Obligation vaccinale des soignants: quel impact sur les hôpitaux?

Les hôpitaux vont devoir se séparer de soignants alors qu'il en manque déjà maintenant. Un ultimatum vaccinal perçu avec beaucoup d'angoisse.

Soignants avec le vaccin de Pfizer
Des soignants avec le vaccin anti-Covid de Pfizer, à Nantes le 12 juin 2021 @BelgaImage

Le 1er janvier prochain, les soignants non-vaccinés auront une véritable épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Ils auront alors trois mois pour recevoir le vaccin anti-Covid. Une période de transition où ils devront déjà présenter un certificat de rétablissement ou un test négatif au coronavirus pour pouvoir exercer leurs professions. Et dès le 1er avril, c’est simple: pas de vaccin, pas de boulot (sauf justification valable). Plus concrètement, cette décision de l’exécutif risque de perturber encore un peu plus un système de santé déjà malmené par le Covid-19. Un problème qui se pose notamment pour l’une des professions les plus importantes du secteur: celle des infirmiers.

Des données incomplètes

Pour savoir ce qui se passerait à l’hôpital avec l’obligation vaccinale, le réflexe est de regarder au nombre de soignants vaccinés. Le premier indicateur sur le sujet, c’est la base de données CoBRHA, qui répertorie les travailleurs de soins de santé. Selon celui-ci, en date du 6 décembre, 90% d’entre eux étaient complètement vaccinés et logiquement, cela voudrait dire que 10% du personnel soignant risquerait d’être sanctionné en l‘état. Mais ce chiffre est variable en fonction du métier. Il est d’environ 84,5% pour les kinés, 88% chez les aides-soignants et les sages-femmes, 89% pour les logopèdes et les dentistes, 93% pour les pharmaciens et 95% pour les médecins. Pour les infirmiers, le chiffre qui est donné est de 91,6%.

Oui, sauf que ces données sont parfois trompeuses. Le CoBRHA répertorie notamment 217.473 infirmiers au total. Le problème, c’est qu’il est question ici des infirmiers diplômés, pas de ceux actifs et exerçants réellement. Or ils sont nombreux à quitter plus ou moins rapidement le métier: après 5-7 ans en soins intensifs, et 12-13 ans en moyenne pour l’ensemble de cette profession. Et même après s’être redirigés vers un autre métier, ils peuvent rester dans la base de données. Forcément, cela brouille les cartes.

«On ne sait donc pas avec précision quel impact l’obligation vaccinale aura sur les hôpitaux vu qu’on n’est pas certain de la proportion des vaccinés et non-vaccinés parmi les infirmiers», déclare Jérôme Tack, président de la Siz-Nursing, la Fédération des infirmiers des soins intensifs. «On le découvrira seulement le 1er janvier. On parle toutefois de plus de 80% des infirmiers vaccinés. Dans les soins intensifs, on serait entre 90% et 95%». Il s’attend aussi à des difficultés plus importantes dans les régions où le taux de vaccination est globalement plus faible, Bruxelles en tête.

La menace de voir des lits fermés

Les hôpitaux sont d’autant plus dans une situation délicate par rapport à l’obligation vaccinale qu’ils doivent déjà faire face à une pénurie de soignants systémique. Congédier de force les non-vaccinés serait donc un véritable crève-cœur. «Une chose est sûre: au vu de ce contexte, si on se prive ne serait-ce que d’un ou deux infirmiers, il y a encore plus de lits qui vont devoir être fermés», redoute Jérôme Tack.

Pour imaginer ce que cela donnerait dans la pratique, on peut regarder à ce qui s’est passé en France. Dans l’Hexagone, les soignants sont déjà obligés d’être vaccinés et là aussi, il y a une pénurie de personnel. «La différence d’impact par région française est frappante. En métropole, les conséquences étaient limitées mais il a fallu envoyer des infirmiers en Outre-mer» où le taux de vaccination est plus faible, fait savoir le président de la Siz-Nursing. Mais il prévient: les comparaisons avec la Belgique sont difficiles. Puis surtout, «la problématique de la pénurie de soignants est nationale». «Cela se voit avec la clinique André Renard d’Herstal qui a fermé ses urgences hier, ou les hôpitaux flamands qui font pression sur Jan Jambon pour avancer le Codeco parce qu’ils sont débordés».

Le casse-tête de la pénurie de soignants

Poser la question de l’obligation vaccinale revient donc forcément à mettre le problème de la pénurie de soignants sur la table. A priori, les données sur le sujet sont une nouvelle fois ambiguës. Selon l’OCDE et la Banque mondiale, la Belgique a un (très) bon ratio d’infirmiers pour 1.000 habitants. Notre pays est même dans le top 3 des pays européens à avoir le plus de lits en soins intensifs. Le hic, c’est que l’on parle à nouveau d’infirmiers diplômés, pas exerçants. En janvier 2020, la KCE, le centre fédéral d’expertise des soins de santé, rendait une enquête beaucoup moins glorieuse pour la Belgique. Selon elle, les infirmiers belges s’occupent en moyenne de 9,4 patients. En règle générale, au niveau international, on estime qu’il ne faut pas que ce chiffre dépasse huit pour assurer la bonne gestion des services de santé. La Belgique serait ainsi un des pays européens à avoir le moins d’infirmiers par patient et il faudrait 20.000 infirmiers supplémentaires pour revenir à ce fameux objectif de huit. Avec l’obligation vaccinale, ce chiffre serait logiquement plus élevé.

Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette pénurie de soignants. Il y a d’abord le fait que les infirmiers finissent par quitter le métier après quelques années à cause de conditions de travail difficiles. Les horaires sont plus atypiques que dans les autres secteurs, avec de nombreux travailleurs de nuit ou du week-end. Une étude réalisée en avril 2020 montre que 70% des infirmiers francophones risquent de faire un burn-out. Autre élément d’explication: 60% des infirmiers travaillent à temps partiel, en partie parce que la profession est très majoritairement assurée par les femmes qui sont plus sujettes à partager leur temps entre leurs boulots et leurs enfants.

Cerise sur le gâteau: l’un des deux diplômes requis pour devenir infirmier, celui du bachelier, est passé de trois à quatre ans d’études. Depuis, le nombre d’étudiants a chuté. «Avant cela, il y avait environ 9.000 étudiants en infirmerie. Depuis, on est plutôt à 8.000 et cette année, on est à 8.200», explique Jérôme Tack qui ne voit pas dans cette récente remontée un véritable signe d’espoir. «D’une part, on n’a pas rattrapé le retard par rapport à avant. Et d’autre part, on voit aussi qu’il y a moins d’étudiants qui finissent leurs études, vu qu’il y a de nombreux burn-out. Puis il nous manque une donnée: le nombre d’infirmiers diplômés qui se lancent vraiment dans la profession. On en a beaucoup maintenant qui partent vers d’autres masters et qui quittent complètement le métier».

La nécessité d’avoir plus d’infirmiers, tout en se séparant des non-vaccinés 

Pour le secteur, il faut donc d’urgence régler ce problème de pénurie. «C’est vraiment un problème qui se pose partout dans le monde mais il y a quand même des pays qui essayent de faire plus. Je pense par exemple à la Suisse qui a lancé une votation sur le sujet» en novembre dernier. 61% des Suisses ont alors approuvé une revalorisation des salaires et des conditions de travail du personnel soignant. «En Belgique, pour être infirmier spécialisé en soins intensifs, il faut cinq ans d’étude et pourtant, le salaire moyen dans ce service en en-dessous de celui des bacheliers de trois ans. Donc bien sûr qu’en l’état, les jeunes se lancent dans ce métier surtout par passion, alors qu’il y a de grandes responsabilités», constate le président de la Siz-Nursing.

Lui appelle d’abord à augmenter le nombre d’infirmiers par patient, notamment en arrêtant la fuite de soignants vers d’autres métiers et avec une prime ou une revalorisation des salaires. «Ensuite, on pourrait faire en sorte de travailler dans de meilleures conditions et de cette manière véritablement pérenniser les infirmiers sur le terrain».

Mais dans l’immédiat, l’obligation vaccinale va justement dans le sens inverse de ce qu’il propose. «J’ai du mal à comprendre pourquoi on stigmatise autant les soignants chez nous. Cette mesure ne va pas changer grand-chose si ce n’est se priver de personnels très importants pour le moment». Et de citer un exemple: «on est peut-être dans le top 3 européen à avoir le plus de lits en soins intensifs mais il y a dans ce service un infirmier pour trois patients. Si on n’a pas le personnel, ça ne sert à rien. Depuis des années, si on retire ne serait-ce qu’une personne, on est à la limite pour assurer les soins comme avant. Et maintenant avec le Covid, c’est encore plus compliqué. On ne peut pas faire plus avec si peu de moyens».

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