a beaucoup de fatigue et de pression dans la majorité des officines”, commente Alain Chaspierre, secrétaire général et porte-parole de l’APB, l’Association pharmaceutique belge.

Effet anxiolytique

Nerveusement, toute l’équipe est un peu au bout du rouleau”, confirme Antoinette. C’est le début du confinement qui a été le plus compliqué à gérer. “Tout le monde était à la recherche de gel, de masques… Les patients nous mettaient beaucoup de pression, d’autant plus que les médecins ne recevaient plus autant qu’avant.” C’est que, les généralistes étant débordés, l’officine était un des seuls lieux où obtenir les réponses d’un expert. Cette fonction de conseil, existant depuis toujours, a été fortement accentuée, ce qui a été apprécié de l’autre côté du comptoir. “Cela fait partie de notre rôle, qui a été un peu revalorisé par cette situation. On n’a jamais voulu devenir uniquement des vendeurs. Généralement lorsqu’on fait des études médicales, ce n’est pas pour faire un métier commercial.” “Juste vendre des boîtes”, “devenir des caissiers”, voilà les hantises de beaucoup de ces spécialistes du médicament. Ce lien recréé entre le citoyen et son pharmacien restera peut-être parmi les rares conséquences positives de cette pandémie.

Dans les grandes villes, le début de la crise a été fort différent pour les pharmacies. “Sans les écoles, les commerces et les bureaux, on a perdu énormément de clientèle, on s’est retrouvé esseulé”, raconte Virginie Courbe, pharmacienne rue de la Cathédrale, dans le centre de Liège. “Heureusement qu’on avait d’autres créneaux comme les maisons de repos parce qu’on a frôlé la catastrophe économique.” Préserver son personnel, son moral et son bien-être a donc été un grand enjeu. “On s’est arrangé pour garder tous les employés, en variant les tâches de chacun. Il a aussi fallu rassurer l’équipe et la patientèle sur le virus, expliquer l’immunité, comment elle fonctionne et comment la booster. On a eu d’ailleurs beaucoup de retours positifs grâce à ça. Certains étaient très anxieux et stressés face à toutes les informations sur la crise. Nous avons répondu à énormément de questions.” Dès lors, le moral et l’énergie du personnel de la pharmacie Cathédrale sont restés bons tout au long de la pandémie. Même si certains choix du gouvernement ont été difficiles à digérer. “Je ne sais pas si c’était intentionnel ou de la maladresse, mais dès le début, on nous a jetés derrière nos comptoirs sans notre avis. Nous n’avions ni masque ni gel, mais on s’est débrouillé pour en fabriquer nous-mêmes. On a fait tout ce qu’on nous a demandé. Alors aujourd’hui, la vente d’autotests au supermarché à bas prix, c’est malheureux. Notre image en prend un coup. On passe pour des voleurs. Heureusement, beaucoup de gens préfèrent venir en pharmacie pour être conseillés et avoir les explications.”

préparation de médicaments en pharmacie

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Bientôt vaccinés en pharmacie?

Alain Chaspierre, pour l’APB, rappelle qu’au début de la pandémie, “on ne parlait que très peu de nous et cela n’a pas été bien apprécié”. Mais la situation évoluant, les responsabilités confiées aux pharmaciens se sont accumulées. Aux masques et au gel se sont ajoutés les autotests, les tests antigéniques pour les voyages, puis les tests des patients symptomatiques. On leur a aussi proposé de se former à la vaccination pour rejoindre les équipes des centres. Plutôt qu’une surcharge de travail, ces nouvelles tâches ont été accueillies très favorablement. Selon l’APB, 2.800 des 4.965 officines belges réalisent des tests, soit plus d’une sur deux. Et 4.000 pharmaciens se sont formés à l’acte vaccinal de leur plein gré. “Apporter une autre contribution que celle du conseil, c’est quelque chose de positif, ajoute la Liégeoise Virginie Courbe. Ça agrandit notre panel et ça nous valorise.”

Le ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke, aimerait même autoriser les pharmaciens formés à vacciner dans leurs officines. Une idée qui plaît à beaucoup d’entre eux et qui, selon l’Association pharmaceutique, sera bénéfique pour la population même après la crise. “On voit que le pharmacien touche un public plus large, notamment celui qui échappe au circuit de santé, qui n’a pas de médecin traitant, qui ne va pas en centre de testing ou de vaccination”, explique Alain Chaspierre. Le porte-parole cite en exemple le vaccin contre la grippe. “L’OMS recommande que 75 % des populations à risque soient vaccinées. Dans les pays où les pharmacies vaccinent, comme la France, on s’approche de l’objectif, dans les autres, on est plutôt vers 46-50 %.”

une pharmacie transformée en centre de test covid

Une pharmacie transformée en centre de dépistage. © BelgaImage

Concurrence médicale

Ceux qui ne voient pas ça d’un bon œil, ce sont les médecins et surtout l’Absym, l’Association belge des syndicats médicaux. Elle a encore, jeudi dernier, publié une lettre ouverte s’opposant au projet de loi autorisant la vaccination en pharmacie, la qualifiant “d’inspirée par un réflexe corporatiste du lobby des pharmaciens, qui s’inquiète de leurs revenus, mis à mal par l’arrivée du commerce en ligne et des chaînes”. Mais pour les pharmaciens, c’est plutôt une volonté des médecins de veiller sur leur chasse gardée. “Les choses doivent être bien claires: on ne va pas poser de diagnostic. Mais on peut mieux définir ce que chacun peut faire et désengorger les médecins de certaines choses. Ils sont surchargés de travail. Pendant qu’ils vaccinent, des malades patientent dans les salles d’attente”, nous dit-on d’un côté. “Nous sommes capables de réaliser certains actes médicaux. Mais en Belgique, les médecins préfèrent garder la mainmise sur certaines tâches, plutôt que travailler en binôme avec les pharmaciens au profit du patient”, entend-on d’un autre.

L’APB confirme, mais tempère. “Il faudra vaincre certaines résistances. Aujourd’hui, deux personnes qui consultent un médecin sur trois ont d’abord été en pharmacie pour un conseil ou en espérant se soigner eux- mêmes. Ce n’est pas un chiffre anodin, mais beaucoup de médecins l’ignoraient. Il y a aujourd’hui une vraie prise de conscience du rôle des pharmaciens, qui doivent être reconnus comme véritables acteurs des soins de santé, comme les médecins, comme les infirmiers.

Coup de jeune

Liens renoués avec le citoyen, revalorisation de la profession, mais aussi fatigue, pression et manque de considération… Avec un tel bilan, le métier de pharmacien séduit-il toujours? “Oui, il y a eu beaucoup d’inscriptions dans les cursus pharma universitaires ces dernières années. Même s’ils ouvrent énormément de portes, la majorité des étudiants reste attirée par la pharmacie d’officine”, répond Alain Chaspierre. Du côté de Meux, Antoinette Loise a, elle, déconseillé à ses enfants de reprendre l’historique officine familiale. “La donne n’est plus la même qu’il y a 20 ans. Le métier a tellement évolué que beaucoup en sont dégoûtés.” Mais avant de se projeter si loin, elle préfère d’abord penser au futur proche. “On voit arriver le retour des malades saisonniers, en plus de l’épidémie qui repart sur les chapeaux de roue. On se demande quand et comment on va s’en sortir.

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